LÉNA ORSO
Couverture de Un orc pour ma copine et moi
Anthologie Les Orcs sont en ville

Un orc pour ma copine et moi

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 23 août 2026

L'histoire

Un orc pour ma copine et moi est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.

Deux heures du matin, une bouteille de rosé tiède, et Axelle qui lâche la question qui va tout faire dérailler : « T'as déjà imaginé, toi ? Avec un orc ? »

J'ai dit non. C'était un mensonge, et elle le savait.

On a fait le pari d'y aller ensemble, histoire qu'aucune des deux ne se dégonfle. Direction la Fosse, le quartier des orcs, là où deux étudiantes en baskets n'ont rien à faire. Un colosse nous y attend – calme, patient, beaucoup trop sûr de lui – et la première chose qu'il devine, c'est ce que je n'ai jamais osé avouer à ma meilleure amie.

Un orc pour nous deux. Sauf que cette nuit-là, c'est elle que je découvre autant que lui.

Extrait

Le début du livre

Il est deux heures du matin et j'ai encore le goût du rosé tiède sur la langue quand Axelle lâche la phrase qui va tout faire dérailler.

– T'as déjà imaginé, toi ? Avec un orc ?

Je manque de m'étouffer. On partage la même bouteille depuis minuit, calée entre nous sur le matelas, et c'était mon tour de boire, sauf que là j'ai brusquement plus envie d'avaler.

– Pardon ?

– T'as très bien entendu.

Elle a ce sourire. Celui qu'elle sort quand elle a déjà décidé un truc et qu'elle attend juste que je rattrape mon retard. Je le connais depuis la première année, ce sourire. Il a précédé à peu près toutes les mauvaises idées de ma vie d'adulte, et quelques bonnes aussi, c'est ça le problème.

– Non, je dis. Jamais. Pourquoi je ferais ça ?

C'est un mensonge. Le pire, c'est qu'elle le sait.

Axelle roule sur le flanc, récupère la bouteille, boit longuement au goulot. Elle a toujours mieux tenu l'alcool que moi. Mieux tenu à peu près tout, en vrai, les exams, les ruptures, les nuits blanches comme celle-là où on refait le monde sur un matelas une place avec les volets ouverts sur la ville.

– Moi oui, elle dit. Souvent.

– Tu mens.

– Jamais après minuit. C'est ma règle.

Dehors, un bus de nuit passe et fait trembler la vitre. Il est trop tard pour cette conversation et c'est exactement pour ça qu'on l'a, je crois. À cette heure-là on dit des choses qu'on ne dirait pas en plein jour, café froid posé sur le parquet, à tirer machinalement sur un fil du drap.

– Vas-y, raconte, elle insiste. T'imagines quoi ?

– J'imagine rien.

– Lucie.

Juste mon prénom. C'est sa technique, à Axelle. Elle pose une question, puis une autre, plus précise, et elle attend, et moi je finis toujours par parler parce que le silence avec elle est plus inconfortable que la vérité.

– Je sais pas, je lâche. Qu'ils sont… grands.

– Grands.

– Partout.

Elle éclate de rire, et moi aussi, et pendant trois secondes c'est juste nous deux et la bouteille et la bêtise de l'heure. Puis elle se redresse sur un coude et me dévisage autrement.

– On y va.

– Où ça ?

– À la Fosse. Tu sais bien où.

Mon ventre fait un truc bizarre. Tout le monde sait où est la Fosse, le quartier des Forges, là où ça se passe, là où deux étudiantes en jean et baskets n'ont théoriquement rien à faire.

– Maintenant ? Il est deux heures.

– C'est la meilleure heure.

– Axelle.

– Ensemble, elle dit, et sa voix descend d'un cran. Comme ça, aucune de nous deux ne peut reculer.

Voilà. Elle l'a dit. La phrase qui va revenir toute la nuit, je le sens déjà, ce pacte stupide qu'on scelle entre deux gorgées. On se dégonfle pas. C'est facile à dire allongée dans le noir.

– Un orc, je répète, pour gagner du temps. Pour nous deux.

– Pour nous deux.

Elle le dit comme si c'était l'évidence même, la chose la plus simple du monde, et c'est là que je comprends qu'elle y pense depuis bien plus longtemps que ce soir. Qu'elle a attendu que je sois assez fatiguée, assez ivre, assez elle, pour lancer le truc l'air de rien.

– Et toi tu veux quoi, exactement, je demande. Le voir, ou…

– Tout.

Un seul mot. Elle a toujours su faire ça, mettre tout un programme dans une syllabe.

Je devrais dire non. C'est le moment où une fille raisonnable dit non. J'ai cours après-demain, un loyer en retard, mille raisons alignées bien sagement.

Le truc, c'est que j'ai menti tout à l'heure. J'y ai déjà pensé, à l'orc. Pas vaguement. Et pas qu'à l'orc, si je suis honnête, mais ça je ne le dirai à personne, surtout pas à elle, surtout pas allongée si près que je sens la chaleur de son bras contre le mien.

– Tu réfléchis trop, elle dit.

– Je réfléchis pas, je panique. C'est différent.

– C'est mignon que tu croies à la différence.

Je repose la bouteille sur le parquet. Je me lève chercher mes baskets, et mes jambes flageolent un peu, et je décide que c'est l'alcool.

– Si on se fait jeter dehors, je te tue.

Elle est déjà debout, déjà en train d'enfiler sa veste, déjà gagnante.

– Arrête de dire ça.

– On se dégonfle pas, Lucie.

La Fosse, vue de dehors, c'est exactement ce qu'on imagine. Une façade noire dans une rue des Forges, aucune enseigne, juste une porte en métal et un type planté devant, large comme une armoire normande, qui nous toise débarquer en jean et baskets comme deux gamines qui se sont trompées de soirée.

Axelle marche droit sur lui. Évidemment. Moi je reste un demi-pas derrière, et j'attrape une mèche de cheveux que j'enroule, que j'enroule, sans m'en rendre compte.

– Arrête de tortiller, elle me lâche sans tourner la tête. Tu fais ça quand tu mens et quand t'as la trouille.

– Là je fais les deux en même temps, je dis. C'est un exploit.

Le videur nous laisse approcher. Il a la peau grise, des petites défenses, et il sent visiblement à deux mètres qu'on n'est pas des habituées.

– Vous cherchez quoi, les filles ?

Et c'est là qu'Axelle hésite. Une demi-seconde, juste une, et je vois la fissure dans son aplomb. Elle a peur autant que moi. Elle le cache mieux, voilà toute la différence.

– On se dégonfle pas, je lui rappelle tout bas.

Et ça la fait sourire, parce que d'habitude c'est elle qui me sort ça.

– On vient voir, elle répond au videur. C'est permis, de venir voir ?

Il nous détaille encore une seconde, puis quelque chose se détend sur son visage gris.

– Au fond. Demandez Gorakh.

L'intérieur n'a rien à voir avec la porte. Je m'étais préparée à un coupe-gorge, du néon sale, des types qui te déshabillent au passage. À la place il y a du bois sombre partout, du cèdre je crois, une lumière basse et chaude, l'odeur de quelque chose qui a brûlé à petit feu, résine ou encens. C'est feutré. C'est presque accueillant, et ça me déstabilise plus que si on m'avait fait peur.

– C'est… joli, je murmure, vexée que ce soit joli.

Axelle pouffe. Le fou rire nous prend toutes les deux d'un coup, ce rire nerveux qui sort quand on ne sait plus s'il faut fuir ou rester, et on s'accroche l'une à l'autre par la manche pour ne pas se plier en deux au milieu de la salle.

– Vous deux.

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