LÉNA ORSO
Couverture de On m'a mise au défi de danser sur un orc
Anthologie Les Orcs sont en ville

On m'a mise au défi de danser sur un orc

Et je ne suis pas descendue de ses genoux.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 18 août 2026

L'histoire

On m'a mise au défi de danser sur un orc est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.

Je suis la fille qui rentre les épaules, tire sur sa robe, fuit les regards. Celle qui dit toujours non.

Ce soir, mes copines m'ont mise au défi de danser sur le plus colossal des orcs de la Fosse. Trente secondes, pour rire. Et lui n'a pas ri.

Lui regarde. C'est tout ce qu'il fait, immense et tranquille sur sa banquette : il regarde, et il attend que je cesse de me cacher. Puis il pose une seule question, à voix basse, sous la musique, la première à laquelle j'aie envie de répondre vrai.

Derrière le rideau de velours du salon privé, il n'y a plus de blague, plus de copines. Juste lui, deux fois trop grand pour moi, et une faim que je ne me connaissais pas.

Extrait

Le début du livre

La main de Sonia se referme sur mon poignet et tire, et je franchis la porte avant d'avoir décidé de la franchir. La basse monte par le sol, par mes talons, jusque dans mon ventre. J'avais imaginé un sas crasseux, une ampoule qui grésille, des types qui se jaugent près d'un urinoir bouché.

Il y a du velours.

Du velours bordeaux sur les murs, une lumière basse couleur de miel qui ne brûle nulle part. Un homme en costume incline la tête quand on passe, juste la tête, comme si on nous attendait. Je serre mon sac contre mon ventre. Je ne sais pas où poser les yeux.

– Détends-toi, me souffle Sonia à l'oreille. Tu fais une tête d'enterrement.

Je n'ai rien à répondre à ça. Si j'ouvre la bouche, ce qui sortira sera pire que mon silence, alors je referme les lèvres et je hoche la tête comme si tout allait bien.

La Fosse. C'est le nom du club, en lettres de néon doux au-dessus du bar, et tout le mois Karima nous a vendu l'endroit comme une légende. Un club d'orcs. Le mot seul m'avait fait dire non trois fois. J'imaginais un hangar, des bagarres, des gens deux fois trop grands qui cassent des verres pour le plaisir. J'avais accepté à la quatrième demande, le genre de oui qu'on lâche pour ne pas être celle qui dit toujours non.

Et maintenant je suis là, et c'est plus poli que n'importe quel bar du centre où j'ai jamais mis les pieds.

– Avoue que c'est beau, dit Karima en écartant les bras.

Elle tourne sur elle-même au milieu de l'entrée comme si elle rentrait chez elle. Léa pouffe derrière. Moi je reste sur le seuil, une demi-seconde de trop, le temps que la porte se referme dans mon dos avec un bruit feutré, et c'est ce bruit-là qui me fait comprendre que je ne ressortirai pas tout de suite.

La salle s'ouvre en contrebas. Quelques marches, une rambarde, et en dessous la piste, et autour de la piste des banquettes basses où des silhouettes énormes sont assises dans la pénombre. Énormes. Le mot ne suffit pas et je n'en ai pas d'autre. Des épaules qui prennent toute la largeur d'un dossier. Des nuques larges comme ma cuisse. La musique les enveloppe sans qu'aucun ne bouge, et c'est ça qui me serre la gorge, pas le bruit, pas la foule. Le calme. Ils sont assis et ils regardent, et ils ont l'air d'avoir tout leur temps.

Je baisse les yeux sur mes chaussures.

– On descend, décide Sonia.

Elle me reprend le poignet. Je la suis parce que mon poignet la suit, c'est à peu près le niveau de décision dont je suis capable ce soir. Les marches sont en bois sombre. Je compte sept, je ne sais pas pourquoi je compte, ça occupe la partie de mon cerveau qui voudrait faire demi-tour.

En bas il fait plus chaud. La basse n'est plus dans le ventre, elle est partout, dans les côtes, dans la mâchoire. Une serveuse passe avec un plateau, m'évite d'un pas de danse, me sourit. Personne ne me regarde de travers. Personne ne me regarde du tout, en fait, et ça devrait me rassurer.

Ça ne me rassure pas. Ça me fait remarquer à quel point je me tiens raide, les épaules rentrées, la robe que je tire vers le bas d'une main parce qu'elle me semble soudain trop courte, alors qu'elle ne l'est pas, alors que je l'ai choisie longue exprès.

– Quatre verres, lance Karima au bar. Les gros. C'est moi qui régale, on fête la première sortie de mademoiselle depuis l'invention du canapé.

Elle me désigne du menton. Léa applaudit. Je voudrais disparaître dans le velours.

– Je ne fête rien du tout, je dis, et ma voix sort si bas que personne ne l'entend.

C'est mieux. Quand personne ne m'entend, je n'ai pas à assumer ce que j'ai dit.

On s'installe à une table haute en bordure de piste. De là je vois tout sans être au milieu de rien, c'est exactement la place que j'aurais choisie, dos au mur, le mur dans le dos. Sonia pose son menton dans sa main et balaie la salle des yeux comme on lit un menu.

– Bon, dit-elle. On est venues pour quoi, déjà ?

Et je sens, à la façon dont elle sourit, que la question n'attend pas vraiment de réponse de ma part. Qu'elles ont un plan. Qu'elles l'ont depuis le début, depuis la première demande, et que le oui que j'ai fini par lâcher était déjà la moitié du piège.

Je tire encore sur ma robe.

Les verres arrivent. Quelque chose de sombre et de sucré, avec une cerise au fond que personne ne mange. Karima lève le sien.

– À Pauline. Libre. Enfin.

– Enfin, répètent les deux autres.

Je trinque parce que ne pas trinquer serait pire. Le liquide brûle un peu en descendant et je sens tout de suite que ça va m'aider, et je déteste que ça m'aide, parce que ça veut dire que je vais baisser la garde et que je vais le regretter.

– Il était temps, dit Léa. On désespérait de te faire sortir de chez toi.

– J'aime bien chez moi, je corrige.

– Personne n'aime « bien chez soi » à ce point-là.

Je ne défends pas. Il n'y a rien à défendre, et de toute façon ce n'est pas pour me chambrer qu'elles m'ont traînée ici. Sonia a son sourire des grands soirs, celui qui annonce qu'elle a une idée et que l'idée me concerne.

– Bon, dit-elle en se penchant. On a établi un programme.

– On a établi un programme, je répète, et le mot programme me donne envie de partir.

– Un seul truc. Un. Tu le fais, on te lâche pour le reste de la soirée, on rentre, promis juré.

Karima tape dans ses mains une fois, ravie. Léa se mord la lèvre pour ne pas rire. Je fixe mon verre. Je sais déjà que je ne vais pas aimer la suite et je bois quand même une gorgée, comme si le sucre pouvait me protéger.

– Tu vois le grand, là-bas ?

Je ne lève pas les yeux. Je sais qu'il y a des grands partout, c'est un club d'orcs, le mot grand n'a aucun sens ici.

– Je ne vois personne, je dis à mon verre.

– Tu n'as même pas regardé.

– Je n'ai pas besoin de voir.

– Pauline.

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