LÉNA ORSO
Couverture de La Promise du Sans-Gloire
Les Promises d'Orquemonde · Tome 4 sur 4

La Promise du Sans-Gloire

L'orc que la Marque n'a jamais choisi. La femme dont personne ne demande le nom.

Roman · environ 5 h de lecture · paru le 13 septembre 2026

N° 3 des plus lus en ce moment

L'histoire

La Promise du Sans-Gloire est une romance orc de Léna Orso, tome 4 des Promises d'Orquemonde.

On m'a posée par terre au milieu du butin orc, entre un baril de graisse et des lanières de rechange. On ne demande pas son nom à un baril de graisse.

Vingt-cinq ans que je recouds des soldats et que je parcours les camps : les feux, les vivres, les hommes. Ça ne m'a jamais valu une place nulle part.

Ils m'ont donnée au seul guerrier que ce clan a cessé de respecter. Ici on l'appelle le Sans-Gloire. Quand il parle, le cercle ne s'ouvre pas.

Il rentre tard, pose ses deux haches contre le rocher, et me prend sans un mot avant de dormir. Mon corps répond quand même, ce qui me contrarie beaucoup plus que le reste.

Il n'a plus de place dans ce clan. Je n'en ai jamais eu nulle part. Et pour l'instant, la seule chose que nous ayons en commun, c'est un rouleau de couchage.

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

Le pli du commandant Verrin me bat la cuisse depuis l'aube, et je transpire dessus.

On m'a recommandé de ne pas le mouiller. On me l'a lu à voix haute avant le départ, devant deux témoins, pour le cas où le papier prendrait l'eau quand même. Une garnison à trois jours au nord reçoit l'ordre de ne pas bouger et de rester couchée. Voilà ce que je porte. Un homme dit à d'autres hommes de rester où ils sont.

J'ai porté pire.

La route du nord est plate, grise, bordée de chaume brûlé. Le vent vient de la cité et sent la cendre mouillée, comme depuis six semaines. Quatre hommes d'escorte marchent devant moi. Trois sont jeunes. Le quatrième traîne une hanche que j'ai vue s'infecter et guérir deux fois, et il ne se retourne pas plus que les autres.

Personne ne se méfie d'une femme d'intendance. C'est pour ça qu'on m'a donné le pli, et c'est pour ça qu'on n'a pas jugé utile de me le cacher. Une messagère qui vaut quelque chose, on l'escorte à trente cavaliers par la route haute. Une messagère qui ne vaut rien, on l'habille comme une femme qui porte du linge, et on la met sur la route basse avec quatre hommes. Si les orcs la prennent, la cité a perdu une couturière et un morceau de papier.

Ils ont raison. À leur place, j'aurais fait pareil.

Le mot pour ce que je suis, c'est suivante. On l'écrit sur les rôles quand on prend la peine d'écrire quelque chose, et il dit exactement ce qu'il dit : celle qui suit. On ne recrute pas une suivante, on ne la paie pas non plus, on la laisse marcher derrière et on l'utilise quand on a besoin d'elle. En vingt-cinq ans, personne ne m'a jamais demandé si je voulais suivre, et personne ne m'en a jamais empêchée.

Le commandant Verrin ne s'explique jamais. Il donne des ordres courts, il regarde ailleurs pendant qu'on les lui répète, et il ne dit pas pourquoi. J'ai recousu ses hommes pendant deux hivers, dans une salle basse près de la porte est, à la lumière de deux chandelles qu'on me rationnait. Je ne lui ai jamais adressé la parole. Je sais deux choses de lui, et les deux viennent de la salle basse. Ses blessés arrivent toujours par groupes de trois ou quatre, jamais par vagues. Et ce qu'il fait faire à ses hommes n'a jamais l'air de ce que c'est.

Les autres commandants remplissent la salle un soir sur deux et la vident le reste du temps. Lui, il l'occupe régulièrement, un peu, tout le temps. On croit qu'il ne se passe rien.

La sangle de ma besace me scie l'épaule à travers deux épaisseurs de laine. Elle a fini par imprimer sa ligne dans la chair, à demeure, une bande pâle en travers du muscle que je retrouve chaque soir en me déshabillant. Le rouleau de toile où sont mes aiguilles pend à ma ceinture, contre la hanche gauche, et il tape à chaque pas. Ce sont les deux seules choses qui m'appartiennent.

Vers le milieu du jour, les oiseaux se taisent au-dessus du chaume.

J'écoute. De la gauche vers nous, comme une nappe qui avance, le silence s'installe. Je m'arrête. Le boiteux s'arrête parce que je me suis arrêtée, et les trois jeunes continuent quatre pas de plus avant de comprendre qu'ils sont seuls.

Un silence pareil, ça veut dire les ennuis.

Il y a un fossé de drainage à ma droite, assez profond pour un homme couché. Le chaume est haut à gauche sur trois cents pas. Une colonne qui voudrait nous prendre viendrait par la gauche et nous pousserait dans le fossé, où on ne peut ni courir ni se battre à quatre. J'ai vu ça deux fois. Les deux fois, j'ai passé la nuit suivante à recoudre.

Je descends dans le fossé avant qu'on m'y pousse. C'est la meilleure décision à prendre, quel que soit le danger.

Ils sortent du chaume à gauche, et ils ne crient pas.

Ce n'est pas normal. Les orcs crient. Je l'ai souvent entendu, on me l'a répété, on m'a décrit le hurlement qui vide le ventre. Ceux-là traversent trois cents pas de chaume sans un son, en ligne, en écartant les épaules à intervalles réguliers pour ne pas se gêner. Le seul bruit, c'est la paille sèche qui casse sous eux.

Le boiteux fait ce qu'il faut. Il se retourne, il met son plastron entre les jeunes et la ligne, et il crie de courir. Un plastron de Veilleforge, gris, cerclé de fer, deux épaisseurs de cuir bouilli sous la plaque. J'en ai lavé, j'en ai rapiécé, j'ai retiré ce qu'il y avait dedans quand ce qu'il y avait dedans était mort. Je sais ce que ça arrête. Ça arrête une lance jetée à vingt pas. Ça arrête une hache d'armes une fois, rarement deux.

Le premier orc arrive dessus et lève une lame courte, et je vois un fil bleu courir le long du tranchant.

Le fil ne s'éteint pas quand l'arme redescend dans l'ombre du corps. Ça non plus, ce n'est pas normal.

Le son n'est pas le bon non plus. Un tranchant sur une plaque, ça claque, court et mat, et ça remonte dans les dents de tout le monde alentour. Là, c'est bas et long, presque un soupir, le bruit d'un tissu qu'on ouvre sur toute la longueur. Le plastron s'ouvre du col à la ceinture, le fer cerclé compris, et le cuir bouilli dessous, et le reste dessous encore, en un seul passage.

Le boiteux tombe assis dans le fossé, à un pas de moi, et il a l'air surpris.

Ils tuent les trois jeunes en remontant la route.

Ça leur prend le temps qu'il faut pour marcher jusqu'à eux, parce que les trois ont couru comme on le leur avait dit, et qu'un homme qui court sur une route plate et droite ne va nulle part. Ils les rattrapent l'un après l'autre. Le premier à quatre-vingts pas. Le deuxième un peu plus loin. Le dernier va presque jusqu'au tournant, ce qui lui fait gagner le temps de comprendre.

Celui-là, je le vois en entier, parce qu'il n'y a rien entre lui et moi qu'une route grise.

Il se retourne à la fin. C'est la pire chose qu'on puisse faire et c'est ce que tout le monde fait, et je le sais depuis vingt-cinq ans sans avoir jamais trouvé à qui le dire avant que ce soit trop tard.

Il portait un plastron trop grand pour lui, repris à la ceinture par deux lanières de cuir. Je les avais posées quatre jours plus tôt dans la salle basse, un soir, à la lumière des deux chandelles, pendant qu'il s'excusait de me déranger pour si peu.

Et il n'y a aucun bruit.

C'est l'autre chose que personne ne raconte. À cent pas, sur une route ouverte, avec du vent qui vient de la cité, on n'entend rien du tout. On voit trois garçons tomber à des endroits différents, en silence, comme des choses qu'on pose.

Je reste debout dans le fossé, le pli du commandant Verrin contre la cuisse. Je vois ce qui vient vers moi. Je pense à la salle basse près de la porte est. Personne ne va pouvoir recoudre ça.

Je ne bouge pas.

Les femmes qui courent, on les rattrape par les cheveux. On les ramène sur vingt pas, et il y a une colère à payer en plus du reste. Les femmes qui crient, on les fait taire, et la façon de les faire taire décide de la suite. Les femmes qui supplient donnent une idée à un homme qui ne l'avait pas eue. Personne ne m'a expliqué ça. Je l'ai regardé se passer, d'assez près et assez souvent pour en connaître l'ordre.

Alors je reste debout, les mains ouvertes le long des cuisses, et je les laisse venir à moi.

Mon corps fait sa part sans me demander. Le cœur monte se mettre dans la gorge. Les jambes deviennent lointaines. Il y a un goût de fer au fond de la bouche. C'est un mécanisme, il s'est mis en route tout seul, et il tourne mieux qu'à vingt ans parce qu'il a beaucoup servi.

Ce que je pense pendant ce temps-là ne me fait pas honneur. Je pense que le boiteux s'appelait Ancel, qu'il avait une femme qui l'attendait à Veilleforge, et que quelqu'un devra lui dire ce qui vient de se passer. Je pense qu'il fait chaud pour la saison et que trois garçons couchés sur une route ne tiendront pas deux jours.

Voilà ce que vingt-cinq ans de bons services ont fait de moi. On me tue mes hommes à un pas et je pense au temps qu'il fait.

Un orc descend dans le fossé.

Il n'est pas grand. C'est ce que je vois d'abord, et c'est la seule chose qui ne se passe pas comme prévu. On m'a raconté des orcs hauts comme des portes de grange. Celui-là est large. Épais des épaules jusqu'aux hanches, sans creux nulle part, bâti comme une chose qu'on pousse dans un mur pour le faire tomber. Il descend la pente du fossé sans se servir de ses mains.

Une de ses défenses est cassée net, à mi-longueur. L'autre est entière.

Deux haches courtes à la ceinture. Pas de bouclier. Et rien sur la figure, pas une entaille, pas une couture, pas une brûlure, alors que les trois qui le suivent en ont plein. J'ai lavé assez de visages pour savoir ce que ça veut dire, un visage propre chez un homme qui fait ce métier depuis longtemps. Ça veut dire que personne ne l'a jamais atteint.

Puis il vient droit sur moi.

Il ne se presse pas et il ne ralentit pas non plus, et c'est cette régularité-là qui est difficile à tenir. Un homme qui hésite, on sait quoi en faire. Un homme qui accélère, on sait aussi. Celui-là traverse le fond du fossé à la même allure que la pente, et le fond du fossé fait douze pas.

À huit pas, je vois que sa hache droite est rouge jusqu'à la garde et que sa main gauche est propre.

À quatre, je vois qu'il ne l'a pas levée.

Il s'arrête à un pas de moi.

C'est trop près pour frapper. Il faut du recul pour ouvrir un corps avec une lame courte, n'importe quel homme de métier le sait, et celui-là est venu se mettre à une distance d'où il ne peut rien faire d'autre que me toucher.

Alors je fais la seule chose qui me reste, qui est de le laisser me regarder.

Sauf qu'il ne me regarde pas.

Il regarde ma cuisse gauche.

Et voilà ce qui me glace, plus que la hache, plus que les quatre corps sur la route, plus que tout le reste de cette matinée.

Il me prend le pli à la cuisse.

Il ne fouille pas. Il ne demande rien. Il tend la main à l'endroit exact où le paquet fait bosse sous la laine, il tire, le lacet cède, et il l'a. Je l'ai porté six heures. Il l'a eu en deux respirations.

À l'endroit exact.

Ce pli est cousu sous une jupe de laine, sous un tablier, contre la cuisse, et il ne fait pas plus de relief qu'une bourse. Pour savoir qu'il est là, il faut avoir regardé longtemps une femme marcher et avoir vu ce qui bat contre elle à chaque pas.

Il ne l'a pas deviné ce matin dans ce fossé.

Ils nous suivaient depuis un moment, et ils ne suivaient pas quatre hommes d'escorte.

Il ne me regarde pas pendant qu'il fait ça. Il regarde le papier. Quand il a le papier, il regarde la route.

Puis il fait un mouvement du menton vers la gauche, court, comme on écarte une mouche.

Je connais ce geste. J'ai vu des officiers le faire à la porte d'un village qui brûlait, avec la même économie, la même absence de délibération. À gauche on vit, par terre on meurt, et ça se décide en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Je suis à gauche. La seule question qui vaille, c'est combien de temps ça dure, la gauche.

Deux d'entre eux me poussent sur la route. On ne me touche pas autrement. On ne me parle pas non plus, ni ce jour-là ni le suivant.

Ils marchent bien. Voilà une chose que je ne dirai à personne, mais ils marchent mieux que les colonnes que j'ai suivies. Ils gardent leurs intervalles sans qu'on les leur rappelle. Ils ne s'étirent pas dans les montées et ils ne s'écrasent pas dans les descentes. Aucun ne boit avant l'arrêt. Le mien, celui à la défense cassée, marche en tête et ne se retourne pas une fois pour vérifier que les autres suivent. Je n'ai jamais vu un homme se permettre ça. Et ils suivent.

En haut d'une côte, il ouvre le pli. Il le tient à bout de bras, il le retourne dans les deux sens, et il le tend à un autre qui l'examine aussi longtemps. Ni l'un ni l'autre ne sait lire. Ils remballent le papier avec le reste du butin.

Personne ne m'a demandé ce qu'il y avait dedans. Ils l'ont pris parce qu'il était scellé, et une chose scellée vaut mieux qu'une chose ouverte.

C'est un raisonnement que je respecte.

La première nuit, ils s'arrêtent sans que personne l'ait dit. Ils quittent la route, ils montent à trente pas dans le chaume, ils s'assoient. C'est tout ce qui sépare un arrêt d'une marche, chez ces gens-là.

On me met contre un tas de pierres, du côté du vent. C'est l'endroit qui restait. Un jeune s'installe à six pas, le dos tourné vers moi, et il ne se retourne pas de la nuit. C'est la garde d'un homme qui ne croit pas que je vais partir. Il a raison. Je ne connais pas la route, je n'ai pas de quoi marcher trois jours dans le chaume, et ce qui m'attend à Veilleforge est un commandant à qui l'on aura dit que la messagère a perdu son pli.

Je dors par tranches, le dos à la pierre. Vingt-cinq ans que je dors comme ça.

Ce que je lis d'eux tient à peu de chose et se lit vite.

Ils n'ont pas de chariot. Une troupe qui part en raid en emmène toujours un, pour ce qu'elle espère ramener. Ils n'ont pas de blessés non plus, ce qui veut dire que l'affaire de la route s'est déroulée exactement comme ils l'avaient prévu. Ils ne parlent pas en marchant. Ils parlent à l'arrêt, deux ou trois phrases, et jamais tous ensemble. Aucun ne me regarde plus d'une seconde.

Voilà le renseignement qui vaut quelque chose. Une troupe qui marche deux jours avec une femme sans la toucher n'est pas une troupe qui se retient. C'est une troupe qui attend qu'on lui dise à qui elle est.

Ça me laisse la nuit pour me demander qui décide, ici, et sur quoi.

Le deuxième jour, la forêt commence.

Les arbres y ont l'écorce noire, lisse, sans une gerçure, comme si on les avait tous poncés. Les fougères sont bleues. Je pose la main dessus sans y penser, par réflexe de cueilleuse, et elles sont tièdes. Plus chaudes que ma paume, en plein sous-bois, à l'ombre. Je retire ma main et je ne recommence pas. L'air sent la pierre mouillée et le fer, et il faut trois heures pour cesser de le remarquer.

Ils ne s'arrêtent pas pour manger. À l'étape, chacun tire de sa ceinture de quoi mâcher et le mange en marchant. Un jeune finit par me lancer une lanière de viande séchée, sans ralentir. Je la mange. Elle est bonne. Ça aussi, je le garde pour moi.

Le camp est là d'un coup, sans rien pour l'annoncer.

C'est ce qui me le fait comprendre. J'ai passé ma vie à voir venir les camps de loin, à la fumée, au bruit, à l'odeur, aux ordures qu'on repère une lieue avant les tentes. Celui-là, rien. Pas de traînée grise au-dessus des arbres, pas de charognes le long du chemin, pas de tas. Puis la forêt s'ouvre, il y a une rivière en bas, et il est là, tout entier, d'un coup.

L'eau est noire. Elle boit la lumière du ciel au lieu de la rendre. Un pont de rondins la traverse, des rondins noirs eux aussi. Sur l'autre rive, les tentes de cuir brun sont serrées, alignées sans être alignées, chacune tournée pour que la fumée de son foyer parte du même côté. Il y a plus de bêtes que je n'en attendais, et pas assez de feux pour le nombre d'hommes que je vois marcher entre les tentes. Ils dorment donc à plusieurs. Ou ils ont froid et s'en moquent.

Au milieu, une plateforme de roche noire, et sur la plateforme, un marteau.

Personne ne passe dessus. Personne ne passe à côté non plus. Je vois trois orcs faire un détour pour n'y pas poser le pied, sans se concerter, comme on contourne une chose qu'on contourne depuis toujours. Je n'ai rien vu de tel dans aucun camp humain, et j'en ai vu passer plus que je n'en peux dire.

C'est un endroit où tout le monde sait où sont les limites.

Chapitre 2

On m'assoit contre un piquet à l'entrée du camp, et il ne se passe rien pendant cinq heures.

Dans les histoires qu'on se raconte à la file de la soupe, une femme est prise et il lui arrive quelque chose tout de suite. C'est ce qui rend ces histoires supportables : elles vont vite.

Dans la vraie vie, on vous prend, on vous pose contre un piquet, et on va s'occuper de ce qui presse.

Ce qui presse, ce sont les bêtes, les blessés, le bois du soir et le partage à préparer. Une femme assise ne s'abîme pas et ne s'enfuit pas, donc une femme assise attend. J'ai vu faire ça de l'autre côté pendant vingt-cinq ans sans y penser une seule fois, parce que ce n'était jamais moi qui étais assise.

J'ai encore ma besace. Personne ne me l'a prise, parce qu'une besace de couturière ne vaut rien pour personne ici.

Alors je sors le rouleau et je reprends l'ourlet commencé la veille du départ.

Une femme assise qui coud est une femme qu'on ne vient pas occuper autrement. Ça marche neuf fois sur dix. Ça a marché à Âtrebourg et ça a marché aux quartiers d'hiver. Ça marche encore ici : deux orcs passent, ralentissent, voient une bonne femme avec une aiguille, et poursuivent leur chemin.

Le camp travaille autour de moi et je le regarde travailler. On rentre du bois par charges de deux hommes, toujours du même côté. On mène les bêtes boire en trois groupes et jamais tous à la fois. Une vieille répare un panier assise sur une souche, et trois enfants attendent à côté d'elle sans y toucher, ce qui ne se voit nulle part.

Vers le milieu de l'après-midi, j'ai fini l'ourlet. Je le défais et je le refais.

Le partage a lieu le soir même, sur la terre battue entre les tentes et la rivière.

Ils étalent tout par terre. À plat, en nappe, sur deux longueurs de bras de large, pour qu'on voie chaque chose depuis n'importe où. Ça leur prend un moment. Personne ne s'impatiente.

Je suis des yeux la nappe qui se remplit. Je mets un nom sur ce qui arrive. C'est ce que je fais depuis que je sais marcher, et je n'ai rien d'autre à faire de mes mains.

Des plastrons, quatre, dont un fendu du col à la ceinture qu'ils gardent quand même. Des bottes. Un rouleau de toile écrue, de la lourde, celle qu'on ne trouve pas au-delà de la porte est. Un baril de graisse d'essieu, entamé. Des lanières de rechange, encore raides. Un briquet à molette, du travail de ville. Les couteaux des trois jeunes, qui n'ont jamais servi. Le sac du boiteux, avec dedans ce qu'un homme de son âge emporte, c'est-à-dire un peigne, une aiguille à filet et de quoi ne pas mourir de faim jusqu'au relais. Un pli ouvert, le sceau cassé, que personne ici ne peut lire.

Et moi.

Je suis à droite du baril et à gauche des lanières. On m'y a mise en me poussant l'épaule, trois pas sur le côté, sans dureté particulière, comme on aligne une chose qui dépassait.

J'ai déjà vu des partages de butin, après les victoires des armées que j'accompagnais. Ça se passe mal partout. Ça se passe la nuit, à l'écart, entre gens qui se surveillent. Le lendemain matin, il manque toujours quelque chose. Et il y a toujours un homme avec le nez cassé. Ici, ils le font au milieu du camp, à la lumière qui reste, devant les femmes et devant les vieux, sans un cri.

C'est mieux tenu que tout ce que j'ai connu. Et c'est pour ça que c'est mauvais pour moi. Un partage qui se passe bien, c'est un partage où rien n'est oublié.

Ils viennent tous. Ils se rangent en arc autour de la nappe, les vieux devant et assis, les guerriers derrière et debout, les femmes du camp sur les côtés avec leurs paniers posés. Des enfants circulent entre les jambes et personne ne les chasse.

Trois femmes traversent l'arc et vont se mettre au premier rang, du côté droit, et l'arc s'ouvre pour les laisser passer.

Elles sont humaines. Une est jeune. Elle tient un panier de linge contre la hanche, comme je l'ai tenu pendant vingt ans. Personne ne l'aide. Personne ne la bouscule non plus. Une autre a des mains de forge, marquées de brûlures jusqu'au poignet. La troisième porte un carnet de marchande à la ceinture. C'est la chose la plus déplacée que j'aie vue depuis deux jours.

Elles ont toutes les trois la même chose sur la poitrine. Ça part du haut du sein, ça remonte vers les clavicules et ça s'arrête au creux du cou. Un lacis fin, en dentelle, sous la peau. Chez la jeune il tire sur le vert. Chez celle qui a le carnet, il tire sur le pourpre.

Je ne sais pas ce que c'est. Je sais lire ce qu'il y a autour, et ce qu'il y a autour, c'est un espace vide de deux pas que personne ne franchit.

Un orc se lève au bord de la nappe.

Il est plus grand que tous les autres, ce qui, dans ce camp, revient à dire qu'il est très grand. La peau plus sombre. Deux tatouages en lignes courbes descendent du haut de sa poitrine vers les côtes, et entre les deux tatouages il n'y a rien. Pas de lacis, pas de dentelle, pas de veines. La poitrine nette.

Il ne dit pas un mot pendant tout le partage. Il observe, il incline le menton, une chose passe d'un côté à l'autre de la nappe, et c'est réglé.

Je m'occupe pendant ce temps-là. Je mets un nom sur ceux que je peux distinguer. Ça ne va pas loin. Le grand, les deux vieux assis avec des bâtons posés à plat devant eux, le mien à la défense cassée, debout à trois pas en arrière des autres guerriers.

Trois pas en arrière. Il n'est pas au premier rang alors qu'il devrait y être. J'ai marché deux jours derrière lui et j'ai vu comment les autres se rangent quand il avance ; ce n'est pas un homme qu'on met au fond.

Il ne parle à personne. Personne ne lui parle non plus. Autour de lui, il y a le même vide de deux pas qu'autour des trois femmes, et je jurerais qu'il ne veut pas dire la même chose.

Le baril part. Les lanières partent.

Puis le grand regarde dans ma direction, et l'arc entier se tourne avec lui.

Il y a un temps.

Le camp entier vient de changer de bruit. Jusqu'ici, ça parlait au fond, ça riait par petites poches, un enfant pleurait quelque part vers les bêtes. Là, plus rien. Un silence qui se propage en nappe, du centre vers les bords, et qui atteint même les bêtes.

Ce n'est pas moi qui vaux ça. Je le devine tout de suite.

Un partage qui marche ne s'arrête jamais. Les choses passent d'un côté à l'autre de la nappe, un menton s'incline, c'est réglé, et le bruit du camp continue par-dessus sans que personne y prête attention. Depuis une heure, ça se fait comme ça.

Quand le bruit s'arrête, c'est qu'on a cessé de parler d'objets.

Donc ce qui vient maintenant ne se joue pas sur ce qui est étalé par terre. Ça se joue sur quelqu'un qui est debout autour.

Un des vieux assis lève son bâton. Il a une cicatrice qui lui descend du front à la mâchoire et un œil blanc. Il dit un mot court, en orc, sans se lever, et je vois trois ou quatre têtes se tourner vers l'arrière du rang des guerriers.

Vers celui à la défense cassée.

Il n'a pas bougé. Il a les bras le long du corps et les mains ouvertes. C'est probablement la posture la plus coûteuse qu'un homme puisse tenir quand cinq cents personnes le regardent. Il attend. Il attend comme on attend une chose qu'on a demandée longtemps.

Alors le grand dit un mot. Un seul.

Puis il incline le menton vers la nappe, et le menton s'arrête sur moi.

Je ne comprends pas la langue. Je comprends la géométrie. Je viens de traverser la nappe et d'aller ailleurs, et l'ailleurs, c'est lui.

Et c'est là que je vois la seule chose de cette soirée que je n'arrive pas à ranger.

Il ne bouge pas.

Il ne s'avance pas d'un pas, il n'incline pas la tête, il ne lève pas la main. Il ne fait aucun des gestes qu'un homme fait quand on vient de lui donner quelque chose devant tout le monde, et il y en a toujours un, même chez les plus secs, même chez ceux qui font semblant que ça leur est égal.

Sa mâchoire fait un mouvement sur le côté, à vide. Une fois. Puis plus rien.

Je ne sais pas lire cette figure-là. Je n'ai jamais eu de figure orque sous les yeux avant cette semaine et je n'ai aucune idée de ce que valent leurs mouvements.

Mais il y a des choses qui se lisent dans n'importe quelle langue, et l'une d'elles est un homme à qui on vient de donner la mauvaise chose.

Je ne comprends pas. On lui doit quelque chose, on le paie, et il encaisse comme on encaisse une insulte.

Je mets ça de côté avec le reste de ce que je ne comprends pas dans cette forêt, c'est-à-dire à peu près tout.

Quelqu'un rit. Un jeune, sur le côté, un rire court qui part avant qu'il ait décidé de le lâcher, et qui s'éteint tout aussi vite, sans que personne l'ait fait taire. Deux autres baissent les yeux. Le vieux au bâton, non. Le vieux au bâton fixe le grand, longtemps, et repose son bâton à plat sur la terre.

Et je vois le camp entier faire le calcul à ma place.

On lui devait quelque chose. Ça se lit à la façon dont les corps se placent. Quelques têtes se tournent vers lui d'abord et vers la nappe ensuite. Dans cet ordre, jamais l'inverse. On lui devait quelque chose d'assez gros pour qu'un vieux le dise à voix haute devant tout le monde. Et ce qu'on vient de lui donner, c'est ce qu'il a ramené lui-même.

Il a mené l'embuscade. Il a pris la route, les hommes, le papier et la femme. Et pour éteindre ce qu'on lui doit, on lui rend la femme.

Il y a une élégance là-dedans que j'aurais admirée si j'avais été assise dans l'arc. Ça ne coûte rien au clan. Ça ne retire rien à personne. Ça a la forme d'un paiement et ça n'en est pas un, et tout le monde ici sait faire la différence, à commencer par lui.

Personne ne me demande mon nom.

Ce n'est pas un oubli, ni une brutalité. On ne demande pas son nom à un baril de graisse d'essieu. On demande son nom à ce qui peut répondre pour soi, et ce soir je suis rangée du côté des choses qui répondent de quelqu'un d'autre. Je porte une besace, une sangle qui m'a marqué l'épaule et un rouleau d'aiguilles, et aucun des trois n'a de nom non plus.

Le sien, je l'apprends dans la minute.

Une femme du camp le dit à une autre, sans baisser la voix, avec ce ton particulier qu'ont les gens qui commentent une chose qui ne les concerne pas. Trois syllabes lourdes. Elle le répète parce que l'autre n'a pas entendu, et la deuxième fois elle le dit en détachant, comme on épelle une nouvelle qui vaut la peine.

Mulugur.

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  2. Couverture de La Promise du ChampionLa Promise du ChampionTome 2
  3. Couverture de La Promise du ForgeronLa Promise du ForgeronTome 3
  4. Couverture de La Promise du Sans-GloireTome 4 · tu es ici

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