
La Promise du Champion
Je mets un prix sur tout. Il m'a prise sans payer.
- Orc
- Fated mates
- Size difference
- Marquage
- Romantique
Roman · environ 5 h de lecture · paru le 6 juillet 2026
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L'histoire
La Promise du Champion est une romance orc de Léna Orso, tome 2 des Promises d'Orquemonde.
Je sais le prix de tout. Les fers, les cuirs tannés, les hommes qui croient pouvoir me rouler sur la route. Je suis la marchande la plus fine d'Atrebourg, et personne ne m'a jamais doublée.
Puis six soldats m'ont encerclée, et un champion orc est sorti de la forêt. Il les a massacrés à un contre six et m'a ramassée comme un butin. Quand sa paume s'est refermée sur mon bras, une Marque a jailli sous mon sternum, brûlante, et ne s'est plus jamais éteinte. Le clan a un mot pour ça : Kha'zat. Promesse.
Banni des siens, il refuse de parler ma langue. Sauf que sa Marque chauffe sous mon sternum dès qu'il s'approche, et que mon corps cède du terrain que ma tête n'a pas vendu. Je sais évaluer n'importe quel homme. Lui, je n'ai pas encore trouvé dans quelle colonne le ranger.
Le début du livre
Chapitre 1
Je sais le prix de tout ce que je transporte. Le problème, sur les Rives-Noires, c'est que je transporte aussi la seule chose dont je n'ai jamais fixé le prix : moi. Et ces bois-là sont pleins de choses qui prennent sans payer.
Quatre sacs de fer brut, deux cuirs tannés, trois rouleaux de toile : la somme tient dans ma tête, dans le bon ordre, et le hachoir à mon flanc compte aussi. Le soleil descend à l'ouest, derrière les épines des arbres bas, et je ne suis qu'à mi-route entre Atrebourg et Veilleforge.
Je marche à hauteur du cheval. Pas devant : on ne devance pas une bête plus lourde que soi sur un chemin qu'elle connaît mieux. Pas derrière non plus : on ne suit pas un cheval, on l'escorte. Mon père m'a appris ça dès mon plus jeune âge.
La charrette grince à chaque ornière. Le grincement a une fréquence : toutes les sept ou huit foulées du cheval. Tant qu'il reste régulier, l'axe tient. C'est quand le rythme se rompt qu'il faut s'arrêter et regarder. Je calcule sans calculer. La marchandise tient. Le harnais tient. Le couteau, à ma ceinture, tient.
J'ai compté trois fois mon chargement ce matin et je le recompte chaque fois que la lumière change, par habitude. Un sac qui aurait glissé entre Faulvent et la première borne aurait fait baisser ma marge de neuf cuivres ; oui, neuf cuivres, c'est peu, mais j'aurais aussi perdu le droit de prétendre que je sais ce que je transporte, et pour une marchande, ça passe difficilement. C'est ce droit qui me nourrit, pas les neuf cuivres.
Je tire mon carnet de sous la ceinture. Page de gauche, à l'encre noire : les entrées. Page de droite, à l'encre rouge : sorties. Une ligne par étape, une colonne pour le poids, une colonne pour la valeur estimée à l'arrivée. Le crayon est court, mâché à l'extrémité. Je note la borne que je viens de dépasser et j'écris la marge prévisionnelle en bas de page. Je referme le carnet. Je le remets dans son étui de cuir contre ma hanche, à l'opposé du hachoir, pour que les deux poids s'équilibrent.
Le chemin remonte. Le cheval ralentit sans qu'on lui demande. Je relâche d'un demi-pas pour ne pas tirer sur la longe.
C'est là que je le vois.
Un homme à pied, casque sous le bras, manteau gris-bleu boutonné jusqu'à la gorge. Il descend la pente que je remonte. Il marche seul, mais son pas est trop régulier pour être celui d'un voyageur. Quelqu'un qui sait où il va, ou qui rejoint quelque chose. Le blason cousu sur la manche, je le reconnais lorsqu'il approche assez : une tour entre deux marteaux. Veilleforge, la cité où je me rends.
Je ne ralentis pas. Je ne change pas non plus la position de ma main droite, posée sur la longe à hauteur du licol. La main gauche, elle, descend de trois travers, la distance qu'il faut pour passer du tissu du manteau au manche du couteau. Trois travers ne sont pas un geste hostile. Trois travers sont un appui. Ça ne se remarque pas.
L'homme me croise à hauteur du cheval, me regarde sans dire un mot. Il m'évalue comme j'évalue la marchandise : il compte les sacs, il jauge la toile, il pèse les cuirs. Je connais cette façon de toiser. Tout marchand la connaît. C'est ce que fait un homme qui se demande combien il faudrait, à lui ou à ses semblables, pour qu'on prenne au lieu d'acheter. Ma main gauche se serre un peu plus. Mais il décide que non, ou pas aujourd'hui, et il continue sa route.
Je continue aussi. Je ne tourne pas la tête. Mon oreille suit son pas pendant trente foulées ; j'apprends à mesurer les sons depuis que je voyage, et son pas s'éloigne sans varier.
Atrebourg et Veilleforge ne se font pas la guerre. Enfin, pas officiellement. Mais on ne croise pas un soldat de Veilleforge sur la route d'Atrebourg sans se demander ce qu'il fait là. Ils ont assez à faire avec les orcs qui rôdent dans les Rives-Noires pour s'aventurer jusqu'à chez nous, normalement.
La prochaine étape, je l'ai déjà : un campement, trois heures plus loin, derrière la crête. Si j'y suis avant la nuit, je dors avec deux feux entre moi et le chemin. Si je n'y suis pas, je dors sans feu. Le calcul est vite fait.
Je remets ma main gauche à plat sur le manteau. Le hachoir, à mon flanc, ne pèse pas plus. Le carnet, à l'opposé, équilibre.
Le cheval reprend sa cadence régulière.
Je marche.
Le premier signe, c'est l'absence d'oiseaux.
Les corneilles tenaient ce versant depuis la borne précédente, deux ou trois cris par minute, jamais loin. Maintenant, rien. Le bois ne tient pas son fond habituel. Je ne ralentis pas. Je ne me retourne pas. J'écoute.
Le deuxième signe, c'est le cheval. Il dresse les oreilles vers la ligne d'arbres à gauche du chemin et il accélère d'un demi-pas sans qu'on lui demande. Un cheval qui accélère sans raison sent quelque chose. Un cheval qui ralentit sans raison sent autre chose. Celui-ci accélère.
Quelque chose à gauche.
Je tire sur la longe. Le cheval s'arrête. Je passe à sa droite, je le mets entre moi et la pente boisée de ma caravane, et je m'accroupis derrière le timon de la charrette. Je n'ai pas réfléchi. Réflexe de marchand. La tête rattrapera.
Quatre hommes sortent du couvert. Manteaux gris-bleu. Le même blason que le premier. Sauf qu'eux n'ont pas le casque sous le bras : ils l'ont sur la tête. Deux ont des épées courtes au flanc, deux ont des lances. Un cinquième suit derrière, plus jeune, sans arme visible. Le plus important de l'escouade, sûrement. Un sixième sort du couvert d'en face, à ma droite.
Six.
Embuscade montée des deux côtés. L'homme du début est revenu par les bois, ou il a transmis ce qu'il avait vu d'une manière ou d'une autre.
J'aurais dû encore plus me méfier.
Le cheval, je ne peux pas le sauver. La charrette, je ne peux pas la sauver. Le carnet, je peux le sauver, il est sur moi. Le hachoir, je peux le sauver, il est sur moi. Moi, je peux peut-être me sauver, si je passe par la rigole derrière la charrette et que je rejoins le ruisseau qui descend vers les épines basses. Trente pas en tout, si je suis rapide. Et si personne ne me voit baisser la tête en filant.
L'un des soldats à l'épée parle. À ses hommes, mais j'entends quand même.
– On embarque les sacs. La femme aussi.
– Vivante ?
– Vivante. C'est les ordres.
Les ordres, les soldats ne les inventent pas sur la route. Quelqu'un, en amont, a pensé à moi en particulier, ou au moins à ce que je représente par mon métier et la ville d'où je viens. Je ne sais pas qui. Je ne sais pas pourquoi. Le carnet, en bas de page, aura cette ligne ce soir si je suis encore en mesure d'écrire ce soir. Atrebourg doit savoir.
Je m'aplatis derrière le timon. Je contrôle ma respiration. Ma main droite glisse dans le sac de devant, celui qui contient ce qui sert au campement, pas ce qui se vend. Mes doigts trouvent la pierre à aiguiser, la corde, le bol de bois. Plus bas, une lame courte, à manche d'os. L'avantage de toujours savoir exactement où sont ses affaires, c'est ça : quand on a besoin d'un couteau de cuisine, on ne perd pas de temps. Lame de deux pouces, manche usé. Je ne le sors pas du sac. Je referme ma paume autour, sous le tissu, discrète. Je le glisse dans la fente de mon manteau.
Maintenant, le hachoir et le couteau de cuisine sont sur moi. Le carnet aussi. La charrette est perdue.
Les soldats avancent. Ils sont à quinze pas du cheval, qui s'est arrêté de lui-même. L'un d'eux, l'épéiste qui parlait, fait un geste de la main libre vers le second. Le second pose sa lance et marche vers la croupe du cheval pour saisir la longe. Ils prennent leur temps. Ils sont sûrs de leur coup.
Le jeune, derrière, dit quelque chose à voix basse. Je ne l'entends pas. Mais l'épéiste hoche la tête et se tourne vers la charrette.
Vers moi.
Trois pas. Quatre. Cinq. Il sait où je suis. Il a regardé sous le timon avant même de regarder le cheval. Il n'attendait pas que je fuie. Il attendait que je me planque. Il connaît les réflexes de marchand ; ce n'est probablement pas leur première attaque sur la route.
La rigole est à neuf pas. Trop loin.
Je referme mes doigts sur le manche du couteau de cuisine. Si je ne peux pas fuir, je peux gagner deux secondes. Deux secondes valent parfois plus que la fuite, selon ce qu'on en fait.
L'épéiste contourne le timon.
Plus loin, sur la pente boisée, un craquement attire notre attention à tous.
Un craquement de tronc.
Quelque chose de lourd ouvre le bois.
L'épéiste s'arrête net, la main à un demi-pas du timon. Les cinq autres se figent. Six têtes tournent vers la pente. Six manteaux gris-bleu, six casques. Le jeune recule d'un pas. Le second soldat lâche la longe du cheval.
Le silence dure trois battements de cœur.
Une masse sort du couvert.
Je vois d'abord la taille. Quelque chose qui dépasse les chênes rabougris d'une tête entière, et qui descend la pente sans courir. À l'allure, on comprend vite que ce n'est pas que ça ne court pas, c'est que ça n'a pas besoin de courir. Cette taille-là rejoint en marchant ce qu'un homme rejoint en sprintant.
Puis la peau. Vert-sombre, presque noire dans le crépuscule. Le torse nu sous une fourrure jetée à l'épaule. Un grand marteau de fer dans la main droite, au manche aussi long que mon avant-bras. Pas d'armure. Pas de casque. Une cicatrice mal recousue à la mâchoire, qui tire le coin de la bouche vers le bas.
L'épéiste hurle un ordre. Je n'entends pas les mots. Mes oreilles ont basculé sur autre chose : le bruit que fait le sol quand cette masse-là pose le pied.
Le premier soldat se prend le marteau de plein fouet à la poitrine. Le bruit n'est pas celui que je connais. Ce n'est pas le claquement d'une lame, ce n'est pas le bruit d'une masse d'arme contre un bouclier. C'est le bruit d'un sac de cailloux qu'on jette contre un mur.
Le deuxième, à droite, lève la lance. La main libre de l'orc vient à son cou en un éclair. Les doigts entourent la gorge, et le cou n'est plus rectiligne. Le corps lâche.
Le troisième tire son épée. Il a le temps de l'amorcer, pas de la finir. Le marteau, au revers, par en haut. Le bras part avec l'épaule.
L'épéiste qui devait me trouver fait demi-tour. Il ne fuit pas vers la pente : il fuit vers le chemin, en aval, là d'où je suis venue. Trois foulées. La masse l'a rattrapé en deux. Pas de marteau cette fois. La main au manche se retourne, le manche frappe en arrière dans la nuque, et l'homme est à plat sur le chemin. Il ne se relève pas.
Le cinquième, le jeune sans arme, court vers les arbres d'en face, ceux d'où le sixième est sorti. Il n'y arrive pas. Le marteau, lancé à plat à hauteur d'épaule, l'arrête en plein élan. L'orc le ramasse en passant, comme on ramasse un outil tombé.
Le sixième est déjà reparti dans le couvert avant que je puisse compter sa fuite.
Cinq corps. Quinze battements de cœur. Peut-être vingt. Je ne suis pas sûre. J'ai cessé de compter pendant deux secondes, et ces deux secondes, je n'en ai rien fait. Je suis encore sous le timon. La paume serrée sur le manche d'os du couteau de cuisine. La paume mouillée. Je n'ai pas bougé un orteil.
L'orc respire. C'est tout ce que j'entends maintenant. Le cheval, à trois pas de moi, n'a pas henni. Il n'a pas tiré sur la longe. Il est figé.
L'orc se redresse. Ses yeux passent sur la pente d'où il est venu, sur le chemin, sur la charrette.
La charrette le retient plus longtemps que le reste.
Sous le timon, mes genoux tiennent. Mes mains tiennent. Mon souffle tient. Ma tête, elle, calcule.
Cinq soldats venus me prendre vivante. Un orc qui les met à terre en moins d'une minute. La question n'est plus de savoir si je passe la nuit. La question est de savoir entre quelles mains.
Je serre le couteau de cuisine.
Il marche vers la charrette.
Il ne court pas, il ne saute pas. Il marche comme on marche vers un sac qu'on vient de poser. Le marteau est revenu à sa main droite, la pointe en bas, la tête au sol par moments. Le sang sur la peau verte ne le gêne pas. Il ne s'essuie pas. Il marche.
Je calcule ce qui me reste. La rigole, à neuf pas. Je peux essayer. Non, il me rattraperait en deux foulées. Le cheval est encore là, longe lâche : je peux le débrider et grimper. Il me rattraperait avant que je sois en selle. Le couteau de cuisine. Deux secondes, ai-je pensé tout à l'heure. Deux secondes contre une masse qui désarticule un cou d'un geste ? Je révise. Peut-être pas.
Je sors du timon. Si je reste sous le timon, il faut qu'il se baisse pour me prendre. Debout, je vois ce qu'il fait. Si je dois mourir, je préfère voir.
Je me redresse à côté de la roue. Mes jambes tiennent. Mon dos contre le bois de la charrette. La main droite sur le manche du couteau de cuisine, sortie du sac maintenant, lame le long de l'avant-bras pour qu'on ne la voie pas tout de suite.
Il est à quatre pas.
Trois.
Deux.
Je lève les yeux. Je veux voir son visage avant de décider quoi faire de mon corps.
Il s'arrête.
Une main de lui tient le marteau ; l'autre se referme sur mon bras gauche, au-dessus du coude. La prise n'est pas écrasante. Elle n'a pas besoin de l'être. C'est une prise qui dit : tu ne bouges pas. Et je ne bouge pas.
Je sens la chaleur de sa paume à travers le tissu du manteau.
Et alors, sans annonce, la chaleur passe au sternum.
Le mien.
Au début, je crois que c'est la peur. La peur peut faire ça : une bouffée chaude qui remonte du ventre à la gorge. Mais ce n'est pas le ventre. C'est exactement au centre, sous l'os, et ça ne remonte pas : ça naît là, ça reste là, ça pulse comme un deuxième cœur qui n'a pas le rythme du premier.
L'orc baisse la tête vers ma poitrine.
Ses pupilles se contractent. Sa mâchoire mal recousue se ferme d'un coup. Sa main au bras n'a pas serré plus fort. Elle n'a pas relâché non plus. Elle est figée.
Quelque chose se trace sur ma peau, sous le tissu. Je le sens. C'est tiède, c'est ferme, c'est précis. Ça part du milieu de l'os et ça monte, en lignes fines, vers la clavicule. Comme un dessin qu'une main invisible appliquerait à l'envers, depuis l'intérieur.
J'ai le temps de penser : vingt secondes. Pourquoi vingt, je ne sais pas. Mais le compte commence dans ma tête, et il avance, et la chaleur avance avec lui. Cinq. Dix. Quinze.
À vingt, le tracé s'arrête. La chaleur tient. Elle ne baisse pas. Elle ne monte plus.
Je n'ai pas respiré pendant le décompte.
L'orc lâche mon bras.
Sa main retombe à son flanc. Lentement, comme une chose qu'on pose. Il me regarde encore. Sa mâchoire reste serrée. Le coin de la bouche qui tire vers le bas tire un peu plus.
Il dit un mot.
Un seul. Pas en humain. C'est court, ça gronde dans la gorge, ça finit sur une consonne dure qui ressemble à un caillou qu'on jette dans l'eau.
– Kha'zat.
Et ce mot-là, je le connais. Pas par sa langue à lui : par les autres. Il court sur les routes, dans les arrière-salles où les vieux caravaniers vendent leurs contes entre deux verres. Kha'zat. La Promise. L'orc qui pose la main sur une humaine et la marque au sang chaud, une fois, pour toujours, parce que le monde les aurait promis l'un à l'autre avant qu'ils se voient. Une belle histoire. Je l'ai entendue dix fois. Je l'ai même resservie, à l'occasion, quand un acheteur voulait du frisson avec sa marchandise. Je n'y ai jamais cru un cuivre.
Et la voilà sous mon os, qui pulse, qui tient, qui ne me demande pas si j'y crois.
Le couteau de cuisine est toujours dans ma main droite. Le long de l'avant-bras.
Inutile.
Je le sais maintenant.
Il ne bouge pas pendant ce qui me semble durer une demi-minute.
Une demi-minute, dans la vie d'une marchande, c'est le temps qu'il faut pour décider si elle achète ou pas. Une demi-minute, sur cette route, c'est le temps qu'il faut à un orc pour décider si elle est encore utile vivante. Ces deux mesures du temps n'ont rien à voir l'une avec l'autre, et pourtant elles avancent en parallèle dans ma tête.
Il se penche vers mon cou.
Sa narine droite s'élargit. Elle n'est pas pressée contre ma peau, elle ne touche pas. Mais elle est à hauteur de ma clavicule, à deux doigts de la mâchoire, et elle aspire l'air lentement. Une seule fois. Une inspiration longue, retenue à la fin.
Il referme la bouche. Recule la tête. Me regarde encore.
Je n'ai jamais été sentie comme ça par personne. Pas même par un chien de garde, qui le ferait par habitude. Lui ne le fait pas par habitude, j'ai l'impression. Mon odeur vient de lui apprendre une information, et cette information a poussé l'idée d'avant, celle du mot qu'il a prononcé, un cran plus loin.
La chaleur, au sternum, n'a pas faibli. Elle a pris sa place, comme un objet qu'on pose et qu'on n'enlève plus. Mon souffle a fini par redémarrer, mais il est court, et il ne suffit pas à la diluer. Elle tient en moi sans que je tienne en elle.
Il se redresse à pleine taille. Le marteau, dans sa main droite, change de prise : il le passe en travers, sur l'épaule, et il libère sa main droite. La main droite vient prendre mon poignet. Doucement, pour une main de cette force-là. Doucement, mais sans discussion.
Le couteau de cuisine reste dans ma paume. Il ne me le prend pas. Il le voit, il sait qu'il y est, et il ne le prend pas. C'est la première information précise que j'ai sur ce qu'il décide de moi.
Sa tête passe sur le cheval, sur la charrette, sur le chemin en aval, là où l'épéiste a essayé de fuir. Puis il fait, par-dessus son épaule, un mouvement vers la pente boisée. Un mouvement qui dit : on monte par là.
Je ne demande pas où. Demander, ce serait suggérer que j'ai d'autres options qu'obéir. Il n'y en a pas.
Le sixième soldat, celui qui a fui dans le couvert d'en face, n'est jamais ressorti. Soit il court encore, soit il regarde, planqué, depuis les arbres. Je crois plutôt qu'il regarde. Et qu'il rapportera ce qu'il a vu à qui de droit. Cette idée, un témoin vivant, pèse plus qu'une demi-seconde. Les six étaient venus sur ordre, et l'ordre me visait, moi. Le sixième dira que l'ordre a manqué et que la marchande est vivante, à un orc. À Veilleforge, quelqu'un m'avait mise à un prix avant ce matin ; ce prix-là ne tombe pas parce qu'une route a mal tourné. Pour l'instant, je n'ai rien à en faire. Pour l'instant.
L'orc tire sur mon poignet comme on tire une longe sur un cheval qu'on connaît. J'avance d'un pas. Mon pied trébuche contre une pierre que je n'avais pas vue. Sa main, sans lâcher mon poignet, se déplace à mon coude pour me retenir. Le geste est efficace, fonctionnel. Pas attentionné. Pas brutal non plus.
Je récupère mon équilibre.
Je glisse le couteau de cuisine dans la fente du manteau, à l'endroit où je l'avais d'abord pris. Lentement. Il regarde mes doigts faire le geste. Il ne bronche pas. Il a déjà décidé que ce couteau ne lui poserait pas de problème, et je ne pense pas qu'il ait tort.
Le carnet est à ma hanche droite. Le hachoir à ma hanche gauche. Le couteau de cuisine, dans la doublure. La chaleur, au sternum. Je passe en revue ce que j'ai sur moi avec l'attention d'une marchande qui referme un coffre.
Il fait un pas vers la pente. Sa main reste à mon coude.
Le cheval, derrière nous, hennit. Un hennissement court, perdu. L'orc ne se retourne pas. Le cheval, la charrette, les sacs : il les laisse là.
Je comprends.
Il n'est pas venu pour la marchandise.
Chapitre 2
La montée prend plus d'une heure.
Je l'évalue à la lumière qui baisse. Le soleil a passé la crête quand nous avons commencé à monter ; il n'éclaire plus que le sommet des arbres quand nous arrivons. Ses doigts à mon coude n'ont pas relâché une fois. La paume large, des callosités sur les phalanges, la peau qui sent la sueur sèche et quelque chose d'autre. Un fond métallique. Peut-être du sang qui n'est pas le sien.
Sa main est chaude. Plus chaude que la mienne, plus chaude que ce qu'un corps tient d'ordinaire, et la chaleur traverse le tissu de ma manche comme si le tissu ne comptait pas. Au sternum, l'autre chaleur, celle qui n'a pas de cause, répond d'un demi-ton chaque fois que ses doigts se resserrent. J'enregistre. Je ne sais pas encore dans quelle colonne ça va.
Il ne parle pas. Il ne respire pas fort non plus. Pour une masse de cette taille à grimper une pente avec un marteau sur l'épaule et une humaine au coude, c'est anormal. Cette régularité, elle aussi, dit quelque chose. Elle dit que cette montée, il la fait souvent.
Nous quittons le chemin au bout de la troisième borne. Il bifurque à droite, sans hésitation, dans un sentier que je ne distingue pas du sous-bois. Pour lui, c'est un sentier ; pour moi, ce sont des fougères. Je marche sur ses traces parce qu'il faut bien que mes pieds aillent quelque part, et que les siens écrasent ce qu'il y a à écraser.
Les Rives-Noires. Je connais le nom, pas l'endroit. Le nom, sur la carte des marchands d'Atrebourg, désigne une zone qu'on contourne. On ne traverse pas les Rives-Noires : on les longe par l'ouest, on perd une journée, on arrive entier à Veilleforge. La logique est plutôt connue. Ce qui s'y trouve, par contre, personne ne l'écrit. Les marchands notent les routes qui rapportent, pas celles qui coûtent.
Nous arrivons à une clairière. Enfin, une clairière : c'est plutôt une dépression dans le bois, à peine plus large qu'une charrette. Le couvert s'arrête au-dessus, les branches forment un toit. Au sol, des fougères tassées. Au fond, contre un rocher, une tente, faite à sa taille : haute, large à la base, en peaux cousues entre elles avec un nerf gris-foncé. La couture est propre. Quelqu'un a passé du temps là-dedans.
Il me lâche le coude.
C'est la première fois en plus d'une heure que ses doigts ne sont pas sur moi, et la sensation que ça me fait n'est pas le soulagement que j'aurais cru. C'est plus proche du vide qu'on ressent quand un poids qu'on portait est posé. Inhabituel.
Il pose le marteau contre le rocher, à droite de la tente. Le manche vertical, la tête au sol. Pas dans la tente. À portée, mais dehors.
Il fait un mouvement de tête vers la tente.
Je passe devant lui parce qu'il n'y a pas d'autre option. Je baisse la tête pour entrer. À l'intérieur, l'air est plus chaud, plus dense, fermé. Le sol est tapissé de peaux. Pas tassées au hasard : superposées, lissées, propres. Il y a une seule autre chose à l'intérieur : un foyer de pierres en cercle, éteint, au centre. La cendre est froide.
Il entre derrière moi. Il doit se courber pour passer. Une fois debout à l'intérieur, sa tête ne touche pas la toile, mais elle n'en est pas loin. La tente a été faite pour lui, exactement à sa taille, et pour personne d'autre.
Je me retourne et je le regarde.
La lumière du dehors, entrée par l'ouverture, tombe en oblique sur son torse. Je vois ce que je n'avais pas vu dans la confusion du chemin. Sa peau n'est pas seulement vert-sombre : elle est zébrée. Des marques rouges, anciennes, mal cicatrisées, courent du sternum à l'épaule droite. À bien y regarder, ce ne sont pas des entailles, mais des brûlures. Le feu lui a léché ce flanc-là, il y a longtemps.
La mâchoire, en lumière franche, est pire que je ne l'avais perçue. La cicatrice ne tire pas seulement le coin de la bouche : elle a refermé l'os de travers. Quelqu'un l'a recousue à la hâte, ou sans soin. Quand il avale sa salive, le muscle saute deux fois au lieu d'une.
Il referme l'ouverture de la tente avec une corde qui pendait à l'intérieur.
Et il se met à m'examiner, à son tour.
Son examen ne descend pas comme celui de l'épéiste tout à l'heure.
L'épéiste avait évalué la marchandise. Lui évalue autre chose. Il commence aux pieds : chaussures de marche, bonnes, ferrées. Il remonte. Mes jambes sous le tissu épais, mes hanches où pèse le hachoir d'un côté et le carnet de l'autre, la fente du manteau où dort le couteau de cuisine. Il s'arrête sur la fente une demi-seconde. Il sait. Il continue.
À hauteur du sternum, il s'arrête plus longtemps.
Je sens encore la chaleur là, à ma propre poitrine, comme une braise qu'on aurait posée sous l'os. Il la voit, ou il la sent, ou il la sait. L'un des trois, peut-être les trois. Quand ses yeux arrivent enfin aux miens, ils y restent, et ce qui me considère n'est pas une bête. C'est quelqu'un.
Le calcul reprend dans ma tête.
Les Promises d'Orquemonde
Chaque tome suit un nouveau couple et peut se lire seul. Une intrigue de fond relie les tomes : les lire dans l'ordre, c'est la suivre.
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Tome 2 · tu es iciLa Promise du Champion
La Promise du ForgeronTome 3 · ensuite
La Promise du Sans-GloireTome 4



