
Je suis le butin de trois orcs
Chacun me mord. Chaque morsure laisse une rune.
Novella longue · environ 1 h de lecture · paru le 3 mai 2026
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L'histoire
Je suis le butin de trois orcs est une romance orc de Léna Orso.
Je suis la forgeronne du village. Quand le raid orc arrive, je suis la seule à tenir du métal dans la main.
Mais ça ne change rien. Ils sont trois. Deux mètres trente de moyenne. Ils me ramènent comme butin, et la loi du clan dit qu'ils doivent me partager. Aucun n'a priorité.
Ils ont la même loi, pas la même façon de la faire respecter. Chacun me mord. Chaque morsure cicatrise en rune orc. Chaque rune brûle quand un autre m'approche.
Le clan m'appelle leur butin. Moi, je répare leurs armes et je choisis où ils mordent.
Le début du livre
La fumée passe par la fenêtre et j'entends les cris.
J'ai deux minutes, trois max, pour décider si je cours ou si je reste.
Ma forge est encore chaude, le fer à nu dans la gueuse, rouge à point.
Le raid vient de l'est. C'est ce que les cris me disent : ils arrivent par vagues, et à chaque vague, une maison tombe. Une charpente qui craque, un enfant qui hurle, un chien qui se tait. Le rythme est régulier. Quelqu'un a prévu l'ordre de la destruction.
Je suis la forgeronne du village. Ce qui veut dire : je suis la seule à avoir des outils dans la main quand les autres prient. Je fixe la barre de fer dans la braise. Trente centimètres, un bout épais, l'autre effilé. J'ai passé l'après-midi à la travailler pour une charrue.
Elle va faire autre chose.
Je la retire avec la pince. Elle chauffe, elle rougit, elle m'obéit. Je la passe sous l'eau du seau. Ça grésille, la vapeur monte, je plonge mes paumes dedans pour refroidir la prise, j'attrape le manche par la base, je sors par la porte arrière.
La première chose que je vois, c'est le ciel orange. Le ciel orange du feu. Mon village entier est en train de brûler. Et je comprends, là, que ça ne sert à rien de courir : ils sont déjà partout.
Alors je reste.
Je me mets contre le mur de la forge, dos à la pierre, le fer sous mon bras droit, et j'attends. C'est apparemment comme ça qu'on fait quand on ne veut pas mourir debout à découvert.
Ils passent.
Trois silhouettes, pas une de plus. Ils sont énormes. Deux avancent ensemble, le troisième suit dix mètres derrière. Je ne sais pas s'il y en a d'autres plus loin, mais ceux-là, je les vois nettement. Le premier fait deux mètres trente. Au moins. Sa hache tient dans sa main comme la mienne tient un marteau. Il marche droit, il ne tourne pas la tête vers moi, seulement vers le feu.
Ça pourrait marcher.
Je compte. Un pas, deux pas, trois pas, je retiens mon souffle, quatre pas, cinq pas, il dépasse la forge. Je le vois de dos. Ses épaules font la largeur de deux hommes. Sa peau est vert foncé. Il y a du sang sur sa nuque, qui n'est pas le sien.
Six pas. Sept.
Le deuxième arrive.
Il est plus fin. Plus fin que le premier. Deux mètres vingt peut-être. Tresses longues sur le dos, et je remarque ça alors que ça n'a aucune importance. Il y a des choses qu'on remarque pour ne pas penser à d'autres. Les tresses, le cuir de ses bottes, la courroie qui retient son épée. Toutes les informations me rentrent en même temps et aucune ne sert.
Il s'arrête.
Il tourne la tête vers la forge. Il détaille la porte arrière, ouverte. Il note le seau d'eau qui fume encore par terre. Il voit la marque d'une pince humide sur le linteau.
Il parle. Dans une langue que je ne comprends pas. Il appelle quelqu'un.
Et c'est là que je me dis : il sait. Il sait que je suis derrière ce mur. Il a vu les traces, il a compris qu'elles sont récentes, il appelle l'aîné.
Le plus grand revient sur ses pas. J'entends les bottes qui frappent le sol. Je serre le manche du fer. Je sens mon pouls dans ma paume, dans ma gorge, dans mes dents.
OK.
Je sors.
Si je reste contre ce mur, ils vont me sortir eux, et je préfère choisir le moment. Je sors avec le fer en avant, les pieds bien plantés, et je tombe face à lui.
Celui avec les tresses.
Il m'observe. Il ne sourit pas, il n'a pas l'air surpris. Il penche la tête, deux centimètres, comme on évalue une lame avant de l'acheter.
– Pose ça.
Deux mots. En français. Avec mon accent. Le mien, ou pas loin, comme si quelqu'un le lui avait prêté et qu'il l'avait gardé.
Je ne pose rien.
Il ne répète pas. Il ne bouge pas non plus. Il reste à trois mètres, pupilles jaunes sur les miennes, et je comprends qu'il attend quelque chose que je ne connais pas. C'est le silence des gens qui savent que les autres vont finir par parler à leur place.
Les bottes arrivent.
Le plus grand, l'aîné, celui à la peau vert foncé, celui avec le sang sur la nuque, s'arrête à un mètre derrière les tresses. Il ne me parle pas. Il parle à l'autre. Dans leur langue, qui claque comme du métal sur du métal. Trois phrases sèches. L'autre répond par deux mots.
Et là, un troisième arrive.
Il court. Il court vers eux. Je tourne la tête juste à temps pour le voir freiner sur les talons, une main sur son épée, l'autre déjà levée comme pour me frapper si je tentais quelque chose.
Celui-là est plus jeune. Je le vois tout de suite. Il est plus grand que les deux autres, de quelques centimètres, pas plus, mais ses épaules sont moins pleines, sa mâchoire moins dure. Sa peau est vert olive, presque jaune sous le feu. Ses défenses sont courtes. Il me dévisage avec une intensité que les deux autres n'ont pas.
L'aîné gronde quelque chose à son adresse. Le jeune baisse le bras. Il ne me lâche pas du regard.
– Pose ça, répète celui aux tresses. Ou je le fais poser.
Sa voix monte d'un cran. Sans menace, juste en volume, comme on parle à quelqu'un qui a mal entendu. Je remarque que son français est propre. Presque trop propre. Il prononce les "s" finaux. Il dit "je le fais poser", pas "je le fais tomber". Il a appris dans un livre ou avec quelqu'un qui lisait.
– Qui te l'a appris ? je dis.
Ma voix sort normalement. Je ne sais pas comment. Ma gorge est sèche depuis que je suis sortie de la forge, mais les mots passent quand même.
Il ne répond pas. Il avance d'un pas.
Je lève le fer.
Je sais. Je sais que ça ne marchera pas. Je sais que le fer contre lui, c'est comme un clou contre un mur. Mais j'ai passé ma vie à tenir cet outil, et la seule chose que mon corps sait faire là maintenant c'est lever ce que j'ai dans la main. Mes jambes sont bien plantées, mon dos est droit, mon poignet est sûr. Voilà. C'est tout ce que j'ai.
L'aîné rit.
Un seul rire, sec. Il dit quelque chose aux deux autres. Celui aux tresses traduit sans qu'on le lui demande.
– Il dit que tu es la forgeronne.
Je ne réponds pas.
– Il dit qu'il va te laisser une chance.
Une pause. Il me fixe. Frontal.
– Baisse le fer maintenant, et on te prend vivante.
Je calcule.
Deux mètres trente. Hache. Épée. Jeune affamé derrière. Sept villageois morts que j'ai entendu crier avant de me taire. Le mot "vivante" qui veut dire quoi exactement dans leur langue. Il pourrait vouloir dire "esclave", "serve", "femme", "tribut", ou quelque chose que je ne connais pas.
Je baisse le fer.
Je le pose sur la pierre. Doucement. Je ne le lâche pas d'un coup. Je le pose. Le bout rouge touche la pierre, ça grésille un peu, une mince fumée monte.
L'aîné hoche la tête.
Ils ne m'attachent pas les mains.
Je m'attends à ce qu'ils le fassent, et ils ne le font pas. C'est le genre d'information qu'on range sans savoir ce qu'elle voudra dire plus tard. Je range.
Le plus grand passe devant. Celui aux tresses passe derrière. Le jeune reste à ma hauteur, un peu à gauche, un pas en arrière, assez près pour me rattraper, assez loin pour ne pas me toucher. Je vois qu'il calcule la distance. Il ne l'a pas apprise, il l'ajuste en temps réel. Ça me dit qu'il n'a pas fait beaucoup de raids.
On marche à travers le village.
Je ne vois pas les maisons. Je ne vois pas les corps. Je fixe mes pieds, les pierres du chemin, la courroie de la botte du jeune qui bat contre sa cheville. C'est apparemment comme ça qu'on fait quand on ne veut pas ajouter d'images dans sa tête au moment où on a besoin de rester droite.
On sort du village. Le feu continue derrière. Les cris s'éteignent un par un.
Au bout de cinq cents mètres, la forêt commence.



