LÉNA ORSO
Couverture de La Promise du Forgeron
Les Promises d'Orquemonde · Tome 3 sur 4

La Promise du Forgeron

Deux forgerons, un seul feu. Et une Marque qui refuse de finir.

Roman · environ 5 h de lecture · paru le 19 août 2026

L'histoire

La Promise du Forgeron est une romance orc de Léna Orso, tome 3 des Promises d'Orquemonde.

Je suis forgeronne. Douze ans de route, vingt forges, et jamais deux nuits dans le même lit.

Puis une lame achetée neuf pièces s'est mise à chauffer contre ma hanche, et je l'ai suivie six semaines à travers les Rives-Noires, jusqu'à l'orc qui l'avait forgée.

Sa paume s'est ouverte sur mon sternum nu. Une Marque a jailli sur lui : un tracé noir qui monte le long de son cou et s'arrête net sous la mâchoire. Le clan a un mot pour ça : Kha'zat. Promesse.

Mais elle s'est arrêtée là. On brûle tous les deux, on se regarde entre les enclumes, dans le noir de sa forge, mais que ça ne monte pas d'un cheveu.

Tout le camp croit que c'est moi qui bloque. Je dois trouver comment achever la Marque.

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

Le dernier feu que j'ai vu est à trois jours de marche derrière moi, et l'acier me chauffe la paume.

Aucun métal ne fait ça. Un métal prend la chaleur qu'on lui donne et il la rend, c'est la première chose qu'on apprend, avant même de savoir tenir un marteau. Celui-là en garde. Six semaines qu'il voyage contre ma cuisse dans son fourreau, et il est tiède au réveil, tiède à minuit, tiède quand je le tire sous l'averse et que les gouttes s'écrasent sur le plat sans siffler, ce qu'elles devraient faire, ce qu'elles ne font pas.

Je marche depuis l'aube sous des arbres à l'écorce noire, lisse, sans une gerçure. La forêt des Rives-Noires ne ressemble à rien de ce que j'ai traversé. Les fougères y sont bleues comme une nuit d'orage et tièdes sous la main, plus chaudes que ma paume, et l'air sent la pierre mouillée et le fer. Ça devrait me plaire. Ça sent la forge éteinte, ça sent chez moi.

Je sors la lame tous les soirs. Je la pose en travers de mes genoux, et je l'écoute.

C'est un couteau de travail, une lame de deux empans, dos épais, émouture pleine, une soie qui traverse le manche de part en part et se rive proprement à la tête. Rien de beau. Rien qui coûterait plus de trois pièces au marché d'un bourg. Je l'ai payée neuf, à un colporteur qui remontait la vallée avec des ballots venus d'Atrebourg, et je l'ai payée neuf parce que quand il l'a posée sur son étal, entre deux pelles et un soc rouillé, elle a chanté.

Les autres n'entendent pas. Je le sais depuis longtemps, j'ai arrêté d'en parler. On pose un ongle sur un fil, on flatte un dos du bout du pouce, on approche le métal de l'oreille et on frappe le plat avec la phalange, et le métal répond. Il dit ce qu'on lui a fait. Il dit combien de fois il est allé au feu, à quelle chaleur, s'il a été trempé dans l'eau ou dans l'huile ou dans la sève, s'il a refroidi trop vite, s'il a été corroyé par un homme pressé. Un mauvais acier bavarde. Un bon acier dit une chose et se tait. Je lis ça comme d'autres lisent un visage, et j'ai vu vingt forges en douze ans, du grand atelier ducal aux six enclumes de Veilleforge jusqu'aux réduits de village où le forgeron est aussi le médecin, et j'ai lu tout ce qu'ils ont sorti de leurs feux.

Cette lame ne dit pas une chose. Elle en dit deux.

La première, je la comprends : elle a été forgée par un homme qui frappe juste, qui n'a jamais rien retrempé pour rattraper une erreur parce qu'il n'en fait pas, qui a laissé le tranchant un peu tendre là où d'autres l'auraient durci pour épater. Un travail sans vanité. J'ai passé une nuit entière avec ce couteau posé sur mes genoux, à imaginer les mains qui l'avaient faite, et j'ai eu chaud au ventre comme une gamine.

La seconde chose, je ne la comprends pas.

Il y a autre chose dans cet acier. Quelque chose de replié dans le corps du métal, sous la surface, qui ne chante pas avec le reste. Qui ne chante pas du tout. Un silence, à l'intérieur, dense, épais, plus lourd que ce qu'il devrait peser, et quand je pose la paume à plat sur le plat de la lame, ce silence me tire.

Voilà. C'est le mot. Il tire.

J'ai demandé au colporteur d'où venait sa marchandise. Il a haussé une épaule et dit le nom d'une marchande, une femme d'Atrebourg qui commercerait avec des orcs depuis peu, ce qui m'a semblé d'abord être une blague. Mais j'ai remonté ses ballots, sa route, ses relais, un bourg après l'autre, en réparant des essieux et des socs pour payer mon pain, et à chaque étape le nord se rapprochait, et le couteau chauffait un peu plus contre ma cuisse.

Et en chemin, la même histoire, qui se précisait petit à petit.

Le clan s'appellerait Marteguerre. Ils auraient une forge. Un forgeron.

L'homme que je cherche habiterait chez les orcs, au fond des Rives-Noires, à en croire les colporteurs.

Je ne me suis jamais couchée deux fois dans le même lit et je n'ai jamais eu honte de le dire. J'ai eu des hommes dans des granges, dans des ateliers, une fois sur un tas de charbon de bois qui m'a noirci le dos pendant une semaine, et je suis toujours repartie au matin, mes outils roulés dans leur toile, le cuir noué serré, parce qu'une femme qui possède une pince et un marteau de précision peut manger n'importe où et n'appartient à personne.

Et me voilà à traverser une forêt sombre, seule, pour retrouver la main qui a forgé un couteau.

L'air se refroidit d'un coup vers midi. Je ne le remarque pas tout de suite, parce que je marche la tête basse, à écouter le poids tiède contre ma jambe.

Devant moi, quelque part sous les arbres, un oiseau se tait au milieu de son cri.

Ils sont trois et ils ne courent pas.

C'est leur lenteur qui me cloue. Ils sortent des fougères comme on sort d'une pièce voisine, sans hâte, et celui du milieu me regarde d'un œil de maquignon, du bas vers le haut : mes bottes, mes mains, mes mains encore. Il a la peau gris-vert tendue sur des épaules qui bouchent le sentier, et tout le temps du monde.

Je porte la main au couteau. Je l'ai déjà à moitié tiré quand le troisième me prend le poignet par-derrière.

Sa poigne est chaude et sèche et ne serre presque pas. Il n'a pas besoin. Il fait tourner mon bras vers l'extérieur, lentement, comme on ouvre une porte gonflée par la pluie, et mes doigts s'ouvrent tout seuls sur le manche. Il rattrape la lame avant qu'elle touche la mousse.

Je me débats de toute façon. Je lui plante le talon dans le tibia, je lui mords la paume, je récolte un goût de sel et de suif et rien d'autre, et il attend que ça passe comme on attend une averse. Quand j'ai fini de souffler, il me tient toujours le poignet, et la seule chose qui a changé, c'est que je respire trop vite.

Puis j'arrête de me débattre, et ce n'est pas la sagesse qui m'arrête.

Ce sont des orcs.

Voilà six semaines que je marche vers des orcs. Les colporteurs disaient les orcs comme on dit le nord, un seul mot pour tout un pays, et j'ai marché là-dessus six semaines sans jamais penser à demander s'il y en avait plusieurs sortes. Alors je laisse ce grand me tenir le poignet, et la part de moi qui a fait la route, la part idiote, se met déjà à compter ce qu'elle gagne : trois hommes qui connaissent le chemin, et plus une nuit à dormir dans les fougères.

Le premier, celui du milieu, dénoue le rouleau de cuir attaché à mon sac. Il l'ouvre du plat de la main sur son avant-bras. Ma pince est dedans. Mon marteau de précision aussi, tête polie par vingt ans de mains, le mien depuis douze. Il regarde ces deux outils avec l'ennui d'un homme qui trouve des cuillères, et il roule le cuir, et il le fourre dans un sac avec le reste.

Il ne me demande pas ce que je suis.

Ça, ça me traverse plus profond que la poigne. Un forgeron reconnaît un marteau de précision de l'autre bout d'une cour. Celui-là a vu mes outils, il a vu mes mains, il a vu la brûlure luisante en forme de virgule sur le dos de mon poignet gauche, celle du jour où j'ai attrapé une soie encore rouge parce que j'étais pressée, à seize ans. Il a tout vu et il n'a rien lu. Ils ne sont pas de la forge, ceux-là.

Le deuxième me passe une corde de crin autour des poignets et fait un nœud propre, deux tours, un croisement, serré à la limite exacte où ça n'entame plus la peau. C'est du travail d'homme qui transporte régulièrement des gens.

Je me racle la gorge.

– Marteguerre, je dis.

Ils s'arrêtent. Tous les trois. Le mot est sorti trop fort, trop vite, et il reste suspendu dans l'air froid entre nous, et pendant une seconde entière je crois que je viens de me sauver la vie.

Celui du milieu incline la tête. Il a une dent de fer sertie dans le bas de la défense gauche. Il dit un mot dans sa langue, un seul, vers les deux autres, et le troisième rit. Un rire court, sans méchanceté, le rire de quelqu'un à qui on vient de parler du prix du sel.

– Marteguerre, il répète.

Il tapote le sac où mes outils sont partis. Puis il tapote ma corde. Il n'a pas besoin d'en dire plus, et il n'en dit pas plus, parce qu'il ne connaît sans doute pas les mots. Le sens passe entier quand même, ou je crois qu'il passe : tu vas y aller, oui. Pas comme tu croyais.

Je vous cherchais, j'ai envie de leur dire. Ça fait six semaines que je marche vers vous. Vous n'aviez pas à faire le chemin.

Je ne le dis pas, parce que ce serait la chose la plus stupide que j'aurai jamais dite, et parce que le troisième vient de tendre ma lame à celui du milieu, qui la glisse à sa ceinture sans même la regarder.

Voilà ce qu'ils m'ont pris : une pince, un marteau, un couteau, et la seule chose qui m'a fait traverser une forêt.

Le couteau bat contre sa hanche à chaque pas. Je marche derrière, la corde molle entre nous, et je le regarde battre. Le fourreau frotte le cuir de sa ceinture. À trois pas je sens encore la lame, tiède, et le silence dedans qui tire, qui tire, qui tire, et qui s'éloigne dans le mauvais sens.

On marche jusqu'à la nuit. Le crin me scie les poignets, et je m'occupe l'esprit avec le seul métal qui me reste : l'anneau de fer qui pend au bout de ma corde, à la ceinture de celui du milieu. Fer de récupération, mal soudé, une bulle prise dans la reprise. Ça casserait à froid si on savait où frapper.

Je n'ai rien pour frapper.

Le camp du clan tient dans une combe, et la première chose que j'y vois, ce sont des enclumes.

Sept, alignées sous un auvent de peaux, à ciel presque ouvert. Trois sont fêlées. Deux sont montées sur des billots pourris qui vont manger la moitié de chaque frappe. Aucune ne chante quand un marteau tombe dessus, et j'entends les marteaux tomber depuis le sentier, en dessous de nous, un rythme mou de gens qui travaillent sans plaisir.

Ils ont eu un savoir, ici. Ils en ont encore les restes, et les restes sont fatigués.

Je me dis que le bon feu doit être ailleurs, plus haut dans la combe, hors de vue. On ne met pas son meilleur homme sous le premier auvent venu.

On me pousse contre un piquet, à côté de deux hommes qui ne me regardent pas. Un charron, à ses mains. L'autre, je ne sais pas. On ne nous frappe pas, on ne nous trie pas, on ne nous compte même pas à voix haute. C'est leur façon : ils prennent ce qui sert et ils rentrent, avec l'économie des gens qui n'ont pas les moyens du reste.

La première nuit, j'essaie de parler aux deux hommes du piquet.

Il fait froid et personne ne nous a donné de couverture. On est assis dos au bois, à un pas l'un de l'autre, assez près pour s'entendre respirer. Le charron est le plus proche. Je lui parle bas, sans tourner la tête, comme on parle dans une geôle.

Je commence par ce qui ne coûte rien. Depuis combien de temps il est là. Il ne répond pas. S'il y a de l'eau au matin. Il ne répond pas. Alors je passe par son métier, la seule porte que je sache ouvrir chez un homme : je lui dis qu'à voir ses paumes, il monte ses moyeux à la frette chaude, que c'est du bon travail, et que moi je ferre.

Rien. Il ne bouge pas d'un cheveu. Ses mains sont posées à plat sur ses cuisses, ouvertes, immobiles, et je vois qu'elles n'ont rien fait depuis longtemps : la corne s'est amollie, les crevasses se sont refermées. Des mains d'artisan qu'on a cessé de faire travailler.

L'autre, derrière lui, se déplace de deux pouces pour s'éloigner de moi.

Alors je pose la seule question qui m'intéresse.

– C'est bien le Marteguerre, ici ?

Le charron tourne enfin la tête. Il me regarde une seconde entière, et ce qu'il y a dans ce regard n'est ni du mépris ni de la peur. C'est la fatigue d'un homme devant quelqu'un qui n'a pas encore compris où il est tombé.

– Je sais pas, il dit.

Il se retourne vers le noir. Il ne me redira pas un mot, ni cette nuit-là ni les deux jours qui suivent.

Je reste éveillée longtemps, à me dire que c'est la peur qui lui ferme la bouche, et que la peur ne prouve rien. Un homme qui ne sait pas où il est ne sait pas où il est. Moi, je le sais.

Le deuxième jour, on me détache pour porter le charbon.

C'est une vieille orque aux avant-bras tatoués qui vient me chercher. Elle me met deux paniers dans les mains et me pousse du plat de la sienne vers l'auvent des enclumes, sans un mot, sans un regard. Personne ne m'explique jamais rien ici, et je commence à comprendre que ce n'est pas de la cruauté. On ne parle pas à un outil.

Tant mieux. Ça fait deux jours que je regarde cet auvent en attendant qu'on m'y envoie.

Parce que c'est là. Forcément. J'ai marché six semaines vers une forge, et voilà des enclumes, un feu, des marteaux, et quelque part sous ce toit de peaux il y a la main qui a fait mon couteau. Je vais le savoir tout de suite. Je le saurai avant même de le voir : c'est la seule chose que je fasse mieux que quiconque, entendre ce qu'un homme laisse derrière lui dans son métal.

Je porte mes paniers et j'écoute.

Et dès le troisième pas sous l'auvent, quelque chose ne va pas.

Le charbon est gras et mal cuit ; il claque en brûlant et crache des étoiles qui piquent les avant-bras. Le feu respire par à-coups. Ils sont quatre là-dessous et aucun des quatre ne tient son rythme plus de dix coups, ils frappent comme on casse des cailloux. Le plus vieux laisse une soie au feu depuis trop longtemps, je le vois d'ici, la couleur est passée, il va la ressortir brûlée et il ne s'en apercevra qu'au premier coup.

Sur le billot, à côté du bac de trempe, il y a une pile de fers finis.

Je pose mes paniers. Je ne décide pas de le faire.

J'en prends un. Une pointe d'épieu, martelée court, l'oxyde encore dessus. Je la fais rouler dans ma paume, je la tiens par la douille et je frappe le plat avec la phalange.

Et le cœur me cogne, parce que l'acier est superbe.

Je n'ai pas tenu ça dans la main depuis l'atelier ducal de Veilleforge. Un métal dense, égal jusqu'au cœur, sans une paille, qui rend sous la phalange un son long et droit qui met du temps à mourir. Il y a dans cette pointe d'épieu mal fichue de quoi tailler une lame qu'un duc paierait comptant.

Puis j'écoute par-dessus, et le reste arrive.

Trois chauffes de trop. Un corroyage bâclé. Une trempe faite à l'œil par un homme qui a appris d'un homme qui n'avait déjà plus tout appris. Tout le bavardage d'un travail pressé posé sur un métal qui ne méritait pas ça.

J'en prends une deuxième. Une troisième.

Le même acier. La même main pressée. Et dans aucune des trois, rien de replié, rien de sourd, rien qui tire.

Et derrière moi, à quarante pas, à la ceinture d'un orc qui mange assis sur une caisse, mon couteau tire toujours. Je le sens d'ici comme on sent un regard. Il ne tire pas vers cet auvent.

Je reste plantée là, un fer dans chaque main, au milieu de la fumée grasse, et le sol s'ouvre lentement sous moi.

Celui que je cherche n'est pas ici.

Une main se referme sur mon poignet.

Le vieux a lâché sa soie brûlée, il a traversé l'auvent et il me tient, et il crie. Il crie dans sa langue à un pouce de mon visage, avec une odeur de graisse et de dents gâtées, et je ne comprends pas un mot et je n'ai pas besoin de comprendre. J'ai vu ce visage-là dans toutes les forges du monde. C'est celui de l'homme médiocre de qui on vient de toucher le travail.

Je lâche les fers. Ils tombent et ils sonnent mal.

Ça, il l'entend. Et ça le rend fou.

Les autres arrivent en quatre pas. On me plie le bras dans le dos, on me jette à genoux dans la suie, quelqu'un ramasse une corde de crin. Je ne me débats pas : deux jours ici m'ont appris ce que valent mes forces.

Puis ils discutent.

Ils sont six ou sept debout au-dessus de moi et ils parlent vite, et le ton monte, et ça n'a plus rien de la lenteur du sentier. Deux montrent le camp. Un autre montre la rivière, et celui-là je préfère ne pas savoir. Le vieux répète trois fois la même syllabe en tapant du plat sur sa pile de fers. Un jeune rit, et personne ne rit avec lui. Je ne saisis pas un mot de ce qui se dit et je saisis très bien ce qui se passe : on est en train de décider, au-dessus de ma tête, ce qu'on fait d'une chose qui a touché ce qu'il ne fallait pas.

Alors je fais la seule chose qui ait marché jusqu'ici.

– Marteguerre, je dis, à genoux, la voix fêlée. Marteguerre.

Le silence tombe d'un coup.

Ils se regardent. L'un des jeunes lâche un rire par le nez. Et derrière eux, un grand s'avance, celui que j'ai aperçu deux fois depuis mon arrivée sans jamais le voir travailler, torse épais, mâchoire lourde, deux anneaux de fer dans l'oreille. Il ne crie pas, lui. Il s'accroupit devant moi, il prend mon menton entre deux doigts et il me tourne le visage vers l'auvent, vers les enclumes et leurs fêlures, vers son camp à lui, et il attend que je regarde bien.

– Non, il dit.

Il connaît le mot. Il n'en connaît peut-être que trois, et celui-là en fait partie.

– Forgesang.

Il me lâche le menton. Il se relève. Il dit deux mots aux autres et on me traîne au piquet, et je n'ai plus rien dans les genoux.

Forgesang.

Un autre nom. Un autre clan, un autre peuple d'orcs dont personne au sud ne m'a jamais parlé, dans un pays dont je ne connais rien, à je ne sais combien de jours de la seule forge du monde qui compte pour moi.

Et j'ai passé deux jours assise contre un piquet à me féliciter d'être arrivée.

Chapitre 2

Le troisième jour, les chariots arrivent.

Quatre, bâchés, tirés par des bœufs, des orcs aux rênes et des orcs qui marchent à côté. Pas une corde, pas un fouet, pas un captif. Ils s'arrêtent sur l'aire plate, ils déballent, ils alignent, ils s'engueulent pour une place de roue comme des charretiers de foire.

Puis une femme descend du premier chariot avec un livre sous le bras, et c'est elle qui me tord quelque chose dans le ventre.

Elle a mon âge, peut-être un peu plus. Des cheveux tirés en arrière, une robe de voyage qui a coûté cher et qui a beaucoup servi, et à la naissance des seins, dans l'échancrure du col, une dentelle pourpre court sur sa peau, fine, végétale, montée jusqu'au creux de la gorge. Ce n'est pas tatoué. Ça n'a pas non plus la couleur d'une cicatrice, ni celle d'une encre. C'est étrange.

Elle ouvre un livre sur son avant-bras et elle commence à compter le fer.

Elle prend chaque lame par le manche, la lève, l'inspecte par le tranchant, la retourne, la repose. Elle fait ça vite. Elle fait ça bien. Personne n'a jamais appris à cette femme à forger, mais quelqu'un lui a appris à savoir combien vaut ce que d'autres ont forgé, et pendant un moment j'oublie le piquet et la corde et je la regarde travailler, avec le respect grinçant qu'on a pour un métier qui n'est pas le sien.

C'est en se retournant vers l'orc à la dent de fer qu'elle s'arrête.

Elle regarde sa ceinture. Mon couteau y pend depuis trois jours. Elle tend la main, paume ouverte, et elle attend, et l'orc le lui donne comme on rend une chose empruntée.

Elle le sort du fourreau. Elle passe le pouce sur le dos, sur la naissance de l'émouture, à l'endroit exact où on lit le travail. Puis elle relève la tête, et son regard fait le tour de l'aire et vient se poser sur moi, au piquet, et je comprends qu'elle a fait le chemin dans l'autre sens en trois secondes.

Elle traverse. Elle s'accroupit devant moi. Elle sent la cire et la poussière de route.

– Ce couteau est passé par mes mains, elle dit. Il y a une saison. Je l'ai vendu par lots de douze, au sud, avec des socs et des pointes. La marchandise va où va la marchande, et je suis la seule marchande de ce pays.

Elle attend. Comme elle a attendu la lame.

– Alors, elle dit. Tu l'as acheté, ou tu l'as volé ?

– Neuf pièces à un colporteur, sur la route de Bèche-Haute. Il m'a volée, mais j'en avais besoin.

– Il t'a volée, oui. Et tu l'as payé quand même.

– Je l'aurais payé douze.

Elle a un mouvement de la bouche qui n'est pas un sourire. Elle regarde mes mains, la corde, les cals à la base de mes doigts, la virgule luisante sur le dos de mon poignet. Elle a compris avant que je parle, mais elle veut l'entendre, parce que c'est une femme qui écrit les choses avant d'y croire.

– Ils t'ont pris un rouleau de cuir, elle dit. Il est dans le sac du grand. Il y a quoi dedans ?

– Une pince à panne longue et un marteau de précision de deux livres. Le manche est en cornouiller. Je l'ai remmanché deux fois.

Elle se relève. Elle ne me dit pas que ça va aller. Elle ne me dit rien du tout. Elle ouvre son livre, elle mouille la mine de plomb entre ses lèvres.

– Ton nom.

– Gwynnifer.

Elle l'écrit. Elle a une écriture serrée, penchée, de femme qui remplit ses lignes. Puis elle retourne vers l'orc à la dent de fer, et pendant qu'elle parle je la vois écrire, et j'entends forge, et j'entends Marteguerre, et j'entends un nombre.

Ils discutent le temps qu'il faut pour ferrer un cheval. Puis elle revient, elle coupe mon crin avec mon propre couteau, et elle me le tend, manche en avant.

Je le prends. Il est tiède. Il tire vers le nord.

– Tu m'appartiens, elle dit, du ton dont on annonce une averse. Je m'appelle Anabeth. Marche derrière le deuxième chariot, mange ce qu'on te donne, et ne touche à rien avant que je te le dise.

Le premier soir de route, elle me met le fer des Forgesang entre les mains.

On s'est arrêtés dans une clairière à flanc de pente. Les bœufs soufflent, les orcs montent le feu, et Anabeth fait descendre deux caisses du dernier chariot et les fait poser devant moi, sur la mousse, sans un mot d'explication. Puis elle s'assied sur une souche, elle ouvre son livre sur ses genoux, et elle attend.

Je comprends en trois secondes. Ce n'est pas de la bonté et ce n'est pas de l'ouvrage. C'est un examen.

Alors je le passe.

Je sors les pièces une par une. Des pointes, des socs, des fers de hache, des serpes. Je les fais sonner sur la tranche d'une caisse, je regarde les tranchants au jour finissant, je gratte l'oxyde du pouce là où le corroyage se lit. Je fais deux tas. Ça me prend un moment parce qu'il y en a beaucoup, parce que je n'ai pas tenu autant de métal d'un coup depuis Bèche-Haute, et parce que ça me fait un bien que j'aime mieux ne pas montrer.

Quand j'ai fini, elle relève les yeux.

– Alors ?

– D'abord une question. Où est-ce qu'ils prennent ce fer ?

Elle ne lève pas les yeux de sa page.

– Ça, c'est leur affaire. Continue.

– Alors voilà. Je n'ai jamais tenu un acier pareil dans un lot de camp. Pas une paille, pas une reprise, le même grain d'un bout à l'autre de la pièce. Un métal comme ça, on en fait des lames qu'on paie comptant dans les villes.

– Et le tas de droite ?

– Le tas de droite est gâché. Corroyé à la va-vite, trempé trop sec. Les serpes surtout : elles casseront au premier bois vert. Vendez-les comme neuves à des paysans et vous les revoyez dans un an, et vous n'aurez plus un client dans cette vallée.

– Donc.

– Donc ne les vendez pas. Refondez-les. Ce que vous tirerez de ce tas-là en barres propres vaudra plus cher que les deux caisses telles qu'elles sont posées là.

Elle ne dit rien. Elle mouille sa mine, elle remonte deux pages en arrière, et elle tourne le livre vers moi.

C'est écrit dessus. Trois lignes de son écriture serrée et penchée : lot Forgesang, fers de coupe, refonte. Daté d'il y a deux jours. Écrit dans leur camp, pendant que j'étais encore attachée à mon piquet.

– Vous saviez.

– C'est ce qui me définit le mieux, savoir.

Elle referme le livre sur son pouce.

– Ce que je ne savais pas, c'est si tu me le dirais.

Voilà. J'ai passé une demi-heure à genoux dans la mousse à trier du fer, juste pour un test.

– Vous m'avez fait travailler pour rien.

– C'était la seule façon de savoir si mon intuition à ton sujet était bonne. Un métal superbe mais mal forgé, la moitié des gens de ce métier me l'aurait vendu comme simplement superbe. L'autre moitié me l'aurait déclaré perdu pour me le racheter au poids la semaine d'après. Une femme qui dit vrai quand ça ne lui rapporte pas dit encore vrai quand on la paie. Et elles ne courent pas les routes.

Je m'essuie les mains sur mes cuisses. Le feu monte derrière elle, et la dentelle pourpre bouge dans l'échancrure de son col quand elle respire.

– Combien vous m'avez payée, aux orcs ?

– Et pourquoi tu veux savoir ça ?

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Ordre de lecture

Les Promises d'Orquemonde

Chaque tome suit un nouveau couple et peut se lire seul. Une intrigue de fond relie les tomes : les lire dans l'ordre, c'est la suivre.

La page de la série
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  2. Couverture de La Promise du ChampionLa Promise du ChampionTome 2
  3. Couverture de La Promise du ForgeronTome 3 · tu es ici
  4. Couverture de La Promise du Sans-GloireLa Promise du Sans-GloireTome 4 · ensuite

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