LÉNA ORSO
Couverture de La Promise de l'Éclaireur
Les Promises d'Orquemonde · Tome 1 sur 4

La Promise de l'Éclaireur

L'orc devait me tuer. La Marque m'a sauvée.

Roman · environ 3 h de lecture · paru le 28 mai 2026

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L'histoire

La Promise de l'Éclaireur est une romance orc de Léna Orso, tome 1 des Promises d'Orquemonde.

Je suis une humaine que l'orc devait tuer.

Dans la file de capture, sa paume m'a couvert l'épaule entière. La Marque s'est gravée sur lui à l'instant où il m'a touchée : un tracé noir qui descend de son sternum jusqu'au bas de son ventre. Le clan a un mot pour ça : Kha'zat. Promesse.

Quarante jours dans le camp du clan Marteguerre, à dormir près de lui, à sentir sa Marque chauffer sous mon sternum chaque fois qu'il s'approche, à comprendre que je suis trop petite pour ce qui m'attend.

Le clan attend la consécration. Sa Marque ne s'éteint plus. Sous ma peau, elle me cherche.

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

Le petit jour se lève gris sur Lisenoire, et l'air a un fond que je ne reconnais pas. L'herbe du lavoir est blanche de givre. Mon châle brun, élimé sur les bords, tient mal sur mes épaules ; je le resserre d'un geste machinal avant de poser mon panier d'osier au bord de la pierre et de m'accroupir.

Un pissenlit encore fermé. Il fait froid.

Je coupe quelques feuilles de frêne basses ; celles qui ne prennent pas le soleil, elles sont plus amères, meilleures pour traiter les fièvres. Mes doigts engourdis reconnaissent les bonnes nervures au toucher. Plus loin, au pied d'un rocher mouillé, de la valériane a poussé toute seule. Je tire la racine avec la pointe de mon couteau, secoue la terre, la glisse dans le lin du fond du panier.

Le village respire à peine à cette heure-là. Le puits, au centre de la place, fume légèrement ; l'eau y est plus chaude que l'air. La forge du vieux Jorin est éteinte, volets tirés, l'enclume luit de rosée. Une odeur de pain vient de chez Mériel, la fournière. Elle est debout avant tout le monde, comme chaque jour.

De l'autre côté de la place, un chien maigre lape dans une flaque. Il relève la tête, me regarde, reprend.

Un pas derrière moi. Je ne me retourne pas. Je reconnais le souffle court du père Orlen à sa façon de traîner un pied.

– T'es déjà dehors ?

– Oui, je cueille la valériane. Il en faut avant l'hiver.

Il grogne. Crache sur le côté. Passe. Sa canne racle la pierre. Il est vieux. Il ne regarde jamais les gens directement.

Je continue. Je remarque la fougère au pied du mur du lavoir, pas encore coupée. Je tranche trois frondes, propres, sous la nervure. L'odeur monte, sucrée, verte. Je sens la sève sous mes ongles.

Un corbeau s'arrache d'un bouleau, plus haut qu'il ne devrait. Il monte, vire sec, part vers l'ouest. Je suis sa ligne des yeux.

Au-delà des toits, à l'horizon, la masse sombre des Rives-Noires. La forêt commence près du village. Trop près, je l'ai toujours dit. Elle a toujours commencé trop près.

Un grognement vient de là-bas. Un long. Ça remonte dans la pierre du lavoir sous mes genoux.

Je n'ai jamais entendu ça.

Ma main reste sur la fougère. Je ne coupe plus. J'écoute. Le vent ne porte rien d'autre, juste ce son qui meurt dans les arbres. Peut-être un cerf. Peut-être un de ces chiens sauvages qui descendent parfois au début du froid. Peut-être.

Je reste accroupie quelques secondes. Le corbeau a disparu. L'air sent le froid mouillé, la mousse, la pierre, et quelque chose d'autre, plus loin, que je ne reconnais pas.

Ma nuque me picote. Je coupe la dernière fronde d'un geste sec.

Je me relève. Je reprends mon panier. Je rentre.

La maison de ma mère – enfin, ma maison maintenant, depuis trois ans – est la dernière avant la lisière. Elle a une porte basse qui m'a toujours ennuyée, un joli toit de chaume, des volets en bois sombre qui ferment mal. Sur le linteau, la petite croix de sorbier qu'elle avait clouée, pour nous protéger contre le mauvais air. J'entre. Je pose le panier sur la table.

Mes herbes de la veille sont étalées en bouquets sur le lin. Tilleul, millepertuis, sauge. Une bonne récolte. Je les retourne de la paume pour qu'elles sèchent bien des deux faces. Le feu dans l'âtre est presque mort. Deux braises, une fumée maigre. Il faudra que je le rallume.

Je repose le panier. Je sors les frondes, la valériane, le frêne. Je commence à trier.

Mes doigts savent. Ma tête laisse faire.

La valériane d'abord. Il faut couper la racine en tronçons réguliers avant qu'elle ne noircisse. La lame glisse mal, il faudra que je l'affûte. Je le remarque à la résistance. Je le ferai plus tard.

Le frêne ensuite. Feuilles rincées dans l'eau froide du seau. Étalées sur un autre pan de lin. Je mets à part les plus petites pour les infusions courtes, celles qu'on donne aux enfants fiévreux sans risquer de les écœurer.

Dehors, un chien aboie court et haut. Puis il se tait.

Je me penche pour souffler sur les braises. La fumée me monte au nez. Je tousse une fois.

Et dehors, un cri court, net cette fois, qui s'arrête d'un coup.

Je reste immobile, le visage au-dessus des braises. J'attends la suite.

Rien.

Puis un autre cri, plus loin vers la forge.

Et des voix trop basses pour que je comprenne ce dont il s'agit.

Je me lève. La porte est déjà entrouverte par le vent.

Non.

Ce n'est pas le vent.

Je pousse la porte. Le froid me prend au visage, mais ce n'est pas le froid du matin. Une chaleur mouillée arrive de la gauche, par-dessus le toit de Jorin ; elle sent le bois brûlé, le suif, et une odeur plus épaisse que je ne veux pas nommer.

Le village brûle en taches. La maison des Rousset, près de la forge, a le toit qui s'effondre. Le hangar à foin de Mériel est une flamme entière. Plus loin, la paille du puits fume noir. Des silhouettes marchent dans la fumée ; elles sont plus grandes que les hommes que je connais, plus larges aux épaules.

Elles avancent.

J'entends leurs grognements maintenant ; gutturaux, réguliers, presque calmes. Des ordres.

Une invasion.

Merde.

Ma respiration s'arrête une demi-seconde. Elle reprend.

Je recule dans l'ombre de ma porte. Mes doigts trouvent le montant. Mon couteau est resté sur la table, trop court pour servir à quoi que ce soit, trop précieux pour le laisser ; je le laisse quand même, sans réfléchir. Je pense à Tamsin. La veuve habite trois portes plus haut. Elle a un fils de huit ans. Et surtout, elle a un sous-sol discret.

Je sors. Je cours courbée le long du mur.

La porte de Tamsin pend d'un gond. Je la pousse du plat de la main.

Elle est au sol.

Je m'arrête sur le seuil. La fumée dans la pièce est épaisse, basse, elle tient à hauteur de ma taille. Tamsin est sur le dos, un bras plié sous elle. Son fils est couché en travers de ses jambes. Ils ne bougent pas. Je ne regarde pas leurs visages. Je regarde les mains de Tamsin, elle a les ongles noirs ; elle les a toujours eus, elle tanne des peaux. Je regarde la manche du petit ; je l'ai recousue à sa mère il y a deux semaines.

Je recule.

Je recule sans me retourner, jusqu'à ce que le mur de la grange voisine me touche le dos.

Je me glisse à l'intérieur par la brèche du fond, celle que personne ne répare jamais. Une vieille meule de foin y prend toute la hauteur, tassée, presque noire à la base. Je rentre derrière. Je ramène mon panier entre mes genoux. Mes herbes sont encore dedans ; je l'enregistre sans comprendre pourquoi j'ai pris mon panier en sortant.

Je respire par la bouche. Le foin pique le nez. La fumée entre dans la grange par les interstices du toit, elle reste haute, elle descend vers moi lentement.

Dehors, les voix passent.

Elles parlent entre elles une langue que je n'ai jamais entendue, faite de sons qui accrochent à la gorge. Aucun mot ne ressemble à ce que je connais. Mais l'un d'eux revient. Plusieurs voix le disent, plusieurs fois. Il sonne comme une question, puis comme un ordre.

Orsha.

Je ne le comprends pas.

Des pas s'arrêtent devant la grange. Une main écarte la planche du fond, celle que j'ai glissée devant la brèche. Une main...

Verte.

Les doigts sont épais, l'ongle est presque une griffe, une cicatrice blanche court sur le dos de la main.

Je lève les yeux. Des défenses dépassent d'une mâchoire plus large qu'un poing. Au-dessus, deux yeux jaunes me fixent. Ceux d'un être qui n'a aucune expression.

Un orc.

Alors que j'essaie de me rappeler ce que j'ai entendu sur les orcs, il me prend le bras. Sa prise est ferme, sèche, sans torsion. Je suis tirée hors de la grange d'un seul mouvement ; je suis debout avant même d'avoir compris que je me suis levée.

Dehors, la lumière est grise de fumée.

On me pousse vers une file. Cinq ou six femmes sont déjà attachées. Je reconnais Alianne, qui a deux enfants. Je reconnais Jossie, la femme du tanneur. Je reconnais la petite Véra ; elle a seize ans. Je ne vois pas les hommes. Je ne vois pas les enfants. La fumée au-dessus des toits répond à ma place.

On me lie les poignets devant, avec une corde rêche qui gratte la peau. Je ne pleure pas. Je compte. Il y a six orcs à portée : deux à la forge, trois près du puits, et au moins une autre voix plus loin vers le lavoir. Les silhouettes dans la fumée ne se ressemblent pas toutes : certaines portent des peaux brutes sur le dos, d'autres du cuir serré aux épaules. Je ne sais pas ce que ça signifie, mais je retiens.

Un pas lourd s'approche de la file. Il est plus grand que les autres. Son masque est gris de cendre, tracé de lignes noires. Un marteau énorme pend à son dos. Il ne parle pas. Il passe devant moi. Il ne s'arrête pas.

Le masque de cendre revient en remontant la file.

Il s'arrête devant la première femme. C'est Mélisse, la vieille qui vend les œufs sur la route de la forge. L'orc fait un geste sec, du plat de la main vers le sol. Deux guerriers avancent. Mélisse n'a pas le temps de comprendre. C'est net. Ça se passe derrière moi ; je n'ai pas à regarder.

Il continue. Il s'arrête devant Alianne, la tient par le menton, lui tourne la tête pour voir la lumière sur son visage. Il la lâche. Son menton bouge vers la gauche, sans autre signe. Alianne respire.

Il passe à la suivante. Une femme que je ne connais pas. Geste vers le sol. Elle ne respire pas.

Je ne détourne pas les yeux. Je n'ai pas décidé que je ne les détournerais pas ; mes yeux sont restés ouverts tout seuls.

Il arrive à moi.

Il est plus grand que je ne l'avais mesuré de loin. Sa poitrine est à hauteur de mon regard ; je vois le cuir huilé de son plastron, l'attache du marteau dans son dos, la courbe de la défense inférieure qui dépasse du masque. Il sent la cendre, la sueur, le cuir qui a trop servi.

Il se penche. Il regarde mon visage. Ses doigts pincent l'étoffe déchirée de ma manche, la soulèvent, la relâchent. Il voit mes mains ligotées, mes ongles courts, mes taches brunes de teinture.

Sa main bouge vers le sol.

Il passe à la suivante. Il ne s'arrête pas.

Je crois que j'ai compris.

Je regarde la terre entre mes pieds.

Un autre corps s'avance dans mon champ de vision.

Plus petit. Ce qui veut dire qu'il me dépasse d'une tête seulement, pas de deux. Cuir noir, serré aux épaules, sans masque ni marteau dans le dos.

Il se place en face de moi, entre moi et l'orc qui arrive pour la mise à mort.

Il dégaine un couteau court. La lame est sobre, sans la forme brutale de ce que portent les autres ; une lame affilée pour trancher.

Je lève les yeux.

Son visage est au-dessus du mien, légèrement incliné comme un homme qui essaie de lire une plante qu'il ne connaît pas. Ses yeux sont pâles, un gris-vert qui ne ressemble à rien de ce que j'ai vu chez les autres. Les défenses sont plus courtes. Sa mâchoire est nette.

Ses yeux descendent sur mes mains. Ils s'y arrêtent un battement de plus que sur le reste.

Il ne cille pas.

Je ne cille pas.

Je ne sais pas pourquoi je ne baisse pas les yeux ; mes yeux ne veulent pas.

Je devrais avoir peur de lui. Je le sais. Mais la peur ne monte pas. Mes mains ne tremblent pas. Je n'ai pas de mot pour ça.

Il soutient le regard. Longtemps. Plus longtemps que ce qui devrait être possible avant de frapper. Derrière lui, quelqu'un grogne d'impatience.

Il pose sa main sur mon épaule nue.

Peau contre peau.

Sa paume est large, sèche, plus chaude que ma peau de ce matin ; elle couvre toute l'articulation, du cou au haut du bras. Son pouce se pose dans le creux de ma clavicule sans appuyer. Je sens chaque point de contact.

Et il se passe quelque chose.

Une décharge traverse mon épaule et sort par sa main. Je la sens partir. Je la sens entrer dans lui. On dirait quelque chose qui cherchait une route, qui l'a trouvée, et qui la prend.

Il se fige.

Le couteau dans sa main droite tremble. Ses doigts s'ouvrent ; la lame tombe à mes pieds et rebondit une fois sur la terre, plate.

Son autre main reste sur mon épaule. Elle ne serre pas davantage. Elle ne lâche pas non plus.

Sous l'encolure ouverte de sa chemise, quelque chose bouge.

D'abord un point sombre au centre de sa poitrine ; il apparaît comme une goutte d'encre sortie de l'intérieur. Puis le point se divise. Des lignes fines se dessinent depuis ce centre, en racines, en réseau ; elles avancent trop vite pour être naturelles et trop lentement pour être une blessure. Comme si elles étaient...

Vivantes.

Sous mon sternum à moi, quelque chose passe. Une chaleur courte, qui s'éteint avant que je l'aie nommée. Je ne sais pas si c'est la peur.

Les veines se déploient sur son sternum, sur le dessus des pectoraux, remontent vers la base du cou, s'arrêtent nettes à la ligne de la clavicule. Sur sa peau, qui est d'un vert très sombre, elles sont d'une nuance plus profonde encore ; elles prennent la lumière grise du matin et la retournent en reflets irisés, comme certaines écorces humides qu'on trouve après la pluie.

Autour de moi, plus personne ne respire.

Un guerrier recule d'un pas. Puis un autre. Un murmure tombe.

Un mot, un seul, prononcé bas.

– Kha'zat.

Un autre crache sur le côté, comme pour détourner un mauvais œil. Personne ne lève son arme.

Le masque de cendre revient en deux enjambées.

Il arrive à côté de lui. Il voit. Son corps entier se tend : les épaules, les hanches, les mains. Il dit quelque chose en orc, rauque, bref, adressé à celui qui me tient. Une question, ou un reproche peut-être.

L'orc ne répond pas.

Il me regarde. Il ne regarde que moi.

Le masque de cendre se penche d'un pas, pas plus. Il inspecte les veines à distance, comme on s'approche d'un serpent dont on n'est pas sûr qu'il soit mort. Il ne touche rien. Il recule.

Il se retourne vers le reste de la file. Sa voix claque. Les guerriers qui étaient arrêtés autour de moi repartent ; les gestes reprennent, le tri continue, d'autres coups tombent plus loin vers la forge.

On me détache du groupe.

Deux mains moins grandes que celles de l'autre me prennent par les coudes et me tirent à l'écart. On me fait asseoir contre le tronc d'un tilleul cassé, au bord d'un petit feu que je n'avais pas vu. On me passe une nouvelle corde autour des chevilles, puis autour du tronc, entre moi et la file. Mes poignets restent liés devant.

Le feu sent la graisse brûlée. Je détourne la tête.

L'homme au cuir noir reste à cinq pas. Le couteau est rengainé. Sa chemise s'est refermée sur sa poitrine ; je devine les veines à travers l'échancrure. Elles n'ont pas bougé. Elles sont là, nettes, comme si elles avaient toujours été là.

Je baisse les yeux sur moi.

La déchirure de ma manche laisse voir mon épaule. La peau est rouge là où sa main s'est posée, pas brûlée, simplement rouge, comme après un frottement qui aurait tenu trop longtemps.

Mon sternum est nu.

Le village brûle toujours derrière. Une poutre cède, retombe dans la fumée ; le bruit monte, s'éteint.

Je regarde mes mains dans les cordes.

Valériane. Il me restait de la valériane à trier.

Chapitre 2

Quand la troupe se met en marche, la fin de la matinée brûle encore au-dessus des toits de Lisenoire. Ou de ce qu'il en reste.

On m'a détachée du tronc. On m'a fait entrer dans la file des femmes ; on m'a placée au milieu. Six captives marchent devant moi, quatre derrière. Elles avancent les poignets liés dans le dos ou devant. Moi, j'ai les mains libres.

Je ne comprends pas pourquoi.

Les autres le voient. Alianne, trois places devant, tourne la tête une fois et ne me regarde plus. Jossie, derrière elle, me dévisage avec quelque chose qui tient de la peur. Une femme plus âgée, Serinne, la boulangère du hameau voisin, me regarde sans rien cacher. Sa mâchoire est serrée. Elle en veut à la seule qui a encore ses mains à elle.

Je baisse les yeux sur le chemin.

On longe la rivière basse, celle qui coupe Lisenoire au sud. Des cendres noires volent sur le courant ; un fragment de toit de chaume s'est arrêté contre une pierre, il brûle encore. Je ne regarde pas en arrière. Une fois, peut-être deux, je tourne la tête du côté de ma maison. Elle n'est pas dans mon angle.

Je continue.

Il marche derrière moi.

Je le sens, pas parce que je l'entends – les orcs ne font presque pas de bruit en marchant – mais parce que la peau sous l'étoffe déchirée de ma manche tire encore, au même endroit, à sa place. Il ne parle pas. Il ne me touche pas.

Je trébuche sur une racine sortie de la terre.

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