
On m'a livré un orc en otage
Il est censé être ma garantie. La chaîne du tribut a fini fermée sur moi.
- Orc
- Captive
- Size difference
- Romantique
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 13 septembre 2026
L'histoire
On m'a livré un orc en otage est une romance orc de Léna Orso.
Je suis la princesse héritière d'Anvel. Le clan Vorghul a livré son meilleur guerrier comme tribut. Mon père a posé la chaîne d'or à ses poignets. Il m'a confié les deux clés.
Il dort dans la chambre attenante à la mienne. La cloison est ajourée. La nuit, je l'entends respirer. Je sais qu'il ne dort pas. Il sait que je ne dors pas.
À genoux, sa bouche arrive à hauteur de ma poitrine. Quand il tend les bras, ses fers tirent contre mon ventre. Sa langue n'a pas la mesure d'une langue humaine. Ses défenses non plus.
Mon père m'a appris qu'un tribut se garde – il ne se retourne pas.
Cette nuit, je vais entrer dans sa chambre.
Le début du livre
La couronne pesait sur mes tempes comme une chaîne.
Dans dix minutes, on m'amènerait son meilleur guerrier en tribut.
La salle d'audience sentait l'encens humide et la peur des courtisans. Mon père tenait son sceptre à deux mains, comme on tient un nourrisson trop lourd. Le grand-chambellan toussa contre son poing. Je ne tournai pas la tête.
– Princesse, murmura-t-il.
Je connaissais le ton. Celui qu'on emploie quand on a un objet désagréable à présenter. Il avança d'un pas, fit un signe à un page, et l'enfant s'avança avec un coussin de velours pourpre. Sur le coussin, il y avait une chaîne. De l'or. Cinq maillons épais comme mon pouce. Un fermoir à deux clés.
– Le clan Vorghul a tenu parole, dit le grand-chambellan. Le tribut a été livré aux portes nord à l'aube.
Mon père ne dit rien. C'était à moi.
– Faites entrer.
Ma voix portait jusqu'au fond de la salle sans avoir à monter. C'est une chose qu'on apprend très tôt, à porter sans crier. Les gardes se replièrent. Les portes en cèdre s'ouvrirent.
Il entra.
Il y eut une seconde, juste une, où la salle entière retint son souffle. Et moi avec.
Il faisait deux têtes de plus que le plus grand de mes gardes. Sa peau avait la couleur d'un orage mat, gris-vert, et la lumière des fenêtres hautes accrochait les défenses qui dépassaient de sa lèvre inférieure, deux pointes ivoire, polies, plus longues que je ne les avais imaginées. Une cicatrice descendait de sa tempe gauche jusqu'au creux de son cou, large d'un travers. Ses cheveux étaient tressés en cordes serrées le long du crâne. Il portait des fers aux poignets et aux chevilles, du fer mat, du fer de prison. Mes chaînes d'or, elles, attendaient sur le coussin.
Il s'arrêta à dix pas du trône. La distance prescrite par le protocole pour un tribut. Il aurait dû mettre un genou à terre.
Il ne mit pas un genou à terre.
– À genoux, dit le grand-chambellan, d'une voix qui se voulait neutre.
L'orc ne bougea pas. Il regardait droit devant lui, ni vers mon père ni vers le grand-chambellan.
Vers moi.
J'ai senti la chose remonter de l'arrière de mon crâne jusqu'à ma nuque. Ça avait la matité de la peur sans en avoir la nervosité. Un fil tendu entre deux clous.
– Princesse, souffla le grand-chambellan.
J'ai posé mes deux mains à plat sur les accoudoirs du trône. Je n'avais pas besoin de me lever. Je n'avais pas besoin de hausser le ton.
– Il restera debout, dis-je.
Le grand-chambellan ouvrit pour parler. Mon père leva un doigt, deux centimètres au-dessus de l'accoudoir de son propre trône. Le grand-chambellan se tut.
– Approchez la chaîne.
Le page s'avança. Le coussin tremblait un peu. C'était un enfant. Il fit le tour des fers de prison de l'orc, déplia la chaîne d'or, fit passer un maillon entre les deux poignets. Le fermoir cliqueta. Le bruit fut petit, et tout le monde l'entendit.
– Cette chaîne, lus-je à voix haute, scelle l'accord entre la couronne d'Anvel et le clan Vorghul. Le tribut sera tenu par la maison royale jusqu'à terme du traité. Toute infraction du tribut entraîne rupture du traité et reprise des hostilités.
Je laissai un temps. Il me regardait toujours.
– Toute infraction de la maison royale, ajoutai-je, entraîne le même.
Il y eut un mouvement à ma droite. Mon père. Imperceptible. Un acquiescement que personne d'autre n'aurait su voir. Il était d'accord avec ce que je venais d'ajouter. C'était une concession. Une concession qu'on m'avait laissée formuler à moi, parce qu'elle me liait, moi.
Je rendis le rouleau au grand-chambellan.
– Ramenez-le à mes appartements.
Le grand-chambellan inclina la tête. Les portes du fond s'ouvrirent. Tharûn ne bougeait toujours pas. Un garde posa une main sur son coude, avec précaution, comme on touche un cheval qu'on ne connaît pas. Il se retourna alors. Lentement. Sans urgence. Comme un homme qui choisit de partir. La nuance n'échappa à personne. Mon père reposa son sceptre sur ses genoux. Le grand-chambellan attendit que les portes se referment derrière l'orc avant d'oser souffler.
J'entendis ce souffle. Je n'en fis rien voir.
Le palais d'Anvel a trois galeries qui mènent à l'aile royale. La plus courte traverse le jardin de pierre. La plus protégée passe par la chapelle. La troisième longe la salle des armes, c'est celle que mon père interdisait quand j'étais enfant.
C'est celle que j'ai fait emprunter.
Je marchais devant. Mon échelon de cour, six gardes, deux dames, le grand-chambellan. Derrière, à six pas, Tharûn. Encadré par quatre hommes en armure complète. Ses fers de chevilles produisaient un cliquetis bref à chaque demi-pas, le cliquetis étudié de quelqu'un qui mesure sa marche pour qu'elle reste audible.
Je l'entendais. Je ne me retournais pas.
Le couloir aux armes est long de soixante pas. Aux murs, des hallebardes anciennes, des écus blasonnés, deux épées à deux mains posées sur des supports en bronze. Le grand-chambellan se rapprocha de mon épaule et chuchota.
– Princesse, vous êtes sûre qu'il faut...
– Je suis sûre.
Il se tut. À ma droite, le reflet d'une cuirasse polie me renvoya une image courte : moi devant, lui derrière, le couloir long, et la lumière de la fenêtre haute qui tombait sur ses défenses. Deux pointes d'ivoire dans le reflet, à hauteur de ma propre tempe.
Je ne ralentis pas.
Je connaissais ce couloir par cœur. Enfant, je m'y faufilais avec ma gouvernante pour compter les écus, il y en a quarante-deux, j'avais vérifié à l'âge de huit ans. Aujourd'hui, je ne les voyais plus. Je voyais le bruit des fers derrière moi. À chaque demi-pas, le métal touchait la dalle de marbre et produisait une note basse, brève. Quarante-deux écus. Six pas entre lui et moi. Soixante pas pour traverser. La géométrie tenait à ma place jusqu'au bout du couloir.
À mi-couloir, on croisa un page qui rapportait un plat depuis les cuisines. L'enfant vit l'orc, ouvrit la bouche, ne fit aucun bruit, se plaqua au mur avec son plat tenu à deux mains. Je passai sans le regarder. Tharûn passa après. Je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir que l'enfant n'avait pas respiré jusqu'à ce que le bruit des fers s'éteigne.
Cinq pages, deux femmes de chambre et un cuisinier le raconteraient ce soir aux autres. C'était voulu.
Devant la porte en chêne de mes appartements, je m'arrêtai. Je me retournai.
Tharûn était à six pas. Il me regardait, ma main posée sur la poignée. Comme s'il calculait l'angle. Comme s'il enregistrait la distance entre la porte et le seuil suivant.
– Vous baisserez les yeux quand je m'adresse à vous, dis-je.
Le couloir entier l'entendit.
Il leva la tête. Posa son regard sur le mien. Et ne le bougea pas.
Le grand-chambellan eut un mouvement vers son épée. Je levai un doigt. Une ligne de garde fit un pas. Je levai un deuxième. La ligne s'arrêta.
Tharûn n'avait pas cligné une fois.
C'est moi qui ai cligné en premier.
Une seconde, pas plus. Personne ne le vit. Mais je le sus, moi, et lui aussi.
Je me tournai vers le grand-chambellan.



