LÉNA ORSO
Couverture de J'ai pris les deux orcs du club de boxe
Anthologie Les Orcs sont en ville

J'ai pris les deux orcs du club de boxe

Deux colosses. Mon ring. Mes règles.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 3 septembre 2026

L'histoire

J'ai pris les deux orcs du club de boxe est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.

Je suis entrée dans un club de boxe orc à dix heures du soir, encore tremblante de rage. On m'avait juré que ces colosses me casseraient en deux. À la place, deux montagnes de muscle trempées de sueur se sont écartées pour me laisser passer. Et ont attendu que je dise ce que je voulais.

Ce que je voulais, c'était décider. De qui. De comment. De quand on s'arrête. Tarok parle trop, Grell pas assez, et les deux flanchent sous une seule de mes mains. Sur le ring, puis contre le carrelage du vestiaire, c'est moi qui mène. Pour une fois.

Extrait

Le début du livre

J'ai poussé la porte avec l'épaule, parce que mes mains tremblaient encore de rage. Je ne savais pas ce que je cherchais dans un club de boxe orc à dix heures du soir. Les Forges, ça s'appelait. L'odeur m'a sauté à la gorge avant le reste : sueur, cuir, métal chaud.

J'aurais dû avoir peur. C'est ce qu'on m'avait répété toute ma vie. Les Forges, on n'y entre pas. Les orcs, on les regarde de loin. Deux mètres de muscle gris-vert, des crocs, des poings comme des enclumes. Le genre d'endroit où une femme seule ne pousse pas la porte sur un coup de tête.

Justement. J'avais besoin de pousser une porte. N'importe laquelle. J'avais besoin de décider quelque chose ce soir, moi, sans demander. (Tu vois ? Sans demander à personne.)

À l'intérieur, c'était plus vaste que je croyais. Un ring au centre, éclairé cru. Des sacs de frappe alignés le long du mur, qui se balançaient encore comme si on venait de les lâcher. Le sol en caoutchouc avalait mes pas. Personne ne m'a sauté dessus.

J'avais marché vite pour venir, les dents serrées, le sang qui battait dans mes tempes. Je m'étais préparée à un mur. Des regards qui jaugent une intruse, un type qui me dit que ce n'est pas un endroit pour moi, une raison de me battre, enfin, contre quelqu'un qui serait là. J'en avais presque envie. La rage cherche une cible et je n'en avais pas. Mon adversaire avait quitté l'appartement le matin même avec deux valises et une phrase de cinq mots, et il n'était plus là pour encaisser ce que j'avais à rendre.

Alors j'ai cherché un mur ici. Il n'y en avait pas.

Sur la cloison, à hauteur de visage, une affiche plastifiée. J'ai cherché un slogan de virilité, une gueule de champion. C'était une liste. Règles de la salle. Je l'ai lue parce que je m'attendais à y trouver de quoi m'énerver. Tout contact se demande. Un non met fin à tout, immédiatement. Personne ne touche personne sans un oui clair. Numéroté, propre, affiché plus gros que les horaires. Je suis restée plantée devant, à relire, parce que ça ne collait pas avec ce que j'étais venue trouver.

Deux d'entre eux travaillaient près du ring. Je les ai vus avant qu'ils me voient. Le premier, énorme, la peau d'un gris-vert mat, un sourcil fendu par une vieille cicatrice. L'autre encore plus massif, plus lourd, le dos large comme une porte. Ils s'entraînaient en silence, des coups secs, économes, rien de spectaculaire. Une efficacité qui n'avait personne à impressionner.

Le premier m'a repérée. Il n'a pas bronché. Il a juste tourné la tête, m'a regardée une seconde, puis il a fait un pas de côté, loin de moi, pour me laisser de la place dans l'allée, au cas où j'aurais voulu passer. L'autre a fait pareil, un demi-pas en arrière, les mains ouvertes le long du corps, et il a attendu.

Ça m'a désarçonnée plus que n'importe quel mur. J'étais venue chercher de la résistance. On me tenait la porte.

Mon corps ne savait pas quoi faire de ça. Les épaules que j'avais montées jusqu'aux oreilles sont redescendues d'un cran, malgré moi, et ça m'a agacée. J'étais venue pour cogner contre quelque chose, et le quelque chose s'écartait poliment. Ces deux-là pouvaient me casser en deux d'une main. Ils le savaient, je le savais. Et ils restaient à distance, attendant un signe de moi, comme si c'était moi qui occupais le plus de place dans la pièce.

Personne ne m'avait laissé occuper de la place depuis longtemps. La sensation était neuve et un peu vertigineuse, comme un sol qui se dérobe vers le haut.

J'ai senti la rage hésiter. Une seconde. Elle ne savait plus où aller, ce qui est la pire chose qui puisse arriver à la rage, parce qu'elle se retourne et te cherche, toi. (Tu vois ? C'est ça que tu m'as laissé. Une fureur sans personne dedans.)

Non. Pas ce soir. Ce soir je ne me retournerais pas.

J'ai relevé le menton. J'ai avancé dans l'allée que le grand m'avait ouverte, et je ne suis pas passée. Je me suis arrêtée au bord du ring, à un mètre d'eux, assez près pour sentir la chaleur qui montait de leurs torses. La sueur leur descendait entre les pectoraux, suivait la ligne des abdominaux, accrochait la lumière. Deux corps comme des murs, justement. Sauf que ces murs-là m'avaient laissée entrer.

Le premier a posé sa serviette sur la corde du ring. Lentement. Comme s'il avait tout le temps du monde, rien que pour ce geste. Il a croisé les bras. Il n'a rien dit.

J'avais la gorge sèche et le cœur qui cognait, et ce n'était plus de la colère.

Je ne suis pas partie. Je me suis assise sur un banc, dos au mur, et je les ai regardés reprendre.

Ils sont remontés sur le ring. Le balafré a levé les gants, l'autre a répondu, et ils ont recommencé leur danse sèche. De près, c'était autre chose. Chaque coup partait des hanches, montait par le dos, claquait dans l'épaule. Le gris-vert luisait sous les projecteurs, tendu sur des muscles qui roulaient à chaque appui. Quand le plus massif a pivoté pour esquiver, tout son flanc s'est creusé, une longue vague de chair dure de l'aisselle jusqu'à la hanche, et j'ai oublié de respirer.

Je les ai jaugés. Sans me cacher. De bas en haut, et retour. Les mollets épais comme mes cuisses. Les quadriceps qui se dessinaient à chaque pas glissé. Le ventre, plat, segmenté, ruisselant. Le torse large, les pectoraux lourds qui sautaient quand le bras frappait. La gorge, où une veine battait. J'ai pris mon temps pour regarder, parce que personne ici ne me disait de baisser les yeux.

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