LÉNA ORSO
Couverture de Conquise par le chef orc

Conquise par le chef orc

Il a pris mon royaume et il veut une reine dans son lit, pas une vaincue.

Nouvelle · environ 60 min de lecture · paru le 28 juin 2026

L'histoire

Conquise par le chef orc est une romance orc de Léna Orso.

Je suis reine. Mon royaume est tombé en une saison, et l'orc qui l'a fait entre dans ma salle du trône sans escorte. Il décroche ma couronne. Il la pose à côté de la sienne, sur la carte de tout ce que j'ai perdu. Deux couronnes, dit-il dans ma langue, qu'un orc ne devrait pas parler.

Un seul lit.

Les siens hurlent avant de tuer. Lui se tait. Il a appris ma langue pour prendre mon trône, et il s'en sert maintenant pour me défaire, mot à mot, dans le français de cour où j'ai appris à régner. Il prend son temps. Il me laisse croire que je mène. Et quand le conquérant plie le genou devant moi, je cesse de compter ce que j'ai perdu. Je commence à compter ce qu'il va devoir me rendre.

Extrait

Le début du livre

Le sang sèche plus vite qu'on ne le croit. Trois jours qu'il a noirci sur la pierre devant l'estrade, et personne n'est venu le laver, parce qu'il n'y a plus personne pour en donner l'ordre. Sauf moi. Et je n'ordonne plus rien.

L'odeur du roi mort n'a pas quitté ma robe. Je n'ai pas quitté la salle du trône.

C'est ma dernière possession : cette salle, ce siège trop haut pour mes pieds, l'air froid entre les colonnes. Dehors, la ville appartient déjà aux hordes. Je l'entends à la façon dont les bruits ont changé. Plus de cloches, plus de cris. Juste le piétinement lent de quelque chose de trop nombreux pour avoir peur, et qui a tout son temps.

La couronne n'a pas quitté mon front depuis trois jours. Elle pèse. C'est une chose que j'ai comprise tard, qu'une couronne ne pèse vraiment que le jour où il n'y a plus rien dessous pour en justifier le poids. Je n'ai pas dormi. Une reine assiégée ne montre pas ce qui lui manque, et le montre encore moins quand il ne reste que des murs pour la regarder.

On nous avait dit que c'étaient des clans. Des dizaines de clans rivaux, trop occupés à s'entretuer depuis des siècles pour menacer un royaume. Mes généraux le répétaient comme une prière. On les laisse se déchirer, Majesté, ils ne tiennent jamais ensemble plus d'une saison.

Une saison. C'est exactement ce qu'il leur a fallu pour me prendre mon royaume.

Parce que les clans n'étaient pas des clans. Ils marchaient tous derrière le même homme. Personne ne l'avait vu venir, et il est trop tard pour que comprendre serve encore.

Les portes de la salle s'ouvrent.

Je ne me lève pas. Une reine ne se lève pas pour ce qui entre chez elle, même quand ce qui entre vient de cesser d'être chez elle. Je garde le dos droit, les mains posées à plat sur les accoudoirs, et je regarde.

Il entre seul.

C'est la première chose que je remarque, et c'est celle qui me dérange le plus. Il est venu sans garde, sans escorte, sans la nuée d'orcs qui a défoncé mes remparts. Un seul. Il referme les portes derrière lui d'une main, sans se presser, comme un homme qui rentre dans une pièce qu'il connaît déjà.

Il est plus grand que les autres. Je croyais avoir vu ce que leur race pouvait produire de grand. Je m'étais trompée. Il faut qu'il baisse la tête pour passer sous le linteau, et quand il se redresse de l'autre côté, l'espace de la salle semble soudain mal calculé, conçu pour des gens qui auraient eu tort sur ses dimensions.

Mais ce n'est pas la taille qui me serre la gorge. C'est le calme.

Les autres hurlaient. Je les ai entendus depuis cette salle, pendant trois jours, ce vacarme de gosier qu'ils poussent avant de frapper, comme s'ils avaient besoin de se convaincre eux-mêmes. Lui ne fait aucun bruit. Il avance dans l'allée centrale, sur le sang séché du roi, et ses bottes ne claquent pas, et sa respiration ne s'entend pas, et il ne me quitte pas des yeux une seconde.

Je connais ce genre de silence. Je l'ai cultivé toute ma vie. C'est celui des gens qui n'ont jamais eu à élever la voix pour être obéis.

Il s'arrête à trois pas de l'estrade. Lève le visage vers moi. Et il ne détourne pas le regard, là où n'importe lequel de ses soldats l'aurait baissé par réflexe, par habitude de la peur que mon rang inspirait encore il y a une semaine.

Je soutiens ce regard. C'est tout ce qu'il me reste à faire, alors je le fais bien.

– Vous êtes en retard, je dis.

Ma voix tient. C'est déjà une victoire que personne ne saura jamais.

Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde, et ce n'est pas le regard que j'attendais. J'attendais celui du vainqueur qui inventorie son butin, qui jauge la valeur de ce qu'il a pris. Le sien fait autre chose. Il descend de mon visage à mes mains posées sur les accoudoirs, remonte à mes épaules, à la couronne, redescend, et tout du long il ne presse rien, comme un homme qui lit un terrain avant d'y faire camper son armée. Quand il a fini, il sait quelque chose sur moi que je n'ai pas choisi de lui donner. Je le vois à la façon dont sa mâchoire se détend d'un cran.

Il monte la première marche de l'estrade.

C'est interdit. Ça l'était il y a une semaine, du moins, quand le mot interdit signifiait encore quelque chose dans ces murs. Personne ne montait vers le trône sans y avoir été appelé. Il monte la deuxième marche, et la troisième, et je dois lever le menton pour continuer à le regarder en face, parce qu'il est maintenant assez près pour que sa taille cesse d'être une information et devienne une chose qui occupe l'air que je respire.

Il s'arrête. Il penche très légèrement la tête vers moi, vers le tissu de ma robe, et il inspire.

Je sais ce qu'il sent. Le roi est mort dans mes bras, sur cette estrade, et son sang a séché sur ma manche en même temps que sur la pierre, et trois jours n'ont pas suffi à le faire partir. N'importe quel autre l'aurait commenté. Aurait souri, ou craché un mot sur le mari, sur ce qu'il restait du royaume, sur la veuve qui n'a même pas eu le temps de se changer.

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