LÉNA ORSO
Couverture de Mon reportage devait couler les orcs
Anthologie Les Orcs sont en ville

Mon reportage devait couler les orcs

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 31 août 2026

L'histoire

Mon reportage devait couler les orcs est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.

Je suis la journaliste venue couler la Fosse – le club d'orcs que toute la ville croit infâme. J'avais mon angle, mes preuves, mon titre déjà écrit. Le maître des lieux m'a accueillie comme une invitée et m'a tendu un jeton de laiton : « Observe tout. Puis tu écriras. »

D'abord, j'observe : c'est le métier. Il m'installe dans une loge avec vue sur tout ce que je suis venue dénoncer, et il murmure de regarder. Sauf que mes preuves se retournent en sensations, mes notes se contredisent, et le carnet derrière lequel je me cache finit par terre. Il me touche à peine. Il me regarde devenir exactement ce que mon papier devait détruire.

Extrait

Le début du livre

Du cèdre. Chaud, sourd, une odeur de bois ciré qui me prend à la gorge à la seconde où le colosse referme la porte derrière moi. J'avais préparé mon nez pour la sueur, l'alcool tiède, la crasse que j'ai promise à mon rédacteur en chef. J'ai du cèdre, et déjà ça m'agace.

Mon angle tient en une ligne, je l'ai tapé dans le train avant même d'avoir vu les lieux : La Fosse, ou comment une poignée d'orcs a maquillé un entrepôt des Forges en tripot pour bourgeoises en mal de frisson. Vendeur. Il me reste à trouver les preuves qui vont dessous, et je suis là pour ça, dictaphone dans une poche, carnet dans l'autre, les deux calés au flanc comme on garde une main sur son portefeuille dans la foule. Quinze ans de métier m'ont appris qu'un lieu qui sent bon a quelque chose à cacher.

Sauf qu'il n'y a pas d'entrepôt. Il y a un hall. Plafond haut perdu dans l'ombre, lumière basse, un sol de pierre noire qui boit le claquement de mes talons avant qu'il finisse. Le type qui m'a ouvert fait deux têtes de plus que moi et porte des gants blancs. Je consigne le détail dans le carnet, parce que c'est précisément ce qui fait mouche en ouverture de papier : l'orc en livrée, le vernis posé sur la brute. Première ligne. La mise en scène pour endormir la cliente.

Et puis il s'incline. Le colosse aux gants blancs penche le buste, sans hâte, une main à plat sur la poitrine, le menton vers le sol. Un geste mesuré, ancien, rien de l'empressement d'un portier qui guette le pourboire, qui me souhaite la bienvenue comme on accueille quelqu'un qu'on attendait. Je me suis présentée à la presse, carte brandie, en annonçant que je venais écrire sur cet endroit. J'ai vu des attachées de presse pâlir pour moins que ça, des vigiles avancer d'un pas. Lui, il s'incline. Mon angle prévoyait qu'on me bloque l'entrée. Il ne prévoyait pas qu'on me l'ouvre en grand.

Je descends trois marches. La salle s'ouvre en contrebas et, là encore, mon papier va devoir se débrouiller, parce que ce que je vois ne ressemble pas à ce que je suis venue décrire. Des alcôves le long des murs, tendues de tissu sombre. Du monde, beaucoup, mais pas la cohue grasse que j'attendais. Des silhouettes assises, penchées les unes vers les autres, et un bruit de fond continu qui n'est pas de la musique. Des dizaines de voix qui ont toutes décidé de parler bas en même temps. L'air sent le cèdre et, dessous, autre chose de plus chaud que je refuse encore d'écrire noir sur blanc.

Une serveuse passe, plateau à hauteur d'épaule. Orc elle aussi, peau verte virant au gris, défenses limées court. Elle ne me toise pas comme une intruse. Elle ne me voit pas du tout, et ça me déstabilise davantage que si on m'avait fouillée à l'entrée. J'avais des réponses prêtes pour le moment où on me jetterait dehors. Je n'ai rien prévu pour qu'on m'ignore.

Alors je fais ce que je sais faire. J'observe. Je remonte ma manche sur le dictaphone, pouce sur la molette, et je commence mon tour de salle en composant les légendes dans ma tête, comme toujours, comme à chaque reportage. Table de jeu au fond : un orc bras croisés, deux clients qui misent, rien de neuf. Bar en cuivre sombre : une femme seule qui fait durer son verre. Estrade vide. Je cherche la fille droguée, le client menaçant, le videur qui frappe. Le sordide a une signature, je la connais, je l'ai écrite cent fois.

Je ne la trouve nulle part.

Ce que je trouve, c'est de l'ordre. Un ordre tranquille, dense, qui me met mal à l'aise sans que je puisse encore dire pourquoi. Les gens ne sont pas avachis, ils sont attentifs. Comme s'ils attendaient quelque chose. Comme si toute la salle, sans en avoir l'air, était orientée vers un même point que je n'ai pas encore repéré.

Et puis je le sens avant de le voir. Un changement dans le bruit. Les voix ne s'arrêtent pas vraiment, elles baissent encore d'un cran, toutes ensemble, et la serveuse à trois mètres de moi se redresse imperceptiblement, plateau calé, menton relevé. Un courant traverse la pièce, du fond vers moi, et les corps s'écartent sur son passage sans que personne ait l'air de l'avoir décidé.

Mon stylo s'arrête au-dessus du carnet. Mon papier, lui, ne dit plus rien du tout.

Il vient vers moi.

Rien chez lui n'est pressé. Il avance dans le couloir que les corps lui ont ouvert, et plus il approche, plus les chiffres que j'avais en tête se révèlent faux. Deux mètres, j'avais lu quelque part. C'est davantage. Des épaules de monument sous un costume sombre coupé trop bien pour cacher ce qu'il y a dessous, une peau gris-pierre, et deux défenses courtes qui dépassent de la lèvre inférieure, serties d'argent à la pointe. L'argent accroche la lumière basse à chaque fois qu'il bouge la tête. Voilà ma deuxième ligne, je l'ai déjà : le maître des lieux porte ses crocs comme des bijoux.

Il s'arrête à distance correcte. Il me détaille, une fois, de la tête aux pieds, s'attarde une seconde sur le carnet, remonte. Il a pris ma mesure exactement comme je prends la sienne, sauf que lui ne note rien. Il n'en a pas besoin.

Autour de nous, sans un mot, la salle s'est réorganisée. Les clients les plus proches se sont tus, ont reculé d'un demi-pas pour nous laisser de l'espace. Une femme à l'alcôve voisine a interrompu sa phrase au milieu. Personne ne le fixe ouvertement, et c'est ça le plus troublant : ils ne le fixent pas comme on fixe une vedette, ils s'organisent autour de lui comme on s'oriente vers une source de chaleur. Il n'a rien demandé. La déférence vient à lui toute seule, et lui la porte comme on porte un vêtement qu'on a oublié avoir sur le dos.

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