
J'ai voulu tuer le chef orc
Il fait deux fois ma taille et il m'a désarmée d'une main.
Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 2 juin 2026
L'histoire
J'ai voulu tuer le chef orc est une romance orc de Léna Orso.
Je me suis glissée trois nuits dans leur camp pour égorger le chef de guerre orc. J'ai manqué de trois doigts.
Vaincue, désarmée, jetée devant ses généraux, j'attends ma sentence. Mais il me regarde comme on regarde une chose qu'on a décidé de garder.
Sa compagne, c'est le mot qu'il choisit. Il fait deux fois ma taille, il a des défenses d'ivoire, une patience qui me défait mieux que la force. Il pose sa paume sur ma gorge, comme moi quand je le visais, et nomme chaque reddition à voix haute pendant qu'il me fait devenir sa compagne.
Je suis venue le tuer. Je reste en comptant les rounds que je perds, et en en redemandant.
Le début du livre
J'ai visé la gorge. J'ai manqué de trois doigts.
Maintenant je suis à genoux dans la boue de leur camp, les bras tordus dans le dos, et je compte mes fautes. Elles sont rares. C'est la seule fierté qui me reste.
Ma dague est à six pas. Un coup de botte l'a expédiée hors de portée. Elle brille dans l'herbe piétinée, parfaitement inutile. Onze ans à apprendre ce geste. Onze ans pour finir le genou d'un orc planté entre mes omoplates.
Le genou pèse. Une masse posée sur moi pour voir si je vais céder. Je ne cède pas. Question de principe.
Autour, ils parlent leur langue. Gutturales, claquements, une syllabe qui revient et qui doit être un ordre. Je n'en saisis rien. Pas besoin. Je connais le ton. C'est celui qu'on prend au-dessus d'une chose qui ne servira plus.
Je relève la tête autant que la prise me l'autorise. Inventaire.
Le camp est mieux tenu que prévu. Première surprise de la nuit, et je déteste les surprises. Aucun désordre, pas un ivrogne affalé contre les tentes. Des feux espacés avec méthode. Des sentinelles aux angles, qui regardent dehors, pas dedans. On m'avait vendu une horde. Je trouve une armée.
Les orcs valent l'inventaire, eux aussi. Deux têtes de plus que n'importe quel homme. Larges à proportion. Une peau gris-vert que la lumière des torches n'arrive pas à réchauffer. Des défenses d'ivoire jauni, polies par on ne sait quel usage. Je les ouvre en pensée, comme toujours. Cibles. Points faibles. La gorge, juste sous la canine. Le creux du genou. L'œil, si on a le temps.
C'est plus simple de les voir en cibles. Ça évite de les voir en grands.
Et ils sont grands. C'est la donnée que je rature le plus vite, parce que c'est celle qui ne sert à rien quand on est désarmée et à genoux.
Les deux qui me tiennent ne se donnent pas cette peine. Celui de gauche porte une cicatrice qui lui fend le sourcil. Banale. Celui de droite sent le cuir et le sang séché. Prévisible. Aucun ne me regarde vraiment. Je ne suis pas une menace, à leurs yeux. Je suis un paquet à livrer.
Le froid monte de la boue dans mes genoux. Mon poignet enfle sous la corde. Je note ces choses comme des données et je passe à la suite, parce que la suite, c'est tout ce qui compte maintenant.
À qui on me livre, je le sais déjà. On ne se glisse pas trois nuits dans un camp pareil sans apprendre le nom qui est au sommet.
Le chef de guerre.
Celui que je suis venue ouvrir du menton au ventre. Celui qui a réduit trois villages en cendres sur la frontière, et que personne, de mon côté, n'a jamais su approcher à moins d'une portée de flèche. Moi, si. Je l'ai approché. Fierté numéro deux. La dernière de la liste.
Trois nuits pour ça. La première pour relever l'heure des sentinelles. La deuxième pour les chiens, qu'il a fallu habituer à mon odeur, un morceau de viande après l'autre. La troisième pour entrer. Du travail propre. Le plus propre de ma carrière. On me paiera après ma mort, si on me paie.
Je l'ai approché endormi. J'ai eu son cou sous ma lame. Une demi-seconde. Le temps qu'une main de la taille de mon visage se referme sur mon poignet et le broie presque, sans effort, comme on arrête une mouche.
Il ne s'est pas réveillé en sursaut. Voilà ce qui me reste sur le cœur. Il s'est réveillé lentement. Il a regardé la lame, puis ma main autour du manche, et il a eu le temps de décider quoi en faire avant même de s'asseoir.
On me remet debout d'une traction. L'épaule proteste. Je ne proteste pas.
Devant moi, une tenture lourde se soulève. Le bruit du camp baisse d'un cran, ce silence particulier qui se range au passage de quelqu'un. Les deux orcs me poussent vers l'ouverture, là où les torches brûlent plus haut.
Bien. Qu'on en finisse. J'ai toujours su comment cette nuit se terminerait. J'avais simplement prévu un cadavre de plus. Et le mien en moins.
La tente du conseil sent la fumée, le suif et la viande froide. On me jette à l'intérieur. Je trouve mon équilibre avant de toucher le sol. Petite victoire. Je les prends où je peux.
Ils sont une dizaine, debout, en demi-cercle. Les lieutenants, je suppose. Le commandement. Chacun pourrait me rompre la nuque d'une main, et chacun le sait, ce qui les rend étrangement calmes. Pas de cris. On me considère comme un problème à régler avant de retourner dormir.
Je fais ce que je sais faire. Je classe.
Celui aux bras croisés, à gauche, attend un ordre. Suiveur. Celui qui mâche quelque chose, au fond, s'ennuie déjà. Inutile. La femelle orc près du poteau central, plus petite que les mâles mais pas de beaucoup, ne me lâche pas. Elle, je la surveillerais, si j'avais encore une raison de prévoir un lendemain.
Et puis il y a le siège.
Pas un trône. Les orcs n'ont pas de trône, semble-t-il, juste un fauteuil bas en bois sombre, couvert de fourrures, tourné vers l'entrée. Tourné vers moi.
Il l'occupe comme on occupe un territoire.



