
J'ai débarqué chez les orcs avec un mandat
Il m'a tout ouvert. Et c'est moi qu'il a fouillée.
- Orc
- Enemies to lovers
- Size difference
- Romantique
Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 27 août 2026
L'histoire
J'ai débarqué chez les orcs avec un mandat est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.
Je prends ce que je décide de prendre. C'est mon métier. Un mandat, trois mois de dossier, et cette nuit je fais fermer la Fosse : le club que les orcs des Forges cachent derrière une porte d'acier, là où la ville n'ose pas poser les pieds.
Sauf que le colosse qui m'accueille s'efface. Deux mètres de muscle gris-vert qui s'incline, m'ouvre tout, me laisse fouiller. Et cette courtoisie me désarme plus sûrement qu'une menace : il ne prendra rien. Il va me faire tout réclamer, un mot après l'autre, à voix haute, jusqu'à ce que l'inspectrice venue le fermer le supplie de continuer.
Contre l'acier froid d'un vestiaire, la main qui fouillait devient celle qu'on fouille. Je suis venue fermer son club. Il veut juste savoir, d'abord, ce que je suis vraiment venue chercher.
Le début du livre
Le mandat est contre mon sein gauche, dans la poche intérieure de ma veste, et il pèse son poids exact de victoire. On m'a répété cent fois de ne pas venir seule aux Forges après minuit. C'est justement pour ça que je suis venue seule.
La porte de la Fosse est un panneau d'acier noir sans poignée, planté dans un mur de brique de l'ancienne aciérie. Aucune enseigne, aucune file d'attente. Juste une rumeur, dans tous les rapports que j'ai épluchés, qu'on entre ici par invitation et qu'on en ressort en ayant signé des choses qu'on ne raconte pas. Trois mois que je construis le dossier. Six plaintes classées, deux retraits suspects, un permis d'exploitation qui ne couvre rien de ce qui se passe derrière cette tôle. J'ai le levier. Ce soir, je viens m'en servir.
Je frappe trois coups secs, du plat de la main, comme on signe un procès-verbal.
Le panneau coulisse sans bruit, sans verrou qu'on tire. Une mécanique huilée, entretenue, chère. Premier détail qui ne colle pas avec le trou à bagarre que les tabloïds décrivent.
L'homme qui occupe l'embrasure occupe tout l'espace disponible. Je dois lever les yeux, et continuer à les lever. Deux mètres passés, des épaules qui touchent les deux montants, une peau gris-vert sous l'éclairage bas, deux défenses courtes qui accrochent la lumière quand il incline la tête. Un orc. Évidemment, un orc. J'ai lu les fiches, j'ai vu les photos de surveillance, je sais à quoi m'attendre. Savoir et avoir la chose devant soi sont deux opérations différentes.
Je tiens ma position. Je ne recule pas d'un centimètre.
– Inspection. J'ai un mandat de visite. Je veux voir le responsable.
Je sors la carte avant même qu'il réponde, je l'ouvre d'un coup de poignet, je l'avance vers son visage à la hauteur où je place mon autorité. Tendue. Nette. Le geste a marché sur des hommes deux fois plus dangereux que ce videur, dans des endroits deux fois plus sales.
Il baisse les yeux sur la carte. Lentement. Il prend le temps de lire, vraiment lire, pas le coup d'œil paniqué que j'attends. Puis il fait un pas de côté, dégage l'embrasure, et incline le buste.
Il s'efface. Il me laisse entrer.
Ce n'est pas la réaction prévue. Je l'enregistre, je continue.
Le couloir d'entrée descend de trois marches, et l'air change à chaque marche. Dehors, la nuit froide des Forges, l'odeur de métal mouillé. Ici, du cèdre. Du cuir chaud. Une note de fumée douce, du tabac de qualité, pas la clope froide des arrière-salles. Je m'attendais à de la sueur et du sang. Je respire du bois précieux.
Je répertorie, par réflexe. Issues de secours : deux, signalées, conformes. Extincteurs : en place. Sol : pas une trace collante, pas un éclat de verre. Lumière tamisée, calibrée, des sources basses qui sculptent sans aveugler. Je passe en revue la salle comme on passe en revue un bataillon, et le bataillon est impeccable. C'est agaçant. Un endroit qui cache quelque chose laisse toujours traîner un indice. Celui-ci est trop propre, et un endroit trop propre cache mieux.
La salle principale s'ouvre en contrebas, alcôves de velours profond, banquettes basses, quelques silhouettes attablées qui ne se retournent pas vers moi. Personne ne s'affole de voir une inspectrice débarquer. Personne ne range rien à la hâte. On me laisse regarder, et ce laisser-faire est plus déstabilisant qu'une porte qu'on m'aurait claquée au nez.
Un homme remonte l'allée centrale vers moi. Lui aussi est un orc, mais d'un autre genre que le videur. Le videur, c'était de la masse. Lui, c'est de la précision. Grand, charpenté, sobre. Une chemise sombre aux manches retroussées sur des avant-bras marqués, des mains larges qu'il tient ouvertes, le long du corps, sans menace et sans excuse. Peau gris-vert, deux défenses discrètes, un visage qui n'exprime rien que je puisse lire. Il s'arrête à bonne distance, la distance exacte que j'aurais choisie, et il attend.
– Vous dirigez cet établissement ? je demande.
– Je m'en occupe ce soir.
Une voix grave, posée, qui ne cherche pas à remplir le silence. Trois mots et il se tait.
– Alors c'est vous que ça concerne. J'ai un mandat. Je vais fouiller cet endroit pièce par pièce, et je vais trouver de quoi le fermer.
Il ne discute pas. Il ne demande pas à voir le papier. Il incline la tête, à peine, vers le fond de la salle.
– Par où voulez-vous commencer ?
Objectif : prendre le contrôle de la visite. Statut : acquis sans résistance. Et c'est la première chose, ce soir, qui me met sur mes gardes.
– Le mandat, dis-je. Pour vos archives. Je vous laisse une copie, c'est la procédure.
Je sors le document plié de ma poche intérieure et je le lui tends. Un test. Un homme qui a des choses à cacher prend ce papier comme on prend un serpent, du bout des ongles, en cherchant déjà l'avocat dans sa tête. Lui avance la main, large, longue, aux phalanges nouées, et il prend le temps. Ses doigts effleurent les miens en se refermant sur le papier, une seconde de trop, une pression qui n'est pas un hasard et qui n'est pas non plus une faute. Je sens la chaleur de sa peau avant qu'il ne se retire. Je ne retire pas ma main la première. Question de principe.







