
Mon ex m'avait interdit les orcs
- Orc
- Why choose
- Size difference
- Romantique
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 9 août 2026
L'histoire
Mon ex m'avait interdit les orcs est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.
J'ai une réunion à huit heures, un paquet de copies dans mon sac, et quarante-sept choses qui tournent dans ma tête sans jamais s'arrêter. Mon ex m'avait fait jurer une seule chose : ne jamais descendre aux Forges.
Ce soir, j'ai pris l'escalier.
Ils étaient trois à m'attendre. Trois fois trop grands, redoutés dans toute la ville, et la seule chose qu'ils ont voulu savoir, c'est ce que je venais chercher, moi.
Alors je l'ai dit : être au centre. Qu'on me prenne à trois, en même temps, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien dans ma tête.
Le début du livre
J'ai la gorge sèche avant d'avoir touché la grille, debout sur le quai désert
La salive qui manque, la langue collée au palais. L'imprimante de la salle 12 est toujours en panne, il faut que je prévienne l'intendance demain. Devant moi, un escalier de fer descend vers une lumière orange, en contrebas du quai, là où la ville s'arrête et où commencent les Forges. On m'a fait jurer de ne jamais y mettre les pieds.
C'est précisément pour ça que je suis là.
La rampe est froide sous ma paume. Je compte les marches sans le vouloir, vieux réflexe, vingt-deux élèves à l'oral lundi, prévoir les créneaux, douze marches, treize, et l'air change. Plus chaud, plus lourd. Une odeur de métal travaillé et, en dessous, autre chose de plus organique qui me prend au ventre. En haut, c'était la nuit d'octobre et le dernier métro. Ici, c'est une autre heure, une autre saison. Je ne sais pas laquelle.
La consigne, c'était simple : si jamais tu passes près des Forges, tu changes de trottoir. Pas de discussion. Il avait pris sa voix de fin de conversation pour me la donner, celle qui range les choses dans des cases et referme le couvercle dessus. Le mail à Durand, je l'ai envoyé ? Non. Demain. Pendant des mois, j'ai changé de trottoir.
Ce soir, j'ai pris l'escalier.
Les marches résonnent sous mes pieds, creuses, comme si la ville entière reposait sur du vide à cet endroit. La facture d'électricité, prélèvement le quinze, vérifier le solde avant. À mi-hauteur je m'arrête une seconde, la main crispée sur la rampe devenue tiède, plus du tout froide. Il n'y a que ce ronflement sourd, en bas, qui bat comme un grand cœur de métal et de feu.
Au bas des marches, un couloir voûté. Des portes de métal riveté, certaines entrouvertes, de la vapeur qui sort par en dessous et roule sur la pierre. Je m'attends à des regards qui pèsent, à des silhouettes adossées dans l'ombre, au genre d'endroit dont on remonte en serrant son sac contre sa poitrine. Je suis venue cuirassée, le menton haut, prête à la menace. Réunion pédagogique à huit heures, salle des profs, ne pas oublier le compte rendu. J'avance quand même. Mes talons claquent trop fort sur la pierre et annoncent ma présence à tout le couloir, et je me dis que c'est ridicule d'être descendue ici en tailleur, comme si je sortais d'un conseil de classe.
Je sors d'un conseil de classe.
La chaleur monte le long de mes jambes, sous la jupe, une chaleur qui n'a rien à voir avec un radiateur. Mon pouls bat dans mon cou, je le sens contre le col. Penser à récupérer la machine, elle tourne depuis ce matin. Une porte plus grande, au fond du couloir. Entrebâillée elle aussi. La lumière orange vient de là, épaisse, presque liquide.
Je m'arrête sur le seuil.
C'est là que ça se joue, je le comprends sans pouvoir le formuler tout à fait : tant que je reste dans le couloir, je peux encore faire demi-tour, remonter les treize marches, reprendre un métro, rentrer corriger mon paquet de seconde. Les copies. Le paquet est dans le sac. Le seuil, c'est autre chose. Le seuil, c'est l'acte lui-même. Personne, de l'autre côté, ne lèvera la main pour me barrer le passage, et c'est peut-être ça qui me serre la gorge plus fort que tout le reste : qu'il ne reste plus que moi pour dire non.
Et que je n'aie aucune envie de le dire.
Je pousse la porte. La lumière me prend au visage, chaude, et quelque part dans la pièce, trois respirations s'arrêtent en même temps.
Ils sont trois.
C'est la première chose que mon cerveau enregistre, avant la taille, avant les couleurs : trois. Toujours compter, déformation du métier : combien présents, combien absents. Trois silhouettes immenses dans la lumière orange, debout autour d'une table basse en métal, qui se tournent vers moi d'un seul mouvement.
Je me prépare. Je connais le scénario, on me l'a assez décrit : la femme seule, l'endroit interdit, les hommes qui s'avancent. Mon corps prend position tout seul, épaules en arrière, clés serrées au fond de la poche. Le code de l'alarme de l'appart, c'est bien le treize zéro…
Le plus grand s'incline.
Aucun geste de menace. Une inclinaison du buste, nette, presque solennelle, comme on salue quelqu'un qu'on reçoit chez soi.
– Bonsoir.
Sa voix me prend par surprise. Elle résonne en double, deux cordes sur la même note, une basse et une autre note au-dessus qui vibre directement dans ma cage thoracique sans passer par mes oreilles.
– Nous espérions que vous franchiriez la porte. Permettez-moi de vous dire que la regarder s'entrouvrir sans savoir si vous entreriez était un supplice tout à fait délicieux.
Je reste plantée là, la phrase coincée dans la tête. Il a dit « supplice délicieux ». Un orc vient de me dire « supplice délicieux ». Le décalage me déséquilibre plus que ne l'aurait fait une insulte. J'étais cuirassée contre la brutalité. Je n'avais rien prévu contre la courtoisie.







