
Mon coloc orc fait le café torse nu
- Orc
- Forced proximity
- Size difference
- Gentle giant
- Comédie
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 20 juillet 2026
L'histoire
Mon coloc orc fait le café torse nu est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.
La seule chambre dans mon budget, c'était chez un orc. Deux mètres cinq, peau gris-vert, des défenses, et la manie de faire le café torse nu le matin. J'avais préparé ma phrase pour me défiler. Le dixième jour, je n'arrivais plus à détacher les yeux de son dos.
Salle de bain partagée. Cloisons fines. Un couloir trop étroit pour deux, surtout quand l'un des deux fait deux fois ta taille. On se croise, on se frôle, on fait semblant. Sauf qu'à force de partager quarante mètres carrés avec un colosse qui répare mes affaires en jurant que c'est pour lui, il y a une nuit où je n'ai plus tenu.
Le début du livre
Le palier du sixième sent le cèdre et le café, et mon ventre se serre pour une raison que je connais déjà. L'annonce disait coloc, salle de bain partagée, loyer dans mon budget. Elle ne disait pas le reste. Le reste, c'est la ligne que j'ai relue trois fois dans le métro, en me demandant si c'était une faute de frappe. Colocataire : orc, non-fumeur, calme.
Non-fumeur. Comme si c'était ça, le détail à vérifier.
Je frappe. J'ai préparé une phrase de sortie pour le cas où, quelque chose comme désolée, finalement ça ne va pas correspondre, et déjà je calcule combien de jours il me reste avant la fin du mois. Trois. Trois jours pour trouver une chambre dans cette ville à ce prix-là, c'est-à-dire pas de chambre du tout.
La porte s'ouvre.
Je dois lever les yeux. Puis les lever encore. Il remplit l'encadrement comme une armoire qu'on aurait livrée à la mauvaise adresse, deux mètres et quelque, des épaules qui touchent presque les deux montants. Peau gris-vert. Deux défenses courtes qui dépassent de la lèvre du bas, émoussées, comme limées par habitude. Je connais la suite. Je l'ai vue cent fois sur les visages des gens dans le métro quand un orc monte : la mâchoire qui se crispe, le sac qu'on serre, le calcul rapide des sorties.
Sauf que là, c'est moi qui suis censée faire ce calcul, et je n'ai pas envie. Je suis juste fatiguée.
– Chloé ?
Sa voix est grave, mais il a dit mon prénom comme une question polie, pas comme une menace. Il recule d'un pas pour me laisser de la place. Tout ce volume, et il s'efface dans son propre couloir pour que je passe.
– C'est moi, je dis.
– Torm. Entre. Attention à la marche, le carrelage déconne.
J'entre. Et là, première surprise de la journée : c'est propre. Pas propre-pour-un-mec. Propre tout court. Le parquet ciré, les chaussures alignées contre le mur, une plante verte qui n'est pas morte. L'odeur de cèdre vient d'un truc posé sur le radiateur. L'odeur de café vient de la cuisine, où une cafetière italienne refroidit sur la plaque.
J'avais préparé ma phrase de sortie. Je la range.
– Les serviettes sont là, il dit en ouvrant un placard du couloir. Les bleues sont à moi, les autres tu prends ce que tu veux. La machine est dans la salle de bain, faut taper sur le couvercle pour qu'elle démarre, je te montrerai. Le chauffe-eau tient pour deux douches d'affilée, pas trois. Au-delà tu m'en voudras.
Il débite ça en marchant, sans me regarder vraiment, en désignant les portes au passage. Que des informations utiles, données comme à quelqu'un de pressé. Les serviettes, la machine, le chauffe-eau. Le minimum pour cohabiter, et il me laisse tranquille avec.
– Et la chambre ? je demande.
– Au fond. La plus grande des deux. J'ai la petite.
Je m'arrête.
– Tu as gardé la petite.
– J'ai les pieds qui dépassent du lit dans les deux, alors autant. Et toi tu as plus d'affaires.
Je n'ai pas plus d'affaires. J'ai un carton et demi. Mais il ne le sait pas encore, et il a déjà décidé que la grande chambre était à moi. Je note ça quelque part, sans savoir où le ranger, parce que ça ne rentre dans aucune des cases que j'avais prévues pour lui.
La chambre est au fond, en effet. Vide, repeinte de frais, une fenêtre qui donne sur la cour. Il pose ma valise contre le mur, celle que j'ai traînée sur six étages, et qu'il m'a prise des mains au troisième sans demander.
– Visite finie, il dit. Tu prends ?
Je devrais poser des questions. Sur le bail, sur les charges, sur les règles de la coloc, sur ce qui se passe quand un orc et une fille fauchée partagent quarante mètres carrés et un seul chauffe-eau. J'ai une liste. Je l'avais préparée.
– Je prends, je dis.
Il hoche la tête. Un simple hochement, comme si on venait de régler une formalité administrative entre deux personnes pressées.
– Le café est encore chaud si tu veux, il ajoute en repartant vers la cuisine. Première et dernière fois que je propose, après c'est chacun le sien.
Et il sourit, là, en coin, par-dessus son épaule. Une seconde. Pour que je sache que c'est une vanne.
Je reste plantée au milieu de ma chambre vide, avec mon carton et demi, et la seule chose que j'arrive à penser, c'est que j'avais préparé une phrase de sortie pour un monstre, et que je viens de signer pour un type qui s'inquiète de savoir si j'aurai de l'eau chaude.
J'emménage le samedi. Un carton et demi, une valise, une lampe que je tiens sous le bras parce qu'elle ne rentre nulle part. Je monte le premier carton seule, je m'arrête au quatrième pour souffler, et quand je relève la tête il est déjà en bas qui prend le deuxième.
– Je peux le faire, je dis.
– Je sais.
Il ne me le rend pas pour autant. Il monte les six étages avec mon carton de vaisselle sous un bras comme si c'était une boîte à chaussures, sans s'essouffler, en me tenant la porte du palier au passage. Je le suis avec ma lampe ridicule. Voilà à quoi ressemble mon déménagement : un colosse gris-vert qui porte mes assiettes, et moi derrière avec un abat-jour.
L'appartement est plus petit que dans mon souvenir. Ou alors c'est lui qui le rend petit. Quand il traverse le salon, il y a un moment où on ne peut plus passer à côté, où il faut attendre qu'il ait fini de traverser. La cuisine ne tient pas deux personnes. La salle de bain non plus. Je le comprends le premier soir, quand je sors de ma chambre pour aller boire un verre d'eau et qu'on se retrouve coincés dans le couloir, lui qui revient de la cuisine, moi qui y vais, et qu'il faut négocier.
– Pardon, je dis en me collant au mur.







