LÉNA ORSO
Couverture de Je voulais juste voir les orcs
Anthologie Les Orcs sont en ville

Je voulais juste voir les orcs

Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 26 juillet 2026

L'histoire

Je voulais juste voir les orcs est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.

Je voulais juste voir. Pousser la porte du quartier qu'on m'a appris à fuir toute ma vie, regarder à quoi ressemblent les orcs de près, et rentrer chez moi. Sauf qu'ils sont deux à m'attendre dans la pénombre. Et qu'aucun des deux n'est pressé.

L'un gronde sans un mot, une vibration sourde qui me prend aux entrailles avant même qu'il me touche. L'autre parle, d'une voix posée qui me déshabille plus sûrement que ses mains. Ce premier soir d'après-divorce, ils ne réclament qu'une chose : ce que moi, je veux. Et ils ont toute la nuit pour me l'arracher.

On m'avait promis des monstres. J'ai trouvé les deux seuls à m'avoir jamais demandé ce que je voulais – et à prendre la nuit entière pour me le donner.

Extrait

Le début du livre

On m'avait dit que ça sentait le sang, les Forges. Le métal chaud, la sueur, la peur des autres restée prise dans les murs. Ce qui me monte à la gorge quand la porte s'ouvre, c'est le cèdre.

Le cèdre, la fumée douce, une tiédeur résineuse qui descend dans ma poitrine et s'installe. Je suis encore sur le trottoir, le manteau serré contre moi, et j'ai déjà avancé d'un pas.

Trois mois que je signe des papiers. Trois mois que je dors au milieu d'un lit trop grand, dans un appartement où la moitié des murs sont nus. Ce soir je n'ai personne à prévenir, personne qui m'attend, et c'est cette absence-là qui m'a fait marcher jusqu'ici, jusqu'au quartier qu'on m'a appris à contourner depuis toujours.

Juste voir. C'est ce que je me suis dit en fermant ma porte. Juste regarder à quoi ça ressemble, de l'autre côté.

Le videur est immense. Une masse dans la pénombre, des épaules qui mangent l'encadrement, une mâchoire où deux défenses accrochent le néon. Mon ventre se noue, ma bouche devient sèche, je connais cette image, on me l'a servie mille fois, le monstre des Forges qui ne fait qu'une bouchée des femmes assez bêtes pour descendre seules.

Il s'incline.

Il pose une main large comme mon buste sur le battant, il l'ouvre pour moi, il s'écarte. Pas un mot. Du cuir et du cèdre qui passent avec son geste, une bouffée tiède qui sort de la salle et m'enveloppe les jambes, et je suis dedans avant d'avoir choisi.

Tout me tombe dessus en même temps. La chaleur épaisse de l'air, le velours sous mes doigts quand je frôle une tenture, la musique qui n'arrive pas par mes oreilles mais par mon sternum, l'odeur qui s'enroule autour de ma tête, sucrée et résineuse et lourde. Je n'arrive pas à trier. Le froid du loquet de cuivre que je viens de lâcher, la moiteur derrière mes genoux, le grain rêche de mon propre manteau contre mon menton, tout pèse le même poids, tout arrive ensemble.

À l'intérieur tout est feutré. Le velours sombre, le bois ciré, des lampes basses qui creusent des coins d'ombre. Le son reste amorti, une basse grave qui passe par le sol, par la plante de mes pieds, par mes côtes. J'étais venue pour des cris. J'entends un verre qu'on repose, le cuir d'un fauteuil qui craque sous un poids lent, un rire trop bas et trop large pour sortir d'une gorge d'homme.

Personne ne me toise. Une femme en robe longue traverse avec un plateau, me sourit, me souffle de m'installer où je veux, comme si j'avais ma place ici depuis toujours. Je ne bouge pas. Je reste près de l'entrée, les bras croisés sur mon manteau, le pouls dans le cou, la chaleur de la salle qui me lèche déjà la nuque et le creux des reins.

L'odeur me tient. Le cèdre partout, plus dense vers le fond, mêlé à de la peau, à du tabac doux, à une note plus animale que je ne sais pas nommer et qui me serre quelque part très bas. Mes épaules descendent d'un cran. Je suis venue cuirassée pour le pire et le pire ne vient pas, et c'est ça qui me déstabilise, ce relâchement qui me descend dans les genoux, cette envie idiote de m'asseoir, de rester, de regarder encore.

Une serveuse passe, le plateau en équilibre, et l'air de son passage me caresse la joue. Un orc gris-vert, en chemise ouverte, la laisse poser un verre devant lui sans cesser de parler à sa voisine, et sa voisine rit, une humaine en robe rouge, la tête renversée, offerte, à l'aise comme chez elle. Personne n'a peur. Personne ne se cache. La salle respire posément et ma respiration se cale dessus, plus ample, plus pleine.

Je détaille la salle. Des alcôves, des silhouettes, des mains posées sur des verres et des mains posées sur des peaux. Et c'est là, depuis mon coin d'ombre, le manteau toujours serré, que je les vois.

Eux deux.

Ils ne sont ni ensemble ni séparés. Deux fauteuils de cuir dans la même alcôve, un creux d'ombre entre eux où personne ne s'assied, et c'est ce vide-là qui me prend l'œil avant même leurs visages.

Celui de gauche est une masse. Gris-vert sombre, presque noir là où la lampe ne va pas, des épaules qui doublent le dossier, deux défenses pâles qui montent de sa mâchoire et accrochent un reflet quand il tourne à peine la tête. Il ne parle pas. Il tient un verre entre des doigts qui pourraient le broyer et il ne le porte pas à sa bouche. Son regard fait posément le tour de la salle et s'arrête sur moi.

Quelque chose bouge dans l'air.

Je ne l'entends pas vraiment, je le reçois, une vibration grave qui traverse la salle et vient se loger sous mon sternum, là où la basse passait tout à l'heure, sauf que ce n'est plus la musique. Ça vient de lui. De sa poitrine. Un grondement si bas qu'il reste presque sous le seuil, et qui me serre les seins de l'intérieur, qui me fait monter le rouge au visage, plantée près de l'entrée, mon manteau toujours croisé sur moi. La chaleur dans mon ventre s'épaissit d'un coup, sans prévenir, une fièvre sourde qui descend vers le bas.

Il a l'air aussi surpris que moi.

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