
J'ai matché avec un orc
- Orc
- Size difference
- Gentle giant
- Comédie
Nouvelle · environ 60 min de lecture · paru le 8 juillet 2026
L'histoire
J'ai matché avec un orc est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.
L'appli ne m'a jamais demandé mon avis sur les orcs. C'est comme ça que je me retrouve à fixer un profil : deux mètres dix, peau vert-de-gris, un sourire à faire tomber. Je panique trois jours. Puis je descends aux Forges, le quartier qu'on m'a appris à fuir toute ma vie.
Brann n'a rien du monstre des tabloïds. Il a apporté le vin que j'avais cité une fois, en passant. Il se plie en deux pour entrer dans sa voiture. Avant de me toucher, il pose la question qu'aucun homme ne m'avait jamais posée : qu'est-ce que tu es venue chercher ?
Alors je réponds. À voix haute. Et je découvre, centimètre par centimètre, ce que deux mètres dix peuvent faire à une femme qui croyait avoir tout vu.
Tout le monde croit savoir ce qu'est un orc. Tout le monde a tort.
Standalone, peut se lire indépendamment. Bienvenue à la Fosse.
Le début du livre
J'ai le pouce en l'air, le cœur qui cogne, et je n'ai même pas encore swipé.
Parce que la photo qui remplit mon écran, c'est un orc.
Vingt-trois heures, mon canapé, le fond d'un verre de blanc, et un type de deux mètres dix qui me sourit depuis une appli de rencontres.
OK.
Je relis le profil. Brann, trente-neuf ans, à trois kilomètres. Aime la randonnée, rater des recettes, et, je cite, les conversations qui durent plus longtemps que prévu. Peau vert-de-gris. Deux défenses courtes qui dépassent quand il sourit, et il sourit sur les six photos. Et les mains. Sur l'une d'elles il tient une tasse à café, et la tasse a la taille d'un dé à coudre. Sur une autre il porte un pull, un vrai pull en laine, beige, le pull qu'on offre à un oncle, et ça me déstabilise plus que tout le reste. Un orc en pull d'oncle.
Je pose le téléphone face contre ma cuisse.
Je le retourne.
Il est toujours là.
Bon. Réfléchissons. Je suis une femme rationnelle. J'ai quarante-deux ans, un divorce derrière moi, un poste de comptable que je tiens depuis quinze ans, et une carte mentale du monde dans laquelle les orcs vivent aux Forges, le quartier qu'on m'a appris à contourner depuis l'enfance. Ne traîne pas près des Forges. C'est ce qu'on dit. Ma mère le disait. La femme à la pharmacie le dit encore.
Et là un orc des Forges me dit qu'il aime rater des recettes.
Mon pouce flotte. Le bouton vert est juste là. Le rouge aussi.
C'est une erreur de l'algorithme. Forcément. J'ai dû cocher une case quelque part, ou l'appli a un bug, ou bien... Non. Je remonte mes propres critères. Distance : quinze kilomètres. Âge : jusqu'à cinquante. Espèce : je n'ai jamais touché à ce filtre. Je ne savais même pas qu'il existait, ce filtre. Qui a déjà pensé à ce filtre.
Apparemment, en ne touchant à rien, on dit oui à tout.
Je bois ce qui reste de blanc d'un coup. Le verre tinte contre la table.
Sur la dernière photo, il est de profil, en train de rire à quelque chose hors cadre, et la lumière prend sur sa mâchoire d'une façon que je n'ai pas le droit de trouver belle. Non. Non non non. Je ne trouve rien. Je suis une femme rationnelle qui regarde un profil par curiosité anthropologique. Voilà. Anthropologique.
Sauf que ma curiosité anthropologique a très chaud aux joues.
Le truc, avec moi, c'est que je prends tout au premier degré. Toujours. Mon ex disait que c'était reposant et épuisant à la fois. Quand quelqu'un dit deux mètres dix, je vois deux mètres dix. Je ne romance pas, je mesure. Et là je mesure, et le résultat me fait un drôle d'effet quelque part sous le sternum, un endroit que je croyais en sommeil depuis la signature du jugement.
Mon pouce descend.
Vers le vert.
Il s'arrête à un centimètre de l'écran comme s'il avait sa propre vie, sa propre prudence, plus de bon sens que moi.
Un centimètre.
Et puis il touche.
L'écran fait sa petite animation idiote, deux silhouettes qui se rapprochent, des cœurs, ce langage de fête foraine, et un mot s'affiche en grand au milieu de tout ce rose.
Match.
Je regarde le mot. Le mot me regarde.
Quelque part aux Forges, à trois kilomètres d'ici, un orc de deux mètres dix vient de recevoir une notification qui dit que je suis d'accord.
D'accord pour quoi, je n'en ai aucune idée.
Mon cœur, lui, a l'air d'avoir une idée très précise.
Il écrit à neuf heures le lendemain matin.
Neuf heures pile, l'heure de quelqu'un qui a dormi, pris un café, et décidé tranquillement que c'était le bon moment pour parler à quelqu'un.
Bonjour Delphine. J'avoue que j'étais surpris de matcher. Beaucoup de gens retirent leur swipe après. Pas toi. Ça m'a fait plaisir.
Je relis trois fois. Je cherche le piège. Il n'y a pas de piège. C'est juste honnête, et l'honnêteté à neuf heures du matin, ça me déstabilise plus que n'importe quelle drague.
On parle pendant trois jours.
Trois jours pendant lesquels je deviens une autre femme. Une femme qui consulte son téléphone dans l'open space avec un sourire qu'elle ne contrôle pas. Une femme qui, à la pause déjeuner, tape « orc première fois » dans la barre de recherche, puis efface tout, puis se demande si l'historique est visible par le service informatique, puis panique pour de bon pendant dix minutes pour une raison qui n'a rien à voir avec les orcs.
Léonie, du bureau d'en face, finit par me coincer à la machine à café.
– Tu souris à ton téléphone depuis lundi. C'est qui ?
– Personne.
– Delphine, me la fais pas.
– Un type.
Je ne dis pas le reste. Le reste, c'est deux mètres dix et le quartier qu'on m'a appris à fuir. Léonie n'est pas prête. Moi non plus.
Parce que Brann est drôle. C'est ça, le problème. Je m'étais préparée à beaucoup de choses, mais pas à drôle. Il rate une blague sur deux et trouve ça hilarant lui-même. Il me demande comment s'est passée ma journée et il attend vraiment la réponse, il rebondit, il se souvient le lendemain de ce que j'ai dit la veille. Un soir je lui raconte que j'ai ouvert une bouteille pour moi toute seule, un petit blanc sec d'une cave près de chez moi, parce qu'une femme de quarante-deux ans a le droit de fêter un mardi. Il me répond que c'est exactement ce qu'il faut faire. Il me demande lequel. Je lui dis. Il dit qu'il note.







