
J'ai filmé ma nuit chez les orcs
Elle est venue pour les vues. Elle a trouvé autre chose.
- Orc
- Size difference
- Gentle giant
- Romantique
Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 1 juillet 2026
L'histoire
J'ai filmé ma nuit chez les orcs est une romance orc de Léna Orso, dans l'anthologie Les Orcs sont en ville.
Je suis influenceuse. Mon défi du mois : passer la nuit dans le quartier des orcs, caméra au poing, en live devant trois mille personnes. Le thumbnail parfait. Sauf que le videur de la Fosse, deux têtes de plus que moi, gris-vert, terrifiant à l'écran, me pose la seule question que mon audience ne pose jamais : qu'est-ce que tu es venue chercher, toi ?
Au début, je commente pour mes abonnés. Je cadre, je vends, je garde ma voix de pro. Puis sa main se pose sur ma hanche... Une seule suffit à me couvrir de la hanche au genou. Et quelque part entre le compteur qui s'affole et l'instant où il me soulève comme si je ne pesais rien, j'arrête de compter les vues.
J'oublie même que je filme.
Le début du livre
Le micro-cravate sature à chaque expiration, il me renvoie mon souffle trop près dans l'oreille. Trois cent douze personnes regardent une fille tétanisée filmer une ruelle vide. Bienvenue dans le quartier des Forges, j'articule pour la cam, ma voix posée, mon dos qui ne l'est pas.
Le chat défile vite. Vas-y avance. Elle va faire demi-tour mdr. T'as vu sa tronche. Je lis sans lire, je lis la vitesse, le débit, c'est tout ce qui compte à cette heure-là. Un live à minuit dans le quartier des orcs, ça fait exploser le compteur, j'ai eu une pure idée. J'ai mis le thumbnail en place avant même d'arriver : moi, petite, devant l'enseigne rouge de la Fosse, le club des orcs, et une silhouette énorme floutée derrière. Clickbait parfait. Quatre cents viewers, déjà. Le raid de quelqu'un m'a poussée là, l'alert a sonné dans la voiture, et maintenant je suis plantée sur le trottoir avec mes deux ring lights dans le sac et la trouille qui me serre la gorge.
La rue sent le métal chaud. Une odeur d'atelier, de forge éteinte qui refroidit, de braise sous la cendre. Le néon de l'enseigne grésille. Tout grésille ici, l'air, mes nerfs, le gain du micro que j'ai monté trop haut pour capter l'ambiance. J'attends sur le seuil sans savoir ce que j'attends. Une réaction du chat, un signe, l'autorisation d'avancer. J'ai répété cette intro dans la voiture pendant vingt minutes et là je reste plantée comme une débutante, le pouce sur le rebord du téléphone, à compter les secondes de blanc qui font fuir l'audience. J'ai préparé mon texte. Je connais mon angle. La fille courageuse qui passe la nuit là où personne n'ose, le défi à mille likes, le format qui marche depuis trois semaines sur tous les comptes. Sauf que les autres l'ont fait de jour. Moi je l'ai annoncé pour la nuit. Pour la vue.
– On y est, je dis au micro, et je souris parce qu'on sourit toujours pour la cam.
Le sourire ne se voit pas dans ma voix. C'est ça, le métier. La voix reste lisse pendant que les mains tremblent sous le cadre. Personne ne sait, jamais. Je tourne sur moi-même pour filmer la façade, l'allée, la porte basse d'où sort une basse sourde qui me remonte par les semelles. Cinq cents viewers. Le chiffre monte d'un coup, comme à chaque fois qu'il va se passer un truc, comme s'ils le sentaient avant moi.
Et ça arrive.
La porte de la Fosse s'ouvre sur du noir, et le noir bouge.
Il sort en se baissant. Il faut qu'il se baisse pour passer le cadre de la porte, et même baissé il fait deux têtes de plus que moi. La lumière rouge de l'enseigne attrape la peau, gris-vert, mate, tendue sur des épaules larges comme l'entrée. Deux défenses courtes remontent de la mâchoire basse. Les mains, je vois les mains avant tout le reste parce qu'elles pendent à hauteur de mon visage et qu'elles sont énormes, chacune de la taille de ma tête.
Le chat explose. Je le sais sans regarder, je l'entends presque, le crépitement des notifications qui s'empilent. OMG. IL EST LÀ. cours. Mon compteur saute, six cents, sept cents, le bruit de pièces qui tombent de l'alert se déclenche deux fois coup sur coup parce que des gens balancent des dons rien que pour ça, rien que pour le voir, lui, derrière moi.
Je devrais parler. C'est mon job. Là, en direct, devant sept cents personnes, je devrais lancer une vanne, faire monter, commenter. Ma bouche est sèche. Le grave de la musique me bat dans le sternum. Il me regarde, et son regard à lui ne fait pas le bruit du chat, ne compte rien, n'attend pas de contenu.
Il attend juste que je dise pourquoi je suis là.
– Tu filmes ? il dit.
La voix sort grave, lente, presque douce, elle descend tellement bas qu'elle passe sous la musique et que mon micro la capte comme une vibration plus qu'un mot. Je m'attendais à un grognement. À une menace, au moins, un truc filmable, le clip que j'étais venue chercher. Au lieu de ça il énonce une évidence, sans reproche dedans, la LED rouge de mon téléphone brille comme un phare entre nous deux et il sait déjà ce que je fabrique sur son seuil. Mon casque me renvoie le grain de sa voix avec une demi-seconde de retard, doublée, plus basse encore.
– C'est pour mon live, je dis, voix posée, sourire posé. Je passe la nuit dans le quartier. Mes abonnés adorent quand je fais des trucs un peu fous.
Sept cents personnes lisent mes lèvres et trouvent ça brillant. Le chat me félicite, m'encourage, me dit de continuer, de rentrer, vas-y vas-y vas-y. Lui, il regarde le téléphone, puis moi, puis le téléphone encore, comme s'il essayait de comprendre lequel des deux lui parle.
– Hmm, ok. Tu veux entrer ? il dit.







