LÉNA ORSO
Couverture de J'ai commandé une lamia
Anthologie Madame V.

J'ai commandé une lamia

Je sais depuis toujours. Cette nuit, j'ai enfin dit oui.

Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 14 juin 2026

L'histoire

J'ai commandé une lamia est une romance monstre de Léna Orso, dans l'anthologie Madame V..

Je suis restauratrice. Je passe mes journées à lire des surfaces que les autres ne voient pas : le grain, le vernis qui se craquelle, l'endroit où la matière va céder. Moi, on ne m'a jamais lue. La carte est tombée d'un livre, froide entre mes doigts. Votre demande a été enregistrée. Je n'avais rien demandé.

De l'autre côté du miroir : des lianes, des écailles, et elle.

Extrait

Le début du livre

Le papier de la monographie a le grain spongieux des éditions d'avant-guerre, ce léger renflement de la fibre que je reconnais sous la pulpe avant même de lire la date d'impression, et je tourne les pages avec la lenteur que j'applique à tout ce qui peut se déchirer.

Je suis seule dans la bibliothèque de Renaud. Il m'a laissé sa clé pour que je consulte la planche dont j'ai besoin, une reproduction couleur que je n'ai nulle part ailleurs, et le cabinet est éteint partout sauf ici, dans cette petite pièce du fond où l'odeur du cuir des reliures se mêle à un fond de cire d'abeille et de poussière chaude. Dehors, le Marais s'est tu. Il est presque vingt-deux heures. La lampe de bureau dessine un cône jaune sur le bois, et dans ce cône, la monographie de Léonor Fini est ouverte à la planche que je cherchais.

Des femmes-serpents. Des sphinges aux yeux trop fixes. Une créature dont le bas du corps s'enroule sur lui-même en spirales d'écailles vertes, peintes avec une précision qui m'arrête toujours, ce glacis appliqué couche sur couche jusqu'à ce que la matière elle-même semble respirer. Je me penche pour examiner le passage du pigment, la façon dont l'ocre de la peau humaine cède au vert profond de la queue sans qu'on puisse nommer la ligne exacte de la transition. Du bon travail. Du travail patient.

La carte tombe de la pliure quand je tourne la page.

Elle glisse sur le papier glacé, se retourne une fois, s'arrête contre ma main posée à plat. Une carte de visite. Papier épais, grain perceptible, légèrement jauni, un grammage qu'on commande chez un imprimeur qui travaille encore au plomb. Je la ramasse, comme on rattrape un objet qui file d'une table.

Elle est froide.

Une plaque de marbre dans une cave, le revers d'un cadre métallique resté contre un mur humide : ce froid-là, rien à voir avec la tiédeur de cette pièce surchauffée par le radiateur que Renaud laisse à fond toute l'année pour ses reliures. La sensation ne change pas sous mes doigts, ne se réchauffe pas au contact de ma paume, ce qui devrait m'alerter et ne fait que retenir mon attention plus longtemps. Je la tiens. Je compte sans le vouloir, à la manière dont je compte les secondes de séchage d'un vernis, et au bout de cinq, de six, de sept, elle est toujours aussi froide.

Au recto, deux lignes. La première, en haut, tracée à la plume dans une encre noire encore un peu brillante, comme posée le matin même : Madame V. La seconde, en dessous, plus petite, plus sobre, d'une main qui a relevé la plume entre chaque lettre : Location de créatures, sur invitation.

Je relis. Le mot créatures ne s'accroche à rien de connu, reste en suspens, et pourtant je ne le repose pas. La restauratrice en moi cherche d'abord la matière, le support, la technique, avant le sens : papier vergé, encre ferro-gallique probablement, vu ce léger halo brun qui commence à manger les pleins, un sceau au verso. Je retourne la carte. Cire noire, durcie, en relief sous la pulpe de mon index, un V étiré, travaillé, entrelacé de ce qui ressemble à une chaîne très fine dont chaque maillon se distingue si je rapproche la carte de la lampe. Quelqu'un a pris le temps. Beaucoup de temps, pour un objet abandonné entre les pages d'un livre que personne ne consulte jamais.

Je ne la repose pas dans la pliure. Je la pose à plat sur le sous-main, dans l'axe de la lumière, comme je poserais une œuvre arrivée à l'atelier, une chose dont je ne connais pas encore l'état mais que je vais devoir lire.

Et au moment où je la lâche, je sais quoi en faire.

Ça n'arrive pas comme une idée. Ça arrive comme la sensation, dans la main, de la prise qu'il faut pour soulever une toile sans la marquer : une certitude qui passe par la main avant de monter à la tête. Je n'ai pas besoin d'un numéro, d'une adresse, d'une marche à suivre. Je sais qu'il suffit de tenir la carte, de la garder contre la paume, et que la suite vient.

La suite vient.

Une voix, mais pas dans la pièce. Elle se pose à l'intérieur de moi comme on pose un mot sur le revers d'un dessin, à la mine de plomb, légère et nette, sans timbre que je pourrais décrire. Une voix de femme, peut-être, si le mot a encore un sens à cette profondeur. Elle dit, sans hâte :

– Votre demande a été enregistrée, mademoiselle.

Je ne réponds pas. On ne répond pas à une phrase pareille, on l'accueille, comme on accueille l'avis d'un confrère penché avec moi sur une lacune : c'est dit, c'est juste, il n'y a rien à ajouter. Demande. Le mot est précis. Une demande, comme on en formule une depuis longtemps sans jamais la dire à voix haute.

La monographie a changé sous la lampe.

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