LÉNA ORSO
Couverture de J'ai commandé un kelpie
Anthologie Madame V.

J'ai commandé un kelpie

Je tiens tout le monde à flot. Cette nuit, j'ai payé pour couler.

Nouvelle · environ 60 min de lecture · paru le 5 juin 2026

L'histoire

J'ai commandé un kelpie est une romance monstre de Léna Orso, dans l'anthologie Madame V..

Je suis médecin urgentiste. Mon métier, c'est tenir les autres en vie. Quinze ans à répondre présente. La carte trouvée dans une cabine déserte me promet l'inverse : une nuit où je n'ai plus rien à tenir. J'ai commandé un kelpie.

Le salon de Madame V. est noyé. L'eau monte. Chevilles. Hanches. Menton. Il me boit. Me traverse. Me dissout, lentement, jusqu'à ce que je ne distingue plus ma peau de la marée. Tout mon vocabulaire médical fond avec le reste.

Pour une fois, personne ne relève mes constantes. Je connais par cœur la physiologie de la noyade. Je ne savais pas qu'on pouvait l'aimer.

Extrait

Le début du livre

Mes mains tremblent encore. Ce contrecoup vient toujours après une garde où on a échoué à faire ce pour quoi on est là. Je suis médecin urgentiste. Mon métier, c'est tenir les autres en vie, pas d'échouer.

La plage est déserte. Octobre fait ça, en Bretagne. Le sable est dur, gris, tassé par la nuit de pluie, et l'Atlantique cogne au loin sans se presser, régulier comme un moniteur. Je marche depuis une heure pour faire redescendre mon pouls. Il ne redescend pas.

Je connais le mécanisme. On reste en alerte longtemps après la salle de réveil. Adrénaline résiduelle, cortisol, la chimie habituelle. Je pourrais me réciter ces phrases qu'on dit pour se rassurer, ça ne changerait rien. Mes doigts gardent la mémoire du massage, cette pression cadencée au creux des phalanges, et le reste de moi flotte dix centimètres au-dessus de mes bottes.

Ce que je voudrais, c'est m'absenter, pas juste dormir. Dormir, je sais faire, et ça ne suffit jamais. Je voudrais être posée quelque part, hors de portée, le temps que quelqu'un d'autre tienne la barre. Une nuit sans moi.

Mais personne ne propose ça à une femme de quarante ans qui répond toujours présente.

La pluie reprend. Je remonte vers la digue et je pousse la porte de la première cabine de bain, une de ces guérites en bois fermées pour la saison, sans réfléchir, par réflexe d'animal qui cherche un toit. Le loquet cède. À l'intérieur, l'odeur du bois mouillé, un banc, la lumière grise qui filtre entre les planches. Et sur le banc, une carte.

Une carte de visite. Posée bien à plat, au centre, comme déposée exprès. En papier épais, légèrement jauni, le grain visible. Personne ne range ça dans une cabine de plage en octobre. Je le sais.

Je la prends. Elle est froide.

Et vraiment froide, pas seulement fraîche. Comme un instrument sorti du froid, comme le métal d'un brancard en fin d'automne. Froide, comme...

Je tiens la chose entre deux doigts et je guette le réchauffement, ce transfert thermique qui devrait se faire au contact de ma peau à trente-sept degrés, et il ne se fait pas. Cinq secondes. Dix. La carte reste froide. D'un point de vue strictement physique, c'est impossible, et ça me chiffonne.

Au recto, deux lignes. La première, en haut, dans une calligraphie noire à la plume, l'encre encore un peu brillante : Madame V. La seconde, en dessous, plus petite : Location de créatures, sur invitation.

Je relis. Je cherche le défaut, c'est mon métier de chercher ce qui cloche, le signe vital qui manque, la ligne qui ne devrait pas être là. Pas de numéro, pas d'adresse, rien pour joindre qui que ce soit. Une carte qui ne sert à rien, donc, sauf que je la retourne quand même, et qu'au verso il y a un sceau de cire noire, durci, un V étiré entrelacé d'une chaîne fine, chaque maillon net sous la pulpe de mon pouce.

Location de créatures. Je devrais sourire. Un canular qu'on laisse traîner pour piéger les gens fatigués, sûrement. Et je suis exactement la bonne cliente, fatiguée comme je suis. Je ne souris pas. Mes mains ne rendent pas la carte au banc. Quelque part sous le vide, sous le pouls qui ne redescend pas, je sais déjà quoi en faire, de la même façon que je sais reconnaître un arrêt cardiaque avant que l'alarme aigüe ne résonne.

C'est ça qui aurait dû m'inquiéter. Ça ne m'inquiète pas. Les autres femmes, devant un truc pareil, prient ou jettent. Moi je range la carte dans la poche de mon ciré, où elle reste froide contre ma cuisse à travers le tissu, et je referme la cabine.

Je rentre. La mer continue de cogner derrière moi, à son rythme à elle, qui n'a jamais demandé l'avis de personne.

La voix arrive dans la voiture, sur la départementale, entre deux talus d'ajoncs.

Elle est dans l'habitacle et dans ma tête, les deux à la fois, sans que je puisse trancher. Une voix de femme posée, froide, le timbre de quelqu'un qui annonce un pronostic à une famille sans jamais lever le ton. Je ne sursaute pas. C'est sans doute le détail le plus normal de la matinée, et c'est celui qui me dérange le moins.

– Votre demande a été enregistrée, mademoiselle.

Je n'ai déposé aucune demande. La phrase me monte aux lèvres, je suis prête à lâcher l'objection automatique, mais elle s'éteint avant la sortie parce qu'une partie de moi sait que ce serait faux. J'ai demandé. Pas avec des mots, certes. Mais à force de fatigue, garde après garde, dans la voiture, sous la douche, en tenant un thorax ouvert qui ne demandait qu'à se refermer... J'ai demandé, au fond de mes pensées.

Le catalogue n'a pas de pages. Il s'installe comme un souvenir, des options qui se posent l'une après l'autre avec la netteté d'un arbre décisionnel. Je n'ai rien à feuilleter. Ma tête me présente les pages, et je sais.

Il y en a un qui prendrait vite, fort, qui me plaquerait avant que j'aie posé mes clés. Je me rétracte avant la fin de la proposition. J'ai donné des années à des gens pressés. Je connais le rapide. Suivant.

Il y en a un qui dominerait. Un qui dévorerait. Un qui brûlerait. Je les sens passer, chacun avec sa promesse, et chacun me demande d'être présente, de tenir, de répondre. Encore tenir. C'est exactement ce dont je veux m'absenter.

Et puis il y a l'eau.

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