LÉNA ORSO
Couverture de Le vampire est sobre depuis 200 ans

Le vampire est sobre depuis 200 ans

Je suis sa rechute.

Nouvelle · environ 45 min de lecture · paru le 6 août 2026

L'histoire

Le vampire est sobre depuis 200 ans est une romance monstre de Léna Orso.

Je suis donneuse de sang assignée. Deux séances par semaine, 450 ml, un formulaire en quatre pages. Mon receveur boit du synthétique depuis 200 ans. Il ne veut pas de moi.

Le protocole ne prévoyait pas que je me coupe sur une ampoule. Ni que ses yeux deviennent noirs. Ni que je revienne le lendemain avec une entaille fraîche et le mot "goûte" dans la bouche.

Une goutte. Ses lèvres sur mon doigt. Le tremblement de tout son corps. Et sa salive qui fait un truc que la médecine n'a jamais documenté : une chaleur qui part du poignet, qui descend dans le ventre, qui descend plus bas. Qui ne part pas. Qui fait revenir le lendemain. Le surlendemain.

Avec des entailles de plus en plus près de la gorge.

Extrait

Le début du livre

La troisième séance ressemblait aux deux premières. Le fauteuil médical au milieu de son salon (recouvert d'un drap blanc qui sentait le détergent industriel, parce que même les vampires achètent de la Javel), la mallette de don posée sur la table basse entre un livre en cyrillique et une tasse de thé froid, et Ezra assis à trois mètres de moi, immobile, les yeux fixés sur le mur derrière ma tête.

J'ai ouvert la mallette. Garrot, aiguille, poches. Le protocole disait : vérifier le taux d'hémoglobine du donneur, désinfecter la zone de ponction, insérer l'aiguille dans la veine médiane du coude, remplir une poche de 450 ml, durée estimée 8 à 12 minutes. Le protocole ne disait pas quoi faire quand le receveur ne voulait pas de votre sang.

– Je prends le synthétique.

Même phrase qu'à la première séance. Même phrase qu'à la deuxième. Même voix basse, polie, définitive. Une voix qui ne répète pas.

J'ai sorti la poche de synthétique du compartiment isolant. Température 37,2 degrés, vérifiée au thermomètre infrarouge, parce que le protocole exigeait aussi ça, même si aucun vampire dans l'histoire de la médecine n'avait jamais renvoyé une poche pour deux degrés d'écart. J'ai accroché la poche au pied à perfusion pliant (le sien, pas le mien, il l'avait depuis avant la guerre, je ne savais pas laquelle), et j'ai branché le cathéter à son avant-bras.

Sa peau était froide. Froide comme un plan de travail en marbre. À la première séance, j'avais sursauté. À la deuxième, j'avais mis des gants. À la troisième, je ne mettais plus de gants.

(Je ne savais pas pourquoi. Le protocole recommandait des gants.)

Il a bu le synthétique les yeux fermés. Son visage ne disait rien. Le même rien que quand on avale un comprimé avec un verre d'eau. La poche s'est vidée en six minutes. Il a rouvert les yeux.

– Merci. Vous pouvez ranger.

J'ai débranché le cathéter, pressé un coton sur la veine (la sienne cicatrisait en quatre secondes, mais le protocole), et j'ai commencé à ranger la mallette. Les poches vides dans le sac jaune, l'aiguille dans le conteneur, le garrot dans la pochette latérale.

L'ampoule de sérum physiologique m'a glissé des doigts.

Elle s'est brisée sur le bord de la table basse. Un éclat de verre m'a entaillé l'index droit, une entaille nette, profonde, qui ne faisait pas encore mal parce que le verre était trop fin pour les nerfs.

Le sang a perlé. Une goutte, puis deux, puis un filet régulier le long de mon doigt, le long de ma paume, jusqu'au poignet.

Ezra n'a pas bougé.

C'est ça qui m'a fait lever les yeux. Pas un bruit, pas un geste, pas un souffle. Le silence d'un homme qui a cessé de respirer, et les vampires n'ont pas besoin de respirer, mais celui-là le faisait par habitude, par politesse, par mimétisme de vie depuis 350 ans, et il venait d'arrêter.

Ses yeux avaient changé de couleur.

Pas beaucoup. Pas le noir total des films, pas le rouge non plus. Un gris plus sombre, comme si l'iris s'était contracté d'un coup et que le pigment avait afflué vers le centre. Ses poings s'étaient refermés sur les accoudoirs du fauteuil, à trois mètres de moi. Les tendons de son cou étaient visibles. Sa mâchoire serrée au point que j'entendais l'émail grincer.

J'ai regardé mon doigt. Le sang coulait toujours.

J'ai regardé Ezra.

(Il n'avait pas bougé. Trois mètres. Il aurait pu être là en une fraction de seconde, je le savais, le protocole expliquait la vitesse de déplacement d'un vampire en phase de soif aiguë, quelque chose comme 40 km/h en intérieur, et il n'avait pas bougé.)

– Partez.

Sa voix avait changé aussi. Plus rauque. Plus basse. Une voix qui sortait d'un endroit plus bas que la gorge.

J'ai fermé la mallette d'une main. Le sang tachait le fermoir. J'ai pris mon manteau, ma mallette, mon sac. J'ai marché jusqu'à la porte. J'ai posé la main sur la poignée.

Je me suis retournée.

Il n'avait pas bougé. Trois mètres, les poings sur les accoudoirs, les yeux gris foncé fixés sur l'endroit exact où mon doigt avait saigné sur la table basse.

– À demain, j'ai dit.

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