
Ligotée par la momie
Le dieu que je cataloguais ne me touche pas avant que je l'aie autorisé à voix haute.
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 22 septembre 2026
L'histoire
Ligotée par la momie est une romance monstre de Léna Orso.
Notice 2019.4.1. Sarcophage anthropoïde, bois stuqué. Salle B, sous-sol. Vendredi, 23h40.
Les autres sont partis à dix-huit heures. Je suis restée. Un mètre quatre-vingt-douze de dieu bandé en losanges par des mains qui savaient ce qu'elles enfermaient, et sur sa poitrine sept signes que je suis la seule au monde à savoir prononcer.
Le manuel dit de ne pas prononcer. J'ai prononcé.
Maintenant il exige que je décrive chaque chose avant qu'elle ait lieu. À voix haute, dans mes termes à moi, avec la mesure et le verbe exact. Le substantif ne lui suffit pas. Ma grammaire, il la corrige. Et quand ma notice est complète, il fait exactement ce que j'ai dit.
À la fin de la nuit, ce que je lui demandais n'était plus dans le vocabulaire du métier.
Ma notice fait vingt-deux pages. Elle commence par « résine de conifère, myrrhe ». Elle finit par une phrase qui ne se termine pas.
Le début du livre
Notice 2019.4.1. Sarcophage anthropoïde, bois stuqué. Salle B, sous-sol. Vendredi, 23h40.
Le baume a tiédi sous ma lampe et l'odeur qui monte de la cuve me remplit la bouche. Une matière morte depuis trois mille ans ne devrait pas sentir aussi frais. J'ai reculé la lampe de vingt centimètres, j'ai attendu, l'odeur est restée.
Observation : résine de conifère, myrrhe, un fond gras que je n'identifie pas. Un lot d'Akhmîm, Marseille, 1911, descendu au dépôt sans notice. Cent huit ans sans que personne rouvre. C'est moi qui ai signé la levée du couvercle à seize heures. C'est moi qui suis restée quand les autres sont partis.
L'étage au-dessus s'est éteint par sections, salle après salle. Le sous-sol garde deux veilleuses et ma lampe. Vers vingt-deux heures le bâtiment cesse d'être un lieu de travail et devient une caisse de pierre pleine d'objets qui attendent. Aucune valeur opérationnelle. Consigné quand même.
23h52.
Description de l'occupant. Sujet masculin, adulte, longueur totale un mètre quatre-vingt-douze, ce qui est aberrant pour la période et pour la région. Bandelettes de lin en très bon état, treize à seize fils au centimètre, tissage serré, teinte miel. Le bandage suit une école que je ne connais pas : les bandes ne montent pas en spirale continue, elles se croisent en losanges réguliers sur le torse, et chaque croisement est bloqué par un tour supplémentaire. On a ligoté ce corps.
Je pèse mes mots. Je les pèse et je les garde.
État de conservation : exceptionnel. Les résines ont si bien tenu que le lin épouse encore le relief. C'est ça, le problème. Le relief est là. On voit la ligne des pectoraux sous les losanges, on voit le creux entre les côtes, on voit la crête des hanches et la façon dont la bande plonge juste au-dessus, dans un pli d'ombre que ma lampe n'atteint pas. Trois mille ans devraient donner un fagot. Ça donne une architecture.
Photographie de référence : quarante-deux clichés, lumière rasante, quatre angles. J'ai pris les quarante-deux. J'en ai repris onze du torse seul.
00h07.
Je consigne ce qui suit parce que la méthode l'exige et parce que j'aurai besoin d'une trace.
Les mains. Elles ne sont pas croisées sur la poitrine, position osirienne standard, celle que j'ai vue quatre cents fois. Elles sont le long du corps, paumes contre les cuisses, doigts allongés. Les phalanges sont longues. Le tissage y est si fin qu'on distingue l'ongle. Je me suis surprise à comparer l'écartement de sa main avec celui de la mienne, main ouverte au-dessus de la sienne sans la toucher, à un centimètre du tissu, et la sienne dépassait de deux phalanges de chaque côté.
Ma paume a gardé de la chaleur. Je l'ai attribuée à la lampe. La lampe était derrière moi.
00h19.
Reprise. Poitrine, épaules, cou. Il est bandé séparément, en tours horizontaux jointifs, comme si on avait voulu tenir la gorge fermée là. Le menton est net sous les bandes, la mâchoire lourde, et à l'endroit de la bouche le tissage se creuse à peine. Une bouche entrouverte, en dessous. Le lin est rentré entre les lèvres.
Je décris un objet. Je le décris comme on décrit un objet, avec les mots du métier, et les mots du métier ne suffisent pas ce soir. J'ai écrit « la bouche » alors que la nomenclature dit « région buccale ». Je laisse. Je barrerai demain.
Il fait chaud dans cette salle. Vingt et un degrés selon la sonde, ce qui est exact et ne veut rien dire, parce que la chaleur que j'ai n'est pas dans l'air, elle est sous le sternum, elle descend, et elle a commencé quand j'ai relevé ce couvercle à seize heures et que j'ai vu ce qu'il y avait dedans.
Ce que j'ai vu, dans l'ordre : le lin doré, la cage du bandage, un corps d'homme conservé comme on conserve une pièce dont on aura besoin plus tard.
00h26.
Rectification à l'entrée précédente. Le mot « ligoté » est impropre dans un rapport de restauration. Le mot exact est « contentionné ».
Je maintiens « ligoté ».
00h41. Notice 2019.4.1, suite. Couvercle, face interne.
Le couvercle est posé sur les tréteaux, face peinte vers le haut, à ma gauche. J'ai commencé par l'extérieur cet après-midi, ce qui était l'ordre logique et ce qui était une erreur. L'extérieur est banal. Ciel étoilé, formules d'offrande, rien qui sorte du répertoire. C'est la face interne qui a été peinte pour être vue, et elle n'a été vue par personne depuis qu'on a refermé la caisse sur lui.
La face interne porte trois scènes superposées, séparés par des bandeaux de texte. Je les décris dans l'ordre de lecture, de bas en haut, ce qui est l'ordre de la régénération.
Registre inférieur. Le sujet est allongé, bandé, les bras le long du corps, tel qu'il est dans la cuve à un mètre de moi. Au-dessus de lui, une figure féminine debout, mains ouvertes, paumes vers le bas. Convention standard : la pleureuse, ou la déesse qui protège. Sauf que la pleureuse ne se tient pas à califourchon.
Je relis ce que je viens d'écrire. Je le laisse.
Registre médian. La même femme, la même position, et cette fois le bandage du sujet est ouvert sur le ventre, l'ouverture est peinte en rouge, et l'orientation des corps ne laisse aucune ambiguïté sur ce qui se passe. Le peintre a soigné le détail : on voit les mains de la femme à plat sur les cuisses bandées, on voit la torsion de son buste, on voit que son visage est tourné vers le bandeau de texte au-dessus, comme si elle lisait pendant. Le rite de régénération figuré en toutes lettres. J'ai vu des variantes de cette scène sur quatre pièces dans ma carrière et sur les quatre elle était symbolique.
Celle-ci est technique. Elle documente une posture. Elle indique un angle.
Registre supérieur : illisible. La couche picturale est intacte, et je ne reconnais rien de ce que je vois, ni la position, ni le nombre de figures, ni ce que la femme tient dans sa main droite. J'ai photographié la scène du haut onze fois sous six éclairages. Je le laisse pour demain.
01h04. Bandeau de texte médian.
Le bandeau court sur toute la largeur, écriture soignée, hiéroglyphes cursifs. Traduction de travail, sous réserve : « Celle qui prononce ouvre. Celle qui ouvre tient. »
Je ne suis pas satisfaite de « tient ». Le verbe admet aussi « possède », « retient captif », « garde en main ». Trois valeurs, un seul signe, et le contexte devrait trancher. Le contexte ne tranche pas. J'ai écrit les trois dans la marge et je suis restée dessus un moment.
01h22. Cartouche.
Il est là où il doit être, à hauteur de poitrine, à l'aplomb du sternum du sujet, cerné d'un ovale de cordon peint en or. Un cartouche, sur une pièce privée de la Troisième Période intermédiaire, à cet emplacement. C'est impossible. Le cartouche est réservé au roi et au dieu. Un notable d'Akhmîm n'y a pas droit et un notable d'Akhmîm ne se fait pas ligoter en losanges.
Relevé du cartouche, signe à signe. Je les ai tous. Le squelette consonantique est complet, il tient en sept signes, il est propre, il est prononçable. La vocalisation est conventionnelle mais elle est établie, on l'enseigne, je l'ai enseignée.
Je ne l'écris pas ici.



