LÉNA ORSO
Couverture de Crocs et caresses

Crocs et caresses

Le métamorphe-panthère se refuse depuis toujours. Cette nuit, c'est moi qui le déverrouille.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 29 juillet 2026

L'histoire

Crocs et caresses est une romance monstre de Léna Orso.

On m'a parlé du métamorphe qui garde toujours le contrôle. Tenu si serré que personne ne l'a jamais vu lâcher. Ses crocs, ses griffes, tout le fauve, verrouillés derrière ses manières de prédateur bien élevé. Je ne suis pas venue admirer sa retenue. Je suis venue la lui prendre.

Toute une nuit, il va me toucher comme on manie une arme qu'on refuse d'utiliser. Chaque caresse, un fauve tenu en laisse. Ses lèvres descendent dans ma nuque et s'arrêtent pile où ses crocs commencent. Il croit qu'il peut me faire jouir sans jamais céder. Il ne sait pas encore pourquoi je suis là : le déverrouiller cran par cran, jusqu'à ce qu'il morde.

Extrait

Le début du livre

Il fait noir dans l'antre et je le sais à ma peau.

Quelque chose de plus grand que moi respire contre le mur du fond, lent, patient, et mon corps se tourne vers ce souffle au lieu de fuir. L'antre de Thorne sent le fauve. La pierre froide d'abord, puis une chaleur animale posée par-dessus, musquée, qui me prend à la gorge et descend plus bas. Je suis venue chercher exactement ce qui pourrait me tuer.

Je ne le vois pas. C'est son avantage, le prédateur qui possède le noir, qui connaît chaque angle de cette pièce que je devine à peine. Mais je sais où il est. Je le sens comme on sent un orage avant la pluie, cette pression sur la nuque, ce poids dans l'air. Il me regarde. Depuis combien de temps, je l'ignore, et ça devrait me glacer. Ça me réchauffe.

Je fais un pas vers le souffle.

Le grondement qui me répond n'a rien d'humain. Il monte du sol, traverse mes pieds nus, remonte le long de mes jambes. Un avertissement. Recule. Tout être normal reculerait. Moi je pose l'autre pied, et je souris dans le noir parce que je sais qu'il voit mon sourire quand moi je ne vois rien.

Là. Deux points pâles à hauteur d'homme, plus haut peut-être. Ses yeux. Ils captent la seule lueur qui traîne sous la porte et la retournent contre moi, verts, fixes, animaux. Je soutiens ce regard que je distingue à peine. Je ne baisse pas les miens. C'est la première chose qu'il apprendra de moi ce soir : je ne détourne pas la tête.

– Tu n'as pas peur.

Sa voix racle, basse, plus proche que ses yeux ne le laissaient croire. Il a bougé sans un bruit.

– Non.

– Ton pouls dit autre chose.

Il l'entend. Bien sûr qu'il l'entend, ce cœur qui cogne trop vite sous mes côtes, faim et pas terreur. Il perçoit tout, on m'a prévenue. Le moindre frisson, la moindre montée de chaleur, il la lit avant que je l'aie décidée. Ça devrait me désarmer. Ça me donne envie de lui donner à lire tout ce que j'ai.

– Mon pouls dit ce que je veux.

Je fais un pas de plus.

– Et je te veux, toi.

Le silence après ça. Épais, chargé, vivant. Je l'entends inspirer, une longue prise d'air par le nez, et je sais qu'il vient de me respirer. De prendre mon odeur comme on prend une information. Ses narines. Je devine plus que je ne vois le frémissement, cette façon qu'a le fauve de goûter l'air pour savoir ce que la femme lui cache.

Elle ne lui cache rien.

Je connais sa réputation. Le métamorphe qui se tient. Celui dont les mains ne dérapent jamais, dont la retenue est légendaire, un fauve tenu en laisse si serrée que personne ne l'a jamais vu lâcher. On me l'a raconté comme un mur. Moi j'ai entendu une porte. Un homme qui se retient si fort, c'est un homme qui a quelque chose d'énorme à retenir. Et ce quelque chose, ces crocs qu'il verrouille derrière sa politesse de prédateur, je suis venue les lui prendre.

– Approche encore et je ne réponds plus de rien.

La menace sort douce. Presque tendre. C'est ce qui la rend crédible.

– Tant mieux.

Un mouvement dans le noir. De l'air déplacé, une masse chaude qui contourne, et le voilà derrière moi sans que j'aie pu suivre le trajet. Le prédateur ne charge pas de face. Il prend le dos. Sa chaleur irradie contre mes omoplates, il ne me touche pas encore, il laisse juste l'espace entre nous devenir brûlant. Un centimètre. Peut-être deux. Assez pour que chaque poil de ma nuque se dresse vers lui.

– Là, il murmure, tout contre mon oreille. Ton cœur. Il vient d'accélérer.

– Pour toi.

Son souffle passe sur ma nuque nue. Précisément là où des crocs se poseraient. Il le sait, je le sais, et aucun de nous ne le dit. La marque qu'il n'a pas encore laissée chauffe déjà sous ma peau, à cet endroit exact. Je la veux là.

Je penche la tête sur le côté. Je lui offre la gorge.

Et j'attends de voir combien de temps le fauve va tenir.

Il ne me touche pas tout de suite. C'est sa façon de me punir d'être entrée sans peur.

L'espace derrière moi vibre de sa présence. Je sens la chaleur de son torse contre mes omoplates sans qu'un centimètre de peau ne se rencontre, cette proximité pire qu'un contact parce qu'elle promet sans donner. Le fauve teste. Il attend de voir si je vais craquer la première, me retourner, réclamer. Il ne me connaît pas encore.

Je reste immobile, la nuque offerte, et je laisse le silence travailler pour moi.

Puis sa main monte. Lente. Si retenue que je sens chaque phalange choisir sa trajectoire, remonter le long de mon flanc, ma taille, mes côtes, sans jamais peser. Elle s'arrête à la base de ma gorge. Elle ne serre pas. Elle se pose, chaude, large, et je devine à sa paume la retenue de tout un corps qui pourrait me briser et choisit de ne pas le faire.

Au bout de son index, quelque chose de dur effleure ma peau. Une griffe à demi sortie, juste assez pour tracer une ligne froide de ma clavicule à l'angle de ma mâchoire, sans appuyer, sans entamer. Le danger à l'état pur, tenu à un cheveu de la douceur.

– Tu sens ça, il murmure.

– Oui.

– Je pourrais t'ouvrir la gorge avant que tu aies fini de respirer.

Sa voix ne menace pas vraiment. Elle constate. Et sous le constat il y a autre chose, un tremblement qu'il croit cacher, la difficulté de tenir la griffe si légère quand tout en lui voudrait appuyer.

– Mais tu ne le feras pas.

– Non.

– Parce que tu te tiens.

Sa griffe s'immobilise sur ma jugulaire, exactement là où le sang bat le plus fort.

– Toujours, il dit.

Et c'est ça, le mot que je suis venue défaire. Toujours. Cette laisse qu'il porte comme une seconde peau, ce contrôle dont on m'a parlé comme d'une vertu et que je vois, moi, comme un gâchis. Un prédateur pareil, tenu en permanence. Quel gaspillage.

Je bascule un peu la tête pour appuyer ma gorge contre sa griffe. Un millimètre de plus et elle entamerait. Je le sens se raidir dans mon dos, un frisson qui parcourt tout le mur de chaleur derrière moi.

– Ne fais pas ça, il souffle.

– Pourquoi ?

– Parce que mon contrôle a des limites et que tu viens de trouver la première.

Ses narines frémissent contre mes cheveux. Il me respire encore. À chaque inspiration il prend un peu plus de moi, mon odeur, ma chaleur, l'accélération de mon pouls qu'il lit comme un livre ouvert, et à chaque fois le bras posé sur ma gorge se resserre d'un cran, malgré lui.

Je baisse les yeux vers ma propre clavicule.

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