LÉNA ORSO
Couverture de Les trois monstres du bal me veulent

Les trois monstres du bal me veulent

Dracula me mord, son loup-garou me fouille, son DJ demande la permission. Je les ai essayés chacun leur tour, puis ensemble. Romance d'Halloween.

Roman · environ 5 h de lecture · paru le 8 octobre 2026

N° 7 des plus lus en ce moment

L'histoire

Les trois monstres du bal me veulent est une romance monstre de Léna Orso.

Mon nouveau client s'appelle Dracula. Budget sans plafond, réunions de nuit uniquement, et un cahier des charges assez spécial qui interdit l'ail et les miroirs mais réclame quarante salons de repos. Je suis wedding planner et ma boîte coule demain matin, donc j'ai signé avant de demander à quoi servent les salons, naturellement.

Le maître de maison lit ses contrats à voix haute, très lentement, les yeux sur mon cou. Son chef de la sécurité est un loup-garou qui sent tout ce que je pense, et ce que je pense l'intéresse beaucoup. Son DJ fait deux mètres dix, il est cousu main, disons, et il demande la permission avant chaque geste, ce qui n'est pas désagréable.

Mais bon, j'ai quand même une fête à organiser, je ne peux pas passer mon temps à traîner avec le staff, même si j'adore ça.

Le bal a lieu dans trente jours. Règle du métier : ne jamais signer avant d'avoir comparé tous les devis. Alors je compare, et pas que les devis. Longuement.

Parfois deux à la fois.

Why choose centré sur elle · Vampire · Loup-garou · Monster romance · Comédie très épicée

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

J'ai les pieds en feu dans des escarpins que je porte depuis vingt heures. Quelqu'un frappe à la porte de mon bureau, et il est trois heures du matin. Rue de la Roquette, deuxième étage sans ascenseur, et à neuf heures un huissier viendra y compter mes chaises.

J'en ai quatre. Ce sera l'inventaire le plus court de sa carrière.

Je ne bouge pas. Autour de moi, quatorze cartons marqués « Delphine & Arnaud » attendent un mariage qui n'aura pas lieu. Quatre cents lanternes en papier, des ronds de serviette gravés aux initiales, une arche en bouleau démontée qui me coûte encore un loyer de garde-meubles. Delphine a annulé en juin. Elle avait vu la vidéo, comme tout le monde. Onze millions de vues : une pièce montée de six étages qui penche, qui hésite, et qui s'effondre sur un témoin en kilt. On m'y entend crier « non non non » sur trois octaves. Personne n'a retenu le reste de la journée, qui était pourtant impeccable.

On frappe encore. Trois coups, espacés avec une patience de notaire.

Je devrais avoir peur. Je suis surtout fatiguée. Depuis février, je n'ai pas dormi plus de quatre heures d'affilée, et je n'ai rien fait d'autre dans un lit non plus, faute de créneau. Mon agenda est une zone sinistrée. Ma vie sexuelle est un carton de plus, avec « à traiter » écrit dessus au feutre.

J'ouvre.

L'homme sur le palier est très pâle. Une pâleur de professionnel, travaillée, entretenue, un teint qu'on obtient en évitant le soleil depuis Napoléon. Costume anthracite, cartable en cuir, cheveux blancs lissés en arrière. Il tient une carte de visite d'une main gantée.

– Madame. Je représente un client qui souhaiterait s'attacher vos services.

– À trois heures du matin ?

– Mon client ne reçoit qu'à ces heures-là.

La carte porte un nom de cabinet, une adresse à Dijon, et aucun numéro de téléphone. Je la retourne. Le dos est vierge, et le papier coûte plus cher que mon loyer.

– Il s'agit d'un bal privé, dit l'avocat. Le 31 octobre. Environ six cents invités. Budget sans plafond.

Je le fais entrer, parce que « sans plafond » est une formule que je n'ai pas entendue depuis 2023 et que j'ai envie de l'entendre une deuxième fois. Il s'assoit sur l'une de mes quatre chaises. Il passe en revue les cartons, les lanternes, la tache de café sur le mur, et il ne commente rien. Je l'apprécie déjà.

– Le 31 octobre, je dis. Une soirée d'Halloween.

– Mon client n'emploie pas ce mot.

– Six cents invités en un mois. C'est impossible.

– Mon client pense le contraire.

– Votre client n'a jamais fait de devis traiteur.

– Mon client a fait beaucoup de choses.

Il le dit sans sourire. J'attrape un bloc et un stylo par réflexe, comme d'autres attrapent un crucifix.

– Mon tarif de nuit est majoré de quarante pour cent.

– Entendu.

– Et je prends la moitié en acompte à la signature. Virement immédiat.

– Entendu.

– Soixante pour cent, alors.

– Entendu, madame.

On se jauge. Je viens de monter mon acompte deux fois en dix secondes sans savoir en quoi consiste le travail, et il n'a pas cillé. Soit c'est une arnaque, soit c'est le meilleur client de ma carrière. Dans les deux cas, l'huissier passe à neuf heures.

– Et le cahier des charges ?

– Mon client tient à vous le présenter lui-même. Cette nuit. Une voiture attend en bas.

– Cette nuit, il en reste quatre heures.

– Précisément. Nous avons jusqu'à l'aube.

J'ai une douzaine de questions raisonnables. Où, qui, combien de kilomètres, pourquoi l'aube, pourquoi moi. Je baisse le nez sur mes escarpins, sur mes chevilles gonflées, sur le carton « Delphine & Arnaud » qui me sert de repose-pieds depuis juin. Il y a des soirs où l'on pose des questions raisonnables, et des soirs où l'on a un huissier le lendemain.

Je fourre dans mon sac le classeur des fournisseurs, deux chargeurs, mon kit de secours (épingles, pansements, détachant, une flasque de cognac à usage strictement professionnel) et une paire de baskets. Je garde les escarpins aux pieds. On ne rencontre pas un client sans plafond en baskets. On les enfile dans la voiture, quand il a le dos tourné.

– Je vous suis, je dis.

L'avocat se lève, reboutonne sa veste, et jette un dernier coup d'œil aux lanternes.

– Mon client apprécie la ponctualité davantage que l'élégance, dit-il.

– Tant mieux. Ce soir, il aura la ponctualité.

Je ferme à double tour. Dans l'escalier, je compte mentalement ce que soixante pour cent de « sans plafond » peut représenter, et le chiffre qui me vient est si grossier que je manque une marche.

La voiture est une Mercedes noire des années soixante-dix, longue comme une péniche, cirée à en refléter les réverbères. C'est l'avocat qui conduit. Je m'attendais à un chauffeur. Il m'ouvre la portière arrière, fait le tour, s'installe au volant, règle son rétroviseur d'un geste précis et ne s'en sert plus jamais.

Porte d'Italie, il roule à cent dix. Sur l'A6, à cent quatre-vingt-dix.

Je m'accroche à la poignée au-dessus de la vitre et je change de chaussures à l'aveugle, le front contre le dossier du siège passager. Un escarpin glisse sous la banquette. Je le laisse. Il vit sa vie.

– Vous roulez toujours comme ça ? je demande.

– Seulement quand l'aube est en face.

– Elle est en face depuis la porte d'Italie.

– Donc j'accélère. Logique.

Les panneaux défilent trop vite pour que je les lise. Auxerre, peut-être. Avallon. Un radar flashe sur notre gauche avec un enthousiasme de paparazzi. L'avocat ne ralentit pas.

– Vous allez perdre votre permis.

– Je ne m'embarrasse pas de ce genre de considérations.

– Vous l'avez, au moins le permis ?

– Depuis 1931.

Je décide de ne rien faire de cette information. Ses mains gantées n'ont pas bougé du volant depuis Paris. Je plonge sous la banquette pour récupérer mon escarpin, sans succès, ce qui m'occupe pendant vingt kilomètres.

– Et votre client, il s'appelle comment ?

– Il vous le dira.

– Il a un secteur d'activité ? Une préférence de menu ? Des allergies ?

L'avocat réfléchit. Ça dure un kilomètre et demi.

– Pas d'ail.

– C'est tout ?

– C'est le principal.

J'écris « pas d'ail » dans mon bloc, en haut d'une page blanche, et je le souligne deux fois. C'est la première ligne d'un cahier des charges à budget sans plafond, et c'est une contrainte de restaurant de quartier. Mon métier consiste à faire comme si c'était normal. Je fais ça très bien. J'ai déjà organisé un mariage où la mariée exigeait que les cygnes du bassin soient tous du même sexe, pour des raisons qu'elle n'a jamais voulu préciser. J'ai trouvé les cygnes.

Vers cinq heures, la fatigue me rattrape. Ma tête bascule contre la vitre. Je rêve de pièces montées qui tiennent debout et d'huissiers en kilt.

Quand je rouvre les yeux, on ne roule plus sur l'autoroute. La Mercedes remonte une allée de tilleuls si longue que les phares n'en voient pas le bout. Le gravier crisse sous les pneus comme un paquet de chips qu'on écrase. Puis les arbres s'écartent, et le château apparaît.

Je connais les châteaux. J'en loue quatre par an, en moyenne, à des familles qui veulent des photos avec des tourelles. Celui-là, je ne l'ai jamais vu dans aucun catalogue. Deux ailes en pierre claire, un corps de logis à hautes fenêtres, une tour ronde coiffée d'ardoise, des douves sans eau où pousse une herbe trop verte pour la saison. Toutes les fenêtres sont éclairées. Toutes les fenêtres ont leurs volets intérieurs tirés à moitié.

– Montcreux, dit l'avocat. Côte-d'Or.

– C'est à vendre ?

– Rien n'est à vendre ici, madame.

Il se gare devant le perron, coupe le moteur, et consulte sa montre. Je consulte la mienne. Cinq heures cinquante-deux. Il pousse un soupir si discret qu'il ressemble à une politesse.

– Deux heures, dit-il. C'est suffisant.

Je ne demande pas pour quoi faire.

Le vestibule est grand comme mon appartement, dallé de noir et blanc, chauffé par une cheminée où l'on ferait rôtir un veau. Un escalier monte en double révolution vers une galerie de portraits. Des hommes en fraise, en perruque, en redingote, en smoking. Ils ont tous le même nez. Je remarque ça tout de suite, parce que c'est mon métier de repérer les airs de famille dans un plan de table.

Je remarque aussi autre chose, en retirant mon manteau.

Il n'y a aucun miroir. Pas dans le vestibule, pas au-dessus de la cheminée, pas dans l'enfilade de salons que j'aperçois par la porte ouverte. Sur les murs tendus de soie verte, il reste des rectangles plus clairs, là où quelque chose a été accroché longtemps puis décroché. Des dizaines de rectangles. Comme si on avait fait le ménage d'un coup, il y a très longtemps, et qu'on n'avait jamais repeint.

Je passe une main dans mes cheveux, par habitude, pour vérifier une coiffure que je ne peux pas vérifier. J'ai un poudrier au fond de mon sac. Je me promets de m'en servir avant que le client ne me voie avec la marque de la vitre sur la joue.

– Par ici, dit l'avocat.

Le cabinet est au premier étage, au bout de la galerie des nez. L'avocat frappe, ouvre, s'efface, et referme derrière moi sans entrer. J'entends ses pas repartir dans le couloir, pressés, comme ceux d'un homme qui a un rendez-vous avec un lit.

La pièce est tapissée de livres du sol au plafond. Un bureau en acajou occupe le centre, si grand qu'on pourrait y servir un banquet de vingt couverts. Dessus, il n'y a presque rien : un sous-main en cuir, un encrier, un coupe-papier, une liasse de feuillets, un stylo à plume. Chaque objet est posé à angle droit par rapport au bord, et à égale distance du suivant. On dirait une table dressée par quelqu'un qui aurait peur des miettes.

Le client est debout devant la fenêtre, de dos, les mains croisées derrière lui.

Il se retourne sans hâte. Il est grand et mince, dans un costume noir si bien coupé qu'il a l'air d'avoir été cousu sur lui pendant qu'il dormait. Des cheveux sombres, argentés aux tempes. Une peau encore plus pâle que celle de l'avocat, et sous les yeux, des cernes d'un violet délicat, comme s'il n'avait pas dormi depuis la Restauration. Il a l'âge qu'on donne aux hommes qui ont décidé de ne plus en avoir. Quarante ans, cinquante. Ses mains, quand il les ramène devant lui, sont longues, fines, très soignées.

Il s'approche du bureau sans me tendre la main, redresse le stylo à plume d'un demi-centimètre, pour qu'il soit exactement parallèle au coupe-papier, et seulement alors il s'occupe de moi.

– Madame. Asseyez-vous, je vous prie.

Il reste debout. Je m'assois dans un fauteuil club qui m'avale jusqu'aux hanches, et je me retrouve à lever le menton vers lui comme une élève convoquée.

– Vous avez vu la vidéo, je dis. Je préfère qu'on commence par là, ça nous fera gagner du temps.

– Je l'ai vue.

– Tout le monde l'a vue.

– Personne ne l'a vue jusqu'au bout. Elle dure dix-neuf minutes. La pièce montée s'effondre à la deuxième.

– Les gens s'arrêtent au kilt. Après, ils partagent.

Je le fixe. Il ne sourit pas.

– Pendant les dix-sept suivantes, poursuit-il, vous faites relever un témoin de cent kilos, vous remplacez le dessert par des assiettes de fromage que vous êtes allée chercher vous-même à la cuisine, et vous remettez l'ouverture du bal à l'heure prévue. À la minute près. J'ai vérifié.

– Personne ne m'a jamais parlé des fromages.

– C'était le meilleur moment.

Il saisit la liasse de feuillets, l'aligne sur le sous-main en tapotant la tranche, et commence à lire. Il a une voix grave, posée, qui laisse entre chaque phrase un silence un peu plus long que nécessaire, comme s'il laissait à chaque mot le temps de se mettre d'équerre.

– Article premier. Le bal se tient le 31 octobre, de minuit à l'aube. Article deux. Aucun ail, sous aucune forme, y compris dans les sauces. Article trois. Aucun miroir, aucune surface réfléchissante décorative. Article quatre. Il sera prévu quarante salons de repos.

– Quarante ?

– Quarante. Article cinq. Des masques seront fournis à l'ensemble des invités.

J'écris tout. Quarante salons de repos, pour six cents invités, ça fait un salon pour quinze. Soit ses invités sont très âgés, soit ils boivent énormément.

– On peut mutualiser les salons, je dis. Avec un bon rétroplanning et une signalétique claire, on descend à vingt.

– Rétroplanning, répète-t-il.

Il le dit comme on goûte un vin dont on n'est pas sûr qu'il soit vin.

– C'est un calendrier à rebours. On part de la date, on remonte.

– Je connais le principe. Je n'avais jamais entendu le mot. Quarante salons, madame.

– Quarante salons.

– L'an dernier, il n'y en avait que douze. (Il marque une pause.) L'an dernier fut... regrettable.

Il tourne une page sans préciser.

– Article neuf. La prestataire se rendra disponible à toute heure de la nuit.

Il lève les yeux du feuillet. Ça ne dure qu'une seconde. Je décide que c'est une clause de disponibilité et j'écris « disponibilité nocturne » en capitales bien droites.

– Article dix. Le client assistera en personne à chaque essai, et aucune prestation ne sera réputée achevée tant qu'il ne l'aura pas déclarée pleinement satisfaisante.

– C'est standard, je dis, un peu trop vite.

– Vraiment ?

– Tous mes clients veulent être satisfaits.

– Je n'en doute pas. (Le silence, encore plus long.) Je suis plus exigeant que tous vos clients.

Mon stylo s'arrête au milieu d'un mot. Je le relance. Je souligne « satisfaisante » deux fois, ce qui n'a aucun sens administratif. Il fait chaud dans cette pièce. Il y a une cheminée éteinte, les volets sont tirés à moitié, et il fait chaud, et c'est entièrement la faute de ce fauteuil club.

– Vous permettez ? je dis. J'ai fait deux cent quarante kilomètres la joue contre une vitre.

Il incline la tête. Je sors le poudrier de mon sac, je l'ouvre, et je l'oriente pour vérifier les dégâts. Une marque rouge en travers de la pommette, du mascara à l'endroit où il ne devrait pas être, rien d'irrattrapable. Je tamponne. J'incline le petit miroir pour voir mes cheveux, et par-dessus mon épaule j'aperçois le bureau, les livres, la fenêtre aux volets mi-clos.

Et le stylo à plume, qui flotte tout seul au-dessus du sous-main, à hauteur de poitrine.

Je referme le poudrier. Je le rouvre. Le stylo flotte toujours, et il tourne lentement sur lui-même, comme entre des doigts qui jouent avec. Je relève la tête. Le client est là, devant son bureau, le stylo à la main, et il assiste à mon manège avec une patience polie.

Je referme le poudrier une seconde fois. Je le range dans mon sac. Je remonte la fermeture éclair.

L'ail proscrit jusque dans les sauces. Les miroirs décrochés depuis des siècles. Un bal de minuit à l'aube. Un avocat qui a passé son permis en 1931. Une galerie de portraits où tout le monde a le même nez depuis la fraise jusqu'au smoking.

– Vous êtes..., je commence.

– Oui.

Il ne dit rien de plus. Il repose le stylo là où il était, parallèle au coupe-papier, et croise les mains derrière le dos. J'attends qu'il me demande si ça pose un problème. Il a l'air de savoir que ce n'est pas le problème.

J'ai organisé des mariages pour des ministres, pour un rappeur qui voulait entrer à cheval, pour une héritière qui a épousé son coach de padel devant six cents personnes et divorcé avant le dessert. Mon cerveau fait ce qu'il fait toujours dans ces cas-là. Il ouvre un tableur. Six cents invités. Quarante salons. Zéro ail. Un client dont le nom figure dans tous les rayons épouvante de toutes les librairies du monde.

– Pourquoi moi ? je demande.

– J'ai visionné deux cent douze vidéos de mariages ratés, cet été. Tous vos confrères pleurent, ou s'enfuient, ou accusent le traiteur. Vous êtes la seule qui soit allée au bout, chercher le fromage.

– Continuer quand tout s'écroule. C'est la seule de mes compétences qui ne figure pas sur mon site.

– C'est la seule qui m'intéresse.

Il dit ça en me fixant, et pendant une seconde son regard descend, passe sur mon décolleté, qui est pourtant honnête pour six heures du matin, et s'arrête sur mon cou. Sur ce creux, à gauche, sous la mâchoire, là où le pouls se voit quand on court un escalier. Puis il remonte à mon visage comme si de rien n'était, et il tapote la liasse sur le sous-main.

Je sens mon pouls à cet endroit-là. Il bat comme s'il avait monté les deux étages de la rue de la Roquette.

Voilà où j'en suis. Huit mois sans dormir. Huit mois sans rien. Un huissier dans trois heures, un contrat à budget sans plafond devant moi, et un vampire de plusieurs siècles qui me lit des clauses à double fond avec la voix d'un homme qui commande un vin rare. Je devrais penser à la mutualisation des salons de repos. Je pense à sa bouche, et à ce qu'il y a derrière.

Je me demande, très sincèrement, ce que ça fait.

Avec un vampire. Est-ce qu'il est froid partout ? Est-ce qu'il respire ? Est-ce que ça mord, forcément, ou est-ce que c'est en option, comme le vestiaire ? Quinze ans de métier, et c'est la première fois que la question me vient à propos d'un client. En temps normal, je me mords la langue. En temps normal, je ne suis pas à trois heures d'une faillite, dans un fauteuil trop profond, en train de fondre.

Alors je fais ce que je fais toujours quand j'ai peur d'avoir l'air de demander quelque chose : je le demande en rigolant.

– Question professionnelle, je dis. Pour le brief traiteur.

– Je vous écoute.

– Ça fait quoi, avec un vampire ?

Le silence qui suit dure assez longtemps pour que je regrette, puis pour que j'arrête de regretter. Sans rire, il prend le coupe-papier, le soulève, le repose un millimètre plus à droite. Il contourne le bureau d'un pas, pas deux. Il reste à distance. Ses mains retournent derrière son dos.

– Article onze, dit-il. La prestataire pose son stylo.

Il attend. Il a une tête à pouvoir attendre jusqu'à la fin des temps, et il l'a sans doute déjà fait deux ou trois fois.

Je pose mon stylo.

Chapitre 2

– Article douze, dit-il. Chaque article sera paraphé par la prestataire avant d'être exécuté.

Il pousse la liasse vers le bord du bureau, de mon côté, du bout de l'index. Le stylo à plume suit le même chemin. Il ne s'est pas approché d'un centimètre.

– Et si la prestataire ne paraphe pas ?

– Alors rien n'est exécuté. Article treize. La prestataire peut résilier le présent contrat à tout moment, par un seul mot, sans pénalité ni préavis.

– Quel mot ?

– Choisissez-le.

J'y réfléchis trois secondes, pour la forme.

– Fromage.

Il ne cille pas. Il a peut-être un tic au sourcil gauche, un tout petit, qui se résorbe aussitôt.

– Fromage, répète-t-il, comme s'il le consignait dans un registre de chancellerie. Article quatorze.

Je m'extrais du fauteuil club, ce qui prend plus de temps que prévu et ruine une partie de mon mystère. Je me penche sur le bureau. Sur la page, sous l'article treize, il n'y a rien d'écrit. Je comprends qu'il va les inventer au fur et à mesure et que je vais parapher du vide. Je paraphe. A. comme Audrey, avec la petite boucle que je fais depuis le collège.

– Article quatorze. La prestataire retire ses chaussures.

Coup d'œil à mes pieds. Des baskets blanches, avachies, avec un lacet gris. J'avais gardé les escarpins pour lui et j'en ai perdu un sous une banquette. Il n'existe aucune façon élégante de retirer des baskets devant un vampire. J'essaie avec le talon, comme au lycée. La première résiste. Je finis par m'asseoir sur l'accoudoir et je tire dessus à deux mains.

Il attend sans un mot. Ses mains sont toujours derrière son dos.

– Article quinze, reprend-il quand la deuxième basket touche le tapis. La veste.

Je paraphe. Je retire la veste de mon tailleur, je la plie, je la pose sur le fauteuil. Réflexe de métier : je ne sais pas laisser traîner un vêtement.

– Seize. Le chemisier. Un bouton à la fois, en commençant par le haut.

Je paraphe. Je suis moins sûre sur les boutons que sur le stylo. Le premier passe. Le deuxième accroche. L'air de la pièce me mord le haut de la poitrine, là où le tissu s'écarte. Au quatrième bouton, je l'entends respirer. Je ne savais pas qu'il en avait l'usage. Au sixième, le chemisier s'ouvre en entier, et je le laisse glisser de mes épaules jusqu'au sol.

Je ne le plie pas. Il le remarque. Le tic au sourcil revient, plus long.

– Dix-sept. La jupe. Dix-huit, les bas. Vous parapherez les deux.

– Vous regroupez les articles, je dis. C'est contraire à l'esprit du contrat.

– Je vous fais gagner du temps. Vous me l'avez demandé en entrant.

Je paraphe deux fois. La fermeture éclair de la jupe descend avec un bruit qui me paraît obscène dans cette pièce pleine de livres. Les bas, je les roule le long de mes jambes, un par un, penchée en avant, et je sais exactement ce qu'il voit de moi en cet instant parce que je sens son regard comme une main posée à plat sur mes reins. Je me redresse en soutien-gorge et en culotte dépareillés. Noir en haut, bleu marine en bas. Huit mois que personne ne vérifie.

– Je précise que je ne m'attendais pas à être inspectée, je dis.

– Dix-neuf, dit-il, sans relever. Le reste.

Je dégrafe le soutien-gorge. Mes seins se libèrent dans l'air tiède et mes tétons se dressent aussitôt, durs, presque douloureux, pointés vers lui comme deux mains levées en réunion. J'enlève la culotte. Je paraphe l'article dix-neuf toute nue, penchée sur son bureau, et la plume grince sur le papier.

– Vingt, dit-il, et sa voix a baissé d'un demi-ton. Asseyez-vous sur le bureau. Sur le contrat.

Le cuir du sous-main me saisit les fesses, les feuillets craquent sous moi. Je m'assois face à lui, au milieu de ses objets alignés, qui ne le sont plus du tout. L'encrier a reculé. Le coupe-papier est tombé sur le tapis. Il ne le ramasse pas.

– Reculez d'un demi-centimètre. Là. Posez les talons sur le bord. Ouvrez les genoux.

J'obéis, et je me retrouve ouverte devant un homme tout habillé, à trois mètres de moi, qui n'a pas décroisé les mains. Ma chatte est trempée. Je le sens à la fraîcheur de l'air sur moi, à la façon dont mes jambes tremblent de tenir la position. Huit mois de pression accumulée qui cherchent la sortie la plus proche, et la sortie la plus proche, c'est cet homme et sa voix de notaire.

Il m'examine. Longtemps. Sans rien dire.

– Article vingt et un, dit-il enfin. La prestataire se touche. Comme je le dirai.

Je tends la main vers le stylo.

– Le paraphe, je dis.

– Accordé d'avance. Main droite. Deux doigts. Posez-les à plat, sans bouger.

Je les pose sur moi, à plat, sur la fente mouillée, et je ne bouge pas. Je connais l'exercice : c'est celui du plateau de coupes qu'on tient pendant le discours du père de la mariée. En plus mouillé. Tout mon corps réclame un mouvement, n'importe lequel. Je sens mon clitoris gonflé battre sous la pulpe, au rythme de ce pouls qu'il a repéré tout à l'heure.

Il laisse passer cinq secondes. Je les compte.

– Maintenant, ouvrez votre chatte. Lentement. Je veux voir l'intérieur.

Je m'ouvre, index et majeur en V, et la fraîcheur de la pièce me touche à l'intérieur. Je suis rose, luisante, offerte sur un contrat de prestation événementielle. Il penche la tête d'un degré. Rien d'autre. Il ne s'approche pas.

– Le majeur. Remontez. Un demi-centimètre. Là.

Là, c'est exactement là. Je ne sais pas comment il le sait à trois mètres, mais mon majeur tombe sur le point précis où tout se branche, et je lâche un petit bruit aigu, très peu professionnel.

– Petits cercles. Plus petits que ça. Oui. Ne changez rien.

Je fais des petits cercles. Il ne dit plus rien. Dix secondes. Le papier craque sous moi chaque fois que mes hanches bougent. J'entends l'horloge quelque part dans le couloir, mes propres halètements, et le silence de l'autre côté du bureau, épais comme du velours. Il a délaissé mon visage pour ma main, et c'est pire.

– Plus lentement.

Je ralentis. Ralentir quand tout exige l'inverse : il appelle ça une instruction, j'appelle ça un supplice. Ça monte par à-coups courts qui retombent avant d'arriver. Je serre les orteils sur le bord du bureau. L'encrier tremble.

Vingt secondes de silence, cette fois. Il n'a toujours pas décroisé les mains. Mais un muscle tressaute sous sa tempe.

Je sais ce qu'il va dire ensuite. Je le sais parce que je l'entends venir, parce qu'il a le rythme d'une phrase qui arrive, parce que mon corps n'en peut plus d'attendre la permission. Alors je glisse deux doigts en moi avant qu'il ait ouvert la bouche. Profond, d'un coup, jusqu'à la dernière phalange, et je gémis sans aucune dignité.

Il inspire. Fort. Une vraie inspiration, qui n'a plus rien de poli.

– Je ne l'avais pas encore dit, dit-il.

– Vous alliez le dire.

– J'allais le dire.

Il décroise les mains. Il les considère un instant, comme des objets dont il ne se souvient plus de l'usage, puis les remet derrière son dos, nouées l'une dans l'autre à se rompre. À son échelle, c'est un homme qui renverse une table.

– Gardez-les en vous. Courbez-les vers l'avant. Vers vous. Cherchez le point qui résiste.

Je courbe. Je cherche. Je trouve, et je referme les cuisses sur ma main, et il claque la langue, une seule fois, très sec.

– Ouvrez.

J'ouvre. Mes doigts vont et viennent, je me baise sur son bureau avec des bruits mouillés qui résonnent contre deux mille livres reliés. Mon pouce a repris le clitoris sans qu'il ait eu besoin de le demander. Il voit. Il ne corrige pas.

– Audrey.

C'est la première fois qu'il dit mon prénom. Il le dit sur le ton d'un ordre, et rien ne suit. Mon prénom reste posé là, et je me cambre dessus comme sous une main.

– Répétez ça, je souffle.

– Non. (Un silence.) Si je le répète, je traverse la pièce. Si je traverse la pièce, je n'arrive pas au bout du contrat.

Il le dit sans quitter ma main des yeux. Sa voix n'est plus tout à fait aussi calibrée. Le bord des mots accroche.

– Et vous tenez beaucoup, au bout du contrat ?

– J'y tiens plus que vous ne le croyez. Accélérez.

J'accélère. Ça revient, plus haut, et cette fois ça tient. Ça grimpe du bas de mon ventre jusque dans mes seins, dans mes lèvres, dans mes genoux qui tremblent au bord du bureau. Je suis à deux secondes de jouir, peut-être moins, et je le lui dis comme je peux.

– Là...

– Arrêtez.

J'arrête. Je ne sais pas comment. Je me fige, la main en moi. Mes hanches donnent encore un coup, sur l'élan, et je les plaque contre le bureau. Tout mon corps tient au bord, en équilibre, comme une pièce montée à la deuxième minute.

– Vous êtes un monstre, je dis.

– C'est dans l'annuaire.

Et il traverse la pièce.

Il le fait sans hâte, trois pas, et chacun me paraît durer une saison. Il s'arrête entre mes genoux ouverts. Il sent le froid propre, le papier ancien, et une note de métal en dessous, comme une clef qu'on a gardée longtemps dans la main. Il ne me touche pas. Il est si près que je sens l'air bouger quand il parle, et cet air-là n'a aucune chaleur.

– Retirez votre main.

Je la retire. Elle luit. Il l'étudie, puis moi, et je vois enfin ce que ça lui coûte. Ses cernes se sont creusés. Sa bouche est entrouverte. Il y a, juste derrière la lèvre supérieure, quelque chose de blanc et de pointu qui n'y était pas tout à l'heure.

– Dernier article, dit-il. Le client constate lui-même la bonne exécution.

Il sort une main de derrière son dos. Une seule. Il pose deux doigts sur moi.

Ils sont froids comme le marbre d'une église en février, et je suis si brûlante que le contraste me traverse de part en part. Il sait où appuyer, de combien, dans quel sens. À plat sur mon clitoris, une pression, une seule, qui descend et remonte d'un millimètre. Je m'agrippe au bord du bureau. L'encrier se renverse. Personne ne le relève.

– Pas encore, murmure-t-il.

Il ne bouge presque pas. Ses doigts glissent en moi, lents, glacés, et le froid qui entre me fait l'effet d'une gorgée d'alcool fort avalée trop vite. Ma chatte se serre autour de lui. Il pose le pouce en haut, sur le bouton gonflé, et il se tait.

Ça dure. Cinq secondes, dix, je ne compte plus. Je halète là-dedans. Je tremble. Il m'observe avec une attention terrible, comme s'il vérifiait la dernière ligne d'un acte notarié. Sa main ne fait presque rien. C'est le silence qui travaille, et chaque seconde qu'il y ajoute me pousse d'un cran.

– Maintenant, dit-il.

Je jouis.

Pour le brief traiteur, j'avais une phrase. Une bonne. Je l'avais préparée pendant qu'il comptait ses articles, quelque chose sur la température de service et les vampires, une vanne à trois étages, avec une chute. Ça commence comme ça, « Pour le brief traiteur, ça fait », et puis ça fait. Ça fait, ça fait. Mes cuisses se referment sur son poignet, mes reins décollent des feuillets, je crie, longtemps, sans mot dedans, et toute la pression de huit mois lâche par le bas du ventre. Je jouis sur sa main, par spasmes brefs qui me plient en deux, et je m'accroche à sa manche, au tissu parfait de sa manche, et je le froisse sans aucune pitié. Des larmes me montent aux yeux, bêtes, de trop-plein.

Quand je peux de nouveau voir, il n'a pas bougé. Sa main est toujours en moi, immobile. Des répliques me contractent encore autour.

Il retire sa main et la contemple. Puis il parle, et sa voix n'est plus du tout à lui.

– Je n'avais pas prévu... (Il s'éclaircit la gorge, ça ne sert à rien.) Je n'avais rien prévu de tout ça. Recommencez-le. Je vous en prie.

Je ris. Un rire mouillé, épuisé, idiot.

– C'est tout ? je dis. Pour le brief traiteur, c'est un peu léger. Vous ne m'avez même pas mordue.

– La morsure figure en annexe.

– Il y a une annexe ?

– Il y a toujours une annexe. L'article vingt-huit prévoit que la prestataire...

Il s'interrompt. Un trait de lumière grise vient de passer entre les volets et de se poser sur le tapis, à un mètre de sa chaussure. Il le toise comme un huissier sur le palier.

– Demain soir, dit-il.

La porte se referme sur lui avant que j'aie fini de lever la tête.

Lire la suite sur Amazon

Si tu as aimé ce livre