LÉNA ORSO
Couverture de Pas le temps pour ta prophétie

Pas le temps pour ta prophétie

Le Roi des Ombres est venu m'annoncer la fin du monde. Je lui ai d'abord appris à dire s'il te plaît.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 31 juillet 2026

L'histoire

Pas le temps pour ta prophétie est une romance monstre de Léna Orso.

Je suis brasseuse. La veille d'une livraison, un roi des Ombres se matérialise dans ma grange pour m'annoncer que je suis l'Élue, et que le sort du monde repose sur moi.

Sauf qu'il ne peut pas me contraindre. Sa prophétie ne se scelle que sur une femme consentante, le corps ouvert. Pour sauver son monde, ce dieu vénéré par des armées va devoir me séduire. Me faire céder. Me faire gémir.

Apparemment, tout ce qui vit tient à mon plaisir. Et le plaisir, dans ma grange, il n'y a qu'une personne qui décide quand, comment, et à quelle vitesse il monte.

Lui croyait mener. Il va apprendre à supplier.

Extrait

Le début du livre

La cuve numéro trois a la fièvre. Je le sens à l'odeur avant même de poser la paume sur le flanc de cuivre, cette note trop sucrée, presque mûre, qui veut dire que la levure travaille trop vite et que si je ne fais pas redescendre la température dans l'heure, je perds quarante litres de brune d'automne. Voilà à quoi ressemble ma soirée.

Je grimpe sur le tabouret, j'ouvre la vanne d'eau froide du serpentin, je compte. Le cuivre est tiède sous mes doigts, puis moins tiède. La levure va se calmer. Elle se calme toujours, à condition qu'on s'occupe d'elle au lieu de la voir paniquer. C'est à peu près ma philosophie sur tout.

La brasserie tient dans une grange basse au bout du village, deux pièces, un sol de terre battue tassée par trois générations de bottes, et une odeur qui ne part jamais des cheveux. Grain grillé, houblon, levure, et le fond d'humidité du ruisseau qui passe sous le mur nord, celui que j'utilise pour refroidir. Ma mère brassait ici. Sa mère aussi. Aucune des deux n'a jamais eu de problème plus compliqué qu'une cuve qui s'emballe ou un client qui paie en retard, et franchement, je leur trouvais une vie tranquille.

Demain matin, à l'aube, le chariot de Berthe passe prendre les six fûts pour la noce des Vannier. Six fûts. Je les ai alignés contre le mur, cerclés, marqués au fer, prêts. La brune d'automne dans la cuve trois est pour la commande d'après, celle de l'auberge du relais, et c'est elle qui décide de mon humeur ce soir, parce qu'une levure qui s'emballe la veille d'une livraison, ça transforme une bonne semaine en mauvaise.

Je redescends du tabouret. Je vérifie la bonde du premier fût, du deuxième. Je tape le flanc avec l'ongle, j'écoute le son. Plein, sourd, bon. Le geste a quarante ans de plus que moi, je le tiens de ma mère qui le tenait de la sienne, et il marche aussi bien que le jour où on l'a inventé. J'aime les choses qui marchent. J'aime savoir exactement combien de temps il me reste avant que ça tourne, combien de degrés je peux laisser monter, combien de jours une brune se garde avant de piquer. Le monde est plus simple quand on connaît les chiffres.

Dehors, la nuit est tombée d'un coup, comme elle tombe à la fin de l'automne, sans prévenir et sans excuse. La lampe à huile fait une flaque jaune sur l'établi et le reste de la grange disparaît dans le noir. Le ruisseau gargouille. Quelque part dans le village, un chien aboie deux fois et renonce. C'est calme. C'est même un calme dont je me méfierais si j'étais le personnage d'une histoire, mais je ne suis pas un personnage d'histoire, je suis une femme qui a une commande à livrer, et le calme, pour moi, c'est juste l'absence d'emmerdes.

Je m'essuie les mains sur le tablier de cuir. Il faut que je goûte la trois avant de la laisser pour la nuit. Je prends la louche, je plonge, je remonte un peu de moût encore trouble, je souffle dessus par habitude même si ce n'est pas chaud, et je goûte. Amer comme il faut, le sucre qui tombe, la levure qui mord. Elle se tient. Elle va se tenir. Je note dans ma tête l'heure à laquelle je suis intervenue, parce que demain je voudrai savoir si une heure d'avance suffit, et ce genre d'information, ça ne se retient pas, ça se range.

Je repose la louche. Je m'apprête à moucher la moitié des lampes, à fermer, à monter dormir les quatre heures que la levure veut bien me laisser.

C'est là que l'air change.

Le froid du dehors n'y est pour rien, la porte est fermée, je l'ai fermée moi-même. C'est autre chose. La flamme de la lampe se couche sur le côté sans qu'aucun courant ne la pousse, hésite, se redresse en bleu. L'odeur de grain recule d'un pas. À sa place, une odeur de pierre froide et de nuit sans étoiles, plus vieille, plus minérale, qui n'a rien à faire dans une brasserie de village et qui prend toute la place comme si elle avait payé le loyer.

Je me retourne, la louche encore à la main.

Et le noir au fond de ma grange n'est plus du noir. Il a une forme. Il a des épaules.

Les épaules avancent, et le reste suit. Un homme. Enfin, la forme d'un homme, parce qu'aucun homme que je connais n'est bâti dans ce matériau, comme si on avait pris la nuit du dehors et qu'on l'avait taillée au couteau. Grand. Pâle d'une pâleur qui ne vient pas du manque de soleil mais du manque de quelque chose de plus profond que ça. Des cheveux sombres, une mâchoire qu'un sculpteur signerait, et au front un cercle de métal noir qui n'accroche pas la lumière de ma lampe, qui la mange. Une couronne, si on veut. Sur n'importe qui d'autre, j'aurais ri.

Il me regarde comme on contemple une chose attendue depuis très longtemps. Et il ne cesse pas. La plupart des gens, au bout d'une seconde, vont voir ailleurs, c'est poli, c'est normal. Lui non. Le regard reste posé, lourd, patient, et je sens bien qu'il est habitué à ce que ce seul fait suffise à plier les genoux d'une salle entière.

Mes genoux ont du travail demain. Ils restent où ils sont.

– Aude, fille de Ginette, dit-il.

La voix descend dans la grange comme de l'eau froide dans un serpentin. Belle. Grave. Une voix qui a dû faire taire des salles que je n'imagine même pas. Il prononce mon prénom et celui de ma mère avec une sorte de cérémonie, en détachant chaque syllabe, comme s'ils pesaient plus lourd dans sa bouche que dans la mienne.

– C'est moi, je dis. On est fermé.

Un silence franc. Le silence de quelqu'un qui n'a pas l'habitude qu'on lui réponde ça.

– Tu ne sais pas qui je suis ?

– Non. Et la cuve trois a besoin de moi dans trois heures, donc si c'est pour une commande, repassez demain, après le passage du chariot.

Je retourne à mon établi. Je reprends la louche. Derrière moi, je l'entends ne pas bouger, ce qui est une chose étrange à entendre, le poids d'une présence qui occupe l'air sans le déplacer.

– Je suis Vyran.

La grange se refroidit d'un degré sur le mot.

– Seigneur de la Cour des Ombres, gardien du Seuil, celui sous le règne de qui les morts comptent leurs heures. Et il est écrit, depuis avant que ta langue ait eu un mot pour le dire, que l'Élue de la Onzième Aube naîtrait du grain et du feu, marquée à la chair, et qu'elle se tiendrait à mes côtés le jour où le Seuil se briserait.

Je goûte le moût. Toujours amer comme il faut.

Lire la suite sur Amazon

Si tu as aimé ce livre