
Ils se relaient pour me donner de l'air
Sous l'eau, à trente mètres, trois sirens m'ont trouvée.
- Sirène
- Why choose
- Dark
Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 20 juillet 2026
L'histoire
Ils se relaient pour me donner de l'air est une romance monstre de Léna Orso.
Je suis à -30m dans une faille interdite et je n'ai plus assez d'air pour remonter. Trois corps montent du noir.
Ils sortent de la fosse comme s'ils m'attendaient. Branchies au cou, écailles aux tempes, mains palmées qui se referment sur ma nuque pour positionner ma bouche. Trois bouches qui viennent à tour de rôle chercher la mienne.
Le premier souffle me sauve. Le deuxième me garde en vie. Le troisième me garde tout court.
Je n'aurai jamais leurs prénoms. Juste le goût de leur souffle dans ma bouche.
Le début du livre
L'eau est froide à cette profondeur. Plus froide qu'elle ne devrait l'être à vingt mètres en juin, et la combinaison ne suffit pas à empêcher la chair de se contracter. Sous moi, le noir.
Vingt mètres. Mes oreilles encaissent, ma mâchoire travaille, je compense d'office. La lumière vient encore de la surface : un faisceau pâle qui se dilue à mesure que je descends, troublé par les particules en suspension. Mes palmes battent, régulières. Plus on tape, plus on consomme. Je connais la règle.
La faille s'ouvre en dessous de moi. Une fente noire dans la roche calcaire, à peine visible si on ne la cherche pas. C'est pour ça que je suis là. C'est pour ça que je n'ai dit à personne où j'allais aujourd'hui.
Une bulle s'échappe de mon embout, monte. Je la regarde partir, longue, argentée, hésitante. Elle se déforme en croisant la limite des couches d'eau, puis disparaît dans le bleu plus clair. Une autre suit. Le rythme de mes propres expirations marque le tempo de la descente.
Vingt-cinq mètres. La pression s'installe autrement ici. Une présence sourde. Quelque chose qui appuie partout en même temps, sur la cage thoracique, les tempes, l'intérieur des jambes. Ma respiration ralentit. C'est ce qu'on apprend en premier en apnée libre : ne pas lutter contre l'eau. Lui laisser la place. Devenir de l'eau.
Je fais une pause à plat, suspendue, le visage tourné vers le bas. La faille respire en dessous. Je la vois maintenant : un rectangle plus sombre que tout le reste, bord coupant, profondeur indéterminée. Le courant qui en sort est tiède. Plus tiède que l'eau autour. Ça ne devrait pas. Rien dans cette zone n'a de raison d'être plus chaud.
Mon pouls double. Ma main droite serre le manche du couteau de plongée fixé à ma jambe. Geste idiot, geste de surface, je me corrige. Ce n'est pas avec ça que je vais me défendre si quelque chose remonte.
Quelque chose.
Je n'ai pas formulé le mot avant. Pas vraiment. Les rumeurs de la marina étaient vagues : des plongeurs qui ne sont jamais revenus, des ombres aperçues, des sons sous l'eau qu'on n'a jamais identifiés. J'ai pris la précaution de descendre seule. Personne pour vérifier, personne pour confirmer. C'est du calcul. Si la rumeur est fausse, je remonte discrète. Si elle est vraie, eh bien.
Je ne finis pas la phrase. Pas le moment.
Trente secondes de pause. L'oxygène descend dans mes muscles, ralentit le métabolisme, prolonge l'autonomie. Je me concentre sur ce que je vois : le grain de la roche, les anémones rouges accrochées au rebord de la faille, deux poissons argentés qui filent vers la surface comme s'ils savaient quelque chose que j'ignore.
Et puis je le vois.
Un mouvement, d'abord. Quelque chose de long, sinueux, qui passe à la limite de mon champ de vision et disparaît derrière la masse rocheuse. Trop grand pour un poisson. Trop souple pour un requin. La forme s'efface avant que mes yeux aient pu décider à quoi elle ressemblait, ne laissant qu'une traînée de turbulence dans l'eau, une déchirure mince dans le silence bleu.
Mon cœur cogne dans mes oreilles. L'instinct serait de remonter, de pousser fort sur les palmes et de ne pas s'arrêter avant la surface. Je ne le fais pas. Je reste suspendue, immobile, et j'écoute.
L'eau est différente quand quelque chose la traverse. Elle vibre. Elle se contracte autour de l'intrus. Je le sens dans mes tempes, dans mes côtes, dans le creux des reins. Quelque chose bouge, quelque chose vient. Plusieurs choses, peut-être. Le déplacement d'eau est trop large pour un seul corps. Trois courants distincts arrivent par trois angles différents, je les compte avant même d'avoir décidé que je les comptais. Trois.
Mes poumons commencent à signaler. Pas encore l'urgence. L'avertissement. Je prends une dernière inspiration sur l'embout, mesurée, et j'attends que l'air ait le temps de se diffuser. La paroi de la faille est juste sous moi maintenant, je peux toucher la roche si j'étends le bras. Je ne l'étends pas. Mes doigts restent serrés autour du couteau qui ne servira à rien.
Une bulle s'échappe encore. Une seule. Elle monte plus doucement que les autres, comme si l'eau l'avait rattrapée.
Et je descends d'un mètre. Puis deux.
Vers la faille. Vers ce qui en sort.
Vingt-six mètres. Vingt-sept. Mon profondimètre tremble légèrement, je n'aime pas ça, mais je continue.
Le premier sort de la faille comme s'il avait toujours été là. Une révélation. Un instant je vois la roche, l'instant d'après il occupe mon champ de vision entier, suspendu à un mètre cinquante de moi, immobile. Grand. Plus grand que moi d'au moins une tête. Torse nu, large, d'un bleu ardoise mat. Pupille verticale qui ne cligne pas.
Je ne bouge pas. Mon embout reste serré entre mes dents. Je ne respire pas. J'en suis incapable.



