
Une mortelle pour deux vampires
Ils s'étaient juré de n'en toucher aucune.
- Vampire
- Why choose
- Pacte / invocation
- Romantique
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 23 juillet 2026
L'histoire
Une mortelle pour deux vampires est une romance monstre de Léna Orso.
La photo de 1847 et celle de 2019 montrent le même homme. J'ai mis deux ans à en être sûre. Puis je suis allée sonner à leur porte.
Ils ne m'ont pas menti.
Ils partagent un hôtel particulier du Marais depuis le XVIIe siècle, et un serment : ne jamais toucher une mortelle. Je suis là depuis trois semaines. Je mange à leur table. Je les entends, la nuit, à travers la cloison.
Le pacte tient.
Pour l'instant.
Le début du livre
La paume à plat contre le mur. Je retiens mon souffle depuis combien de temps, deux minutes, trois ? Derrière la porte, quelqu'un dit une phrase que je n'aurais pas dû entendre.
Enfin, quelqu'un. J'utilise ce terme comme si je ne savais pas très bien qui, alors que je sais parfaitement qui. Deux qui. (Note pour plus tard : ne jamais partager le mur d'une chambre de vampires quand on a oublié ses bouchons d'oreilles chez soi.)
L'orage aide. Il tape sur les fenêtres depuis vingt minutes, une pluie de Marais en avril qui fait trembler les volets intérieurs et couvre le bruit de mes pieds nus. J'ai traversé le couloir du premier étage en cinq pas silencieux. Je suis passée devant l'escalier qui monte au deuxième. La porte de leur chambre est entrebâillée, deux doigts, pas plus, et la lumière qui filtre est orange parce qu'ils ne se servent que de lampes à abat-jour, jamais de plafonniers.
J'étais venue chercher un verre d'eau.
C'est ce que je répéterais si on me le demandait, avec ce ton que je prends quand je mens mal. Personne ne va me le demander. Aurian et Silas ne sortiront pas de cette chambre dans les prochaines heures, pas avec ce qu'ils sont en train de se faire, et moi je ne bougerai pas parce que mes jambes ne marchent plus.
Il faudrait peut-être que je récapitule.
Je m'appelle Ombeline (ma mère lisait trop de romans du XIXe, c'est la version que je raconte quand on me pose la question, elle est plus courte que la vraie). J'ai trente-trois ans. Je suis consultante en authentification de portraits pour trois maisons de vente aux enchères parisiennes, ce qui veut dire que j'examine des photos et des peintures pendant des heures et que j'essaie de mettre des noms sur des visages.
Il y a deux ans, un commanditaire m'a envoyé une photographie datée de 1923, un tirage argentique retrouvé dans un grenier de Strasbourg, et m'a demandé qui était l'homme en costume noir au fond de l'image. J'ai mis trois jours à identifier son tailleur, une semaine à retrouver la soirée où la photo avait été prise, six mois à comprendre que le même homme apparaissait sur un daguerréotype de 1847 exposé au Carnavalet, et un an et demi à recouper une vidéosurveillance de 2019 dans une vente d'estampes rue Drouot. Même visage. Même mâchoire.
Le commanditaire n'a jamais payé le dossier complet. Il m'a remerciée à la facture 1923, il a refusé de voir le reste.
Moi j'ai continué.
Mais pas par obsession, du moins au début. J'authentifie des visages, c'est mon métier, et j'avais un visage qui refusait de mourir, ça me posait un problème professionnel avant de me poser un problème intellectuel. J'ai classé mes dossiers. J'ai mis des fiches dans des chemises. J'ai rempli un cahier de notes à couverture marron acheté chez un papetier près de Bastille. J'ai couvert soixante pages avant de me décider à sonner chez eux.
Trois semaines qu'ils m'ont ouvert la porte. Trois semaines qu'ils ne l'ont pas refermée derrière moi. Trois semaines que je dors dans la chambre d'amis du premier étage, que je prends mes repas à leur table, que je bois leur vin qu'eux ne touchent pas, et que je remplis mon cahier avec des observations que je ne pourrai jamais publier.
Il y a cinq minutes, je me suis levée parce que je ne dormais pas. L'orage faisait trop de bruit. La maison trop peu. J'ai voulu descendre à la cuisine, vraiment, ma main sur la rampe d'escalier, et puis j'ai entendu le bruit.
Un bruit de respiration qui n'était pas la mienne. Deux bruits.
Maintenant je suis là, paume contre le mur, souffle retenu, à écouter par une porte qui n'aurait pas dû être entrebâillée, deux hommes de six cents ans qui se connaissent par cœur et qui ne font pas semblant.
Je compte les mots.
Quand je vérifie l'heure, parce que c'est ce que je fais, je compte, je date, j'horodate, déformation professionnelle, il est minuit douze. J'ai mentalement marqué l'instant où ma paume s'est posée sur le mur : minuit onze trente-six. Je suis là depuis trente-six secondes. Ça me paraît une semaine.
La photo 1923 est arrivée dans une enveloppe kraft un mardi de novembre. Un antiquaire de Strasbourg, Kertész (ou qui s'appelait Kertész, je n'ai jamais vérifié), voulait authentifier trois visages pour un catalogue de succession.
Au palais Rohan, soirée mondaine. Une femme en robe de satin qui rit. Trois hommes qui parlent à gauche. Contre un pilastre, à droite, un quatrième de trois quarts.
C'est lui qui m'intéressait.
Il ne parlait à personne. Il ignorait l'objectif. L'épaule droite légèrement plus haute, le menton relevé, la main posée sur la tranche d'un fauteuil : la posture d'un homme cadré sans son accord. Son costume sortait d'un tailleur en avance sur son temps, cravate trop étroite pour 1923, qui annonçait la coupe des années trente. Trois tailleurs dans tout Paris pouvaient faire ça, un seul avait gardé son carnet de commandes préservé. Galerie Vivienne.
Dans le carnet, un nom : Aurian Leroy.
J'ai trouvé ça joli. Leroy. L'équivalent historique d'un pseudonyme. (Note pour plus tard : ne jamais faire confiance à un client qui se fait appeler Leroy chez un tailleur de la Galerie Vivienne.)
J'ai remonté les adresses de livraison. J'ai recoupé les registres de bail du Marais. L'immeuble de la rue de Sévigné où Aurian Leroy louait un étage en 1923 apparaissait aussi dans une vidéosurveillance de 2019 chez un commissaire-priseur de Drouot. Deux hommes qui achetaient des eaux-fortes de Redon en bredouillant qu'ils aimaient "les tons chauds."
Sur la vidéo, j'ai reconnu l'épaule droite plus haute.
Et puis le Carnavalet. Février dernier. Une exposition de daguerréotypes, un cliché de 1847, salon littéraire chez une comtesse de troisième ordre. Lui, encore. Plus jeune d'apparence (mais on ne rajeunit pas en vampire, on reste), même mâchoire, même épaule.
Trois points font une ligne. La ligne ne finissait pas.



