
Il me pétrifie chaque fois que je crie
Un monstre de pierre dans mon atelier de restauration. Le regarder le libère et me tue.
Novella longue · environ 2 h de lecture · paru le 7 septembre 2026
L'histoire
Il me pétrifie chaque fois que je crie est une romance monstre de Léna Orso.
Je suis restauratrice de pierre. À deux heures du matin, seule dans un atelier fermé à clé, j'ouvre une caisse de transport et la pièce qu'elle contient me demande de ne pas me retourner.
Deux mètres douze. Une peau de calcaire qui part en poussière à chaque fois qu'il bouge. Un bordereau d'assurance qui interdit qu'on me place face à lui.
J'annonce mes gestes à voix haute depuis quinze ans, réflexe de métier, à des salles vides. Cette nuit, quelqu'un répond. Et il exige que je continue : que j'annonce, dos tourné et les yeux bandés, ce qu'il est en train de me faire.
Il prévient avant chaque geste, compte mon pouls pendant, et me tient au bord jusqu'à ce que je réclame la suite avec des mots que je n'ai jamais employés dans un bâtiment municipal.
Le prix est en nature : il reprend de la chair, je durcis par plaques. Le poignet d'abord. La hanche. Le mollet.
Il me reste quatre-vingt-quinze pour cent de peau. Je redescends ce soir.
Le début du livre
La poussière de calcaire a un goût. Salé d'abord, métallique sur la fin, elle se dépose au fond de la gorge et elle y reste. À deux heures du matin, dans un atelier fermé à clé, c'est tout ce que j'ai à boire.
– Ouverture de la caisse trois, je dis. Face nord.
Personne ne m'écoute. C'est le principe. On m'a appris à annoncer mes gestes à voix haute la première année, sur un chantier où six mains travaillaient la même fresque. Quinze ans après, je le fais encore, seule, à la pièce, au silence. Ça m'évite de me tromper de côté.
La caisse fait deux mètres quarante de haut. Peuplier, cerclage acier, six vis par montant. Le bordereau est agrafé sur le flanc, sous une pochette plastique qui a jauni dans une réserve du bâtiment.
– Lecture du bordereau, je dis. Conditions particulières.
Il y en a quatre. Les trois premières sont normales : hygrométrie sous cinquante-cinq, aucune source de chaleur directe, manipulation par le socle uniquement. La quatrième est tapée en majuscules, ce qui, dans ce métier, veut dire qu'un assureur a insisté.
DÉCAISSEMENT PAR L'ARRIÈRE. LA PIÈCE NE DOIT À AUCUN MOMENT ÊTRE PLACÉE FACE À L'INTERVENANT.
Je relis la phrase deux fois. Elle ne veut rien dire, techniquement. Une statue n'a pas de face, elle a un modelé et une orientation d'éclairage. J'ai vu passer des clauses de donateur bien pires. Un collectionneur suisse exigeait qu'on ne parle jamais anglais devant ses bronzes. Un autre voulait des gants blancs, pas nitrile, blancs, parce que sa mère.
Le musée paie l'expertise à la journée. Je décaisse par l'arrière.
– Dévissage montant droit, je dis. Six.
La visseuse mord, chaque vis sort avec un petit cri de bois humide. Je les aligne sur l'établi par ordre de sortie, une habitude qui n'a aucune utilité et que je n'ai jamais réussi à perdre. Le montant gauche ensuite. Six autres. L'acier du cerclage me chauffe la paume à travers le gant.
L'atelier est au sous-sol, sans fenêtre sur l'extérieur, avec une seule ampoule de chantier accrochée trop haut. Au-dessus de ma tête, la ventilation souffle en continu, un bruit blanc qui avale tout le reste. On s'habitue. On finit même par avoir besoin de ce bruit pour travailler.
– Dépose du panneau arrière, je dis. Attention aux pieds.
Le panneau pèse ses vingt kilos. Je le fais glisser contre moi, je plie les genoux, je le pose à plat. Et l'odeur sort de la caisse d'un seul coup, comme d'une bouche qu'on ouvre.
Pierre mouillée. Cave. Quelque chose de vert dessous, de végétal et de vieux, l'odeur d'un puits dans lequel on est descendu trop bas.
La peau de ma nuque se resserre, une bande étroite qui tire du crâne aux épaules. Je reste accroupie, les avant-bras posés sur les genoux, à respirer cette odeur qui n'a rien à faire dans un caisson scellé depuis quatorze mois.
Le calcaire ne sent pas. Le calcaire est propre, muet, mort. C'est même pour ça que je l'ai choisi, à vingt-deux ans, contre le bois qui travaille et le textile qui pourrit.
Je me relève. La caisse est ouverte sur toute sa hauteur derrière moi, et la chose qu'elle contient est à trois pas dans mon dos, orientée vers le mur du fond, comme le bordereau l'exige.
– Éclairage rasant, je dis. Latéral gauche.
Ma voix sonne plus haut que d'habitude. L'ampoule du plafond ne sert qu'à ne pas se casser la figure ; pour travailler, il y a le projecteur d'appoint, vissé au bout de l'établi sur son bras articulé. Je le bascule et la lumière traverse la salle en écharpe. L'ombre de la pièce se déplie sur le mur devant moi, énorme, et je vois la silhouette avant l'objet. Épaules. Une masse qui ne descend pas droit, qui s'élargit à hauteur du bassin, qui se termine trop haut pour un socle.
Deux mètres dix, deux mètres quinze. L'inventaire annonce un mètre quatre-vingt-quinze.
Les erreurs de mesure sont la moitié de mon métier. Un conservateur qui mesure du sol au sommet de la couronne, un autre qui s'arrête au front, et voilà vingt centimètres qui apparaissent entre deux fiches.
– Contrôle de hauteur, je dis. Report sur l'ombre.
Je déroule le mètre ruban le long du mur, sur la silhouette projetée, ce qui ne vaut rien scientifiquement et me suffit à cette heure-ci. Deux mètres douze au sommet des épaules. Ce que je prenais pour une couronne est une masse de cheveux, ou de serpents, ou de racines, et je ne peux pas trancher sur une ombre.
Le ruban se rétracte dans son boîtier avec un claquement sec qui me fait sursauter. Je reste immobile une seconde de trop, le boîtier serré dans le poing, la ventilation qui souffle au-dessus de moi.
– Sonde d'humidité, je dis. Prise en trois points.
Je me redresse avec la sonde. Je fais un pas vers l'ombre sur le mur, un seul, et je commence à tourner sur moi-même.
– Ne vous retournez pas, je vous prie.
La voix vient de derrière. Elle est basse, un peu râpeuse dans les graves, et elle articule chaque syllabe comme si elle avait attendu longtemps de s'en servir.
Mes phalanges s'ouvrent. La sonde tombe sur le béton et roule sous l'établi.
Je ne me retourne pas.
Le premier réflexe est professionnel : je cherche d'où vient le son. Sous-sol, cloisons pleines, une porte coupe-feu verrouillée dans mon dos. La ventilation au plafond peut porter une voix depuis le local technique, deux niveaux plus haut. J'ai déjà entendu des conversations de vigiles sortir d'une grille de ce type.
Sauf que la grille est derrière moi à gauche, et la voix était derrière moi au centre. À trois pas. À hauteur de ma tête, ou plus haut.
– Le personnel de nuit n'a pas accès à cet atelier, je dis.
Ma propre voix me revient plate contre le béton. Je reste face au mur du fond, sur l'ombre qui s'y déploie, deux mètres douze d'épaules et cette masse de mèches qui bouge dans la lumière rasante.
Qui bouge.
L'ampoule de chantier oscille au bout de son fil, un pendule lent de quelques centimètres. C'est ça qui déplace les ombres, et c'est même la première chose qu'on apprend à corriger en éclairage muséal. Je le sais. Je me le dis avec ma voix de rapport, très calmement, pendant que la peau de mes bras se granule sous la blouse.
– Vous avez fait tomber un instrument, dit la voix. Il a roulé vers l'ouest. Le sol penche de ce côté.
Le béton penche, oui. Trois millimètres au mètre, un défaut de coulage que le musée traîne depuis les travaux. Personne ne peut savoir ça sans avoir passé du temps dans cette pièce.
Je m'accroupis sans bruit, la joue tournée vers le mur, et je tâtonne sous l'établi. Je trouve la sonde contre le pied métallique. Je la ramène contre ma poitrine et je ne bouge plus, en équilibre sur mes talons, la tête baissée.
– Restez face au mur, dit-il. Je vous en serais reconnaissant.
Il le dit du ton d'un homme qui demande qu'on ne fume pas chez lui, avec des syllabes entières et une syntaxe qu'on n'entend plus à deux heures du matin dans un sous-sol.
– C'est une clause du bordereau, je réponds.
– C'est plus ancien que votre bordereau.
Le mot ancien traîne un peu. Il y a un accent dessous, ou le reste d'un accent, quelque chose qui n'appartient à aucune langue que je saurais nommer.
Je me relève, dos à lui, et je fais la seule chose qui me reste : je fixe le mur. Et sur le mur il y a une plaque de tôle vissée à hauteur d'homme, l'ancienne porte de visite de la gaine technique, condamnée et peinte en gris. Peinte, mais pas mate. Elle a gardé du brillant dans les creux.
Je me déplace de vingt centimètres sur la gauche. L'angle change.
Il apparaît dans la tôle par morceaux, déformé, étiré par la tôle bosselée. Un flanc. Une cuisse d'une longueur qui n'a pas de sens. Un avant-bras posé le long du corps, avec ce grain que je reconnaîtrais entre mille parce que c'est mon métier depuis quinze ans : le calcaire fin, sucré, celui qui vient des carrières du sud et qui boit l'eau comme du pain.
Et au milieu de l'avant-bras, sur une surface de la largeur de ma paume, quelque chose qui n'est pas de la pierre. Une matière qui a un ton, une variation, une transparence.
De la peau.
– Vous vous servez du reflet, dit-il.
Sa voix a changé de place. Il est plus près.
– Le bordereau interdit de vous faire face, je dis. Il ne dit rien des surfaces réfléchissantes.
Puis un son que je mets une seconde à identifier. Il rit. Deux souffles courts, très bas, presque rien.
– Non, dit-il. En effet, il ne dit rien.



