LÉNA ORSO
Couverture de Traquée par le Minotaure

Traquée par le Minotaure

Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 3 avril 2026

L'histoire

Traquée par le Minotaure est une romance monstre de Léna Orso.

Les règles sont simples. Trouver le centre du labyrinthe. Toucher le mur du fond. Sortir.

On ne lui a pas dit ce qu'il y avait au centre.

Deux mètres. Des cornes en arc. Un grondement qui vibre jusque dans ses os.

Elle court. Le labyrinthe la ramène vers lui. Trois fois. La quatrième, elle s'assoit dos à la sortie.

Elle ne la touche pas.

Quand il la touche, le labyrinthe tremble.

Extrait

Le début du livre

La porte est en pierre. Haute, étroite, taillée dans le roc brut, et derrière il fait noir. Un noir dense, compact, un noir qui a une texture quand on le fixe trop longtemps.

L'homme qui m'a conduite ici, au visage fermé, a récité les règles comme on débite une liste de courses, sans dire un mot de plus que nécessaire : trouver le centre, toucher le mur du fond, sortir par la porte qui s'ouvrira de l'autre côté.

Il n'a pas dit ce qu'il y avait au centre.

J'ai demandé. Il a regardé ailleurs. Sa mâchoire s'est serrée d'un cran. Et j'aurais pu insister, mais il y avait quelque chose dans ce visage fermé qui ressemblait à une réponse, et la réponse disait tu verras.

J'entre.

La porte se referme derrière moi avec un bruit de meule, sourd et définitif, la pierre contre la pierre, et le son vibre dans mes côtes, dans mes dents, contre le mur où je m'appuie à plat pour ne pas trébucher. L'obscurité m'avale. Complète. Pas le noir d'une pièce sans fenêtre, un noir dense, vivant, qui a du poids et de la densité, qui presse contre mes paupières. La vue ne sert plus à rien, et c'est tout le reste qui prend le relais d'un coup : l'air sur moi, tiède, humide, presque organique, comme l'intérieur d'un corps, le sol sous mes pieds nu et lisse, usé par quelque chose qui passe et repasse, et cette odeur. Minérale, épaisse, mêlée à autre chose que je n'identifie pas. Quelque chose de vivant. Quelque chose de tiède.

J'avance.

Ma main suit le mur. La pierre est tiède sous ma pulpe, pas la tiédeur résiduelle du soleil, non, une fièvre qui vient de l'intérieur, comme si les murs respiraient. Le couloir est large. Trop large. Mes bras tendus ne touchent pas les deux côtés en même temps, et le plafond, quand je lève le bras, est hors de portée. Ce couloir n'a pas été taillé pour quelqu'un de ma taille.

J'essaie de ne pas penser à ce que ça implique.

Le silence est total. Ma respiration, mes pieds nus qui chuchotent sur la pierre, le bruissement de mes vêtements contre moi. Rien d'autre. Le labyrinthe absorbe les sons, les avale, et l'absence d'écho me dit que les couloirs sont longs, que les murs sont denses, que personne dehors n'entendrait si je criais.

Le labyrinthe tourne. À gauche, puis à droite, puis un embranchement, et je choisis au hasard parce que je n'ai aucun repère, aucune lumière, juste la tiédeur du mur sous ma pulpe et le sol lisse. À certains endroits des marques dans la pierre, des sillons profonds, réguliers, comme des griffures. Je les trace en passant. Les bords sont arrondis par le temps. Des années de ces mêmes traces, des années de quelque chose qui griffe les murs en passant.

L'odeur change quand je tourne. Plus forte, plus musquée, comme un territoire marqué. Pas désagréable. Lourde. Animale dans le sens ancien du mot, le sens d'avant les mots, et mes entrailles réagissent avant ma tête, un serrement bas, involontaire, que je ne m'explique pas.

Mon cœur tape. Vite. La peur n'est pas encore là.

Puis j'entends la respiration.

Loin. Très loin dans le noir, un son grave, régulier, trop posé pour être humain. Une respiration qui déplace l'air, qui arrive jusqu'à moi en vagues tièdes, et je la sens sur mes bras nus, sur mes joues, sur mon cou, comme si quelqu'un respirait contre moi depuis l'autre bout du couloir. Tout se noue en moi, tout mon corps tendu vers ce son que je ne comprends pas mais que je sens partout, dans mes bras, entre mes côtes.

Il y a quelque chose au centre.

Quelque chose qui respire.

Je devrais avoir peur. La logique voudrait que j'aie peur. Mais ce que je sens au creux de moi n'est pas de la peur, c'est une attraction, un fil invisible qui tire, et mes pieds continuent d'avancer vers le centre comme si le labyrinthe lui-même me guidait.

Le couloir s'élargit, puis se rétrécit, puis s'élargit encore, et les proportions sont irrégulières, organiques, pas de lignes droites, pas d'angles nets, tout est courbé et lisse et vivant. Le sol sous mes pieds est usé en un sentier plus lisse que le reste, un chemin tracé par le passage répété de quelque chose de lourd, un sillon dans la pierre, et je le suis.

L'air devient plus lourd. Plus humide. La sueur coule dans mon dos, entre mes seins, et mon tissu est trempé et transparent et je ne vois pas, dans ce noir, mais je le sens, le poids mouillé de mes vêtements contre mon corps, la fièvre qui monte du sol et qui monte des murs et qui descend du plafond et qui me prend de tous les côtés.

Le deuxième couloir est plus étroit. Mes épaules frôlent la roche et la température augmente encore, l'air colle à moi, trempe la naissance de mes cheveux, et je marche vite, trop vite, mes pieds nus claquent sur la pierre polie et l'écho revient en double, en triple, comme si le labyrinthe répétait mes pas pour prévenir quelqu'un.

La respiration est plus proche.

Je tourne. Un cul-de-sac. Je reviens sur mes pas, les bras tendus devant moi, et c'est là que je le vois.

Au bout du couloir, dans un rai de lumière qui tombe d'une fissure au plafond, la première lumière depuis la porte. Une silhouette.

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