
J'ai réveillé le dragon
Et je dois l'aider à se rendormir. Oui, comme ça, évidemment.
- Dragon
- Forced proximity
- Size difference
- Romantique
Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 12 avril 2026
L'histoire
J'ai réveillé le dragon est une romance monstre de Léna Orso.
Je suis spéléologue. Je descends seule dans des trous noirs à deux cents mètres sous terre. C'est mon métier.
Ce qui n'est pas mon métier : réveiller un dragon qui dormait sous le Ventoux depuis sept cents ans.
Il ne peut pas se rendormir sans un échange physique. Je ne peux pas remonter sans lui. Le deal est simple. Rapide et efficace, je me dis.
Sauf que sa peau est brûlante. Que ses écailles réagissent quand je bouge. Que sa température monte quand il perd le contrôle. Et qu'après le deal, quand le passage s'ouvre et que je peux enfin remonter, je repose mon sac.
Le début du livre
Bizarre, la roche sue sous mes gants. À deux cents mètres sous la surface, la paroi devrait être froide, presque glaciale, mais depuis dix minutes mes paumes collent au calcaire comme si quelqu'un chauffait les murs depuis l'intérieur. Mon thermomètre de poignet affiche vingt-six degrés. C'est pas possible.
J'éteins ma frontale. Je la rallume. Le chiffre n'a pas changé.
À cette profondeur, la température devrait être stable autour de douze, treize degrés. Quatorze au maximum, si un réseau d'eau chaude circule quelque part en dessous. Pas... vingt-six ? Vingt-six, c'est un hammam, c'est une anomalie géothermique, c'est un truc qu'on publie dans une revue de spéléologie et qui vous vaut trois mois de financement, facile.
Hey, bonne idée, tiens.
Mon dictaphone est dans ma poche de poitrine. Je le sors, je l'allume, je commence à parler. Ma voix rebondit contre les parois.
– Ici Cléa, dans le réseau sud du Ventoux, une galerie non cartographiée après le siphon 7. Deux cent dix mètres de profondeur estimés. Anomalie thermique significative. Vingt-six degrés Celsius au contact de la paroi. Pas de source visible, pas d'humidité anormale, rien. La roche est sèche et brûlante.
Je range le dictaphone. Je continue. À moi les financements.
Le boyau se rétrécit pendant vingt mètres : passage à plat ventre, sac tiré derrière moi, coudes et genoux sur le calcaire tempéré. C'est la partie que je déteste. L'étroitesse. Le moment où les épaules frottent des deux côtés et où le cerveau décide que c'est une bonne idée de paniquer, évidemment. Mon cerveau décide ça à chaque fois. Je l'ignore à chaque fois. On a un arrangement.
Après le boyau, ça s'ouvre.
Le faisceau de ma frontale part droit devant et ne touche rien. Pas de mur en face. Et... pas de plafond visible. J'entends le son changer. L'écho s'élargit, devient rond, profond. Je connais ça : une cavité. Une grande cavité, pour être précise. Mon souffle ralentit. Mes jambes trouvent le sol, un plan incliné de calcite qui descend en pente douce. Je me redresse. J'éclaire vers le haut.
Le plafond est à vingt mètres, peut-être plus. Des concrétions pendent, ocre et brunes, certaines aussi larges que mon bras. La salle fait au moins quarante mètres de diamètre. Personne n'a mis les pieds ici. Personne. Les formations sont intactes, pas un graffiti, pas un cairn, pas une trace de passage.
Et il fait... trente-deux degrés.
Mon thermomètre a grimpé de six degrés en traversant le boyau. C'est pas normal. C'est pas du tout normal. Mon T-shirt technique me colle entre les omoplates. Je dépose mon sac au pied de la pente, je sors ma gourde, je bois. L'eau est à peine fraîche. Elle était froide il y a une heure.
Je fais trois pas dans la salle. Ma frontale balaie le sol : calcite, calcite encore, et un plancher stalagmitique lisse et orangé, pour changer.
Puis un truc qui ne devrait pas être là.
Au centre de la cavité, le sol est noir. Et c'est pas de la calcite, je m'y connais. Une surface sombre, lisse, qui renvoie la lumière de ma lampe comme du verre. Je m'accroupis. Je touche. Incandescent. Je retire mes gants. Mes doigts nus sur la surface noire.
Brûlant.
Assez pour que je retire la main par réflexe. Comme toucher un capot de voiture en plein soleil. Sauf qu'il n'y a pas de soleil à deux cents mètres sous terre, il me semble.
Mon dictaphone.
– Surface vitrifiée au centre de la salle. Diamètre estimé... quatre, cinq mètres. Aspect obsidienne. Température au contact supérieure à quarante degrés. Possiblement volcanique, mais le Ventoux n'est pas... ce n'est pas... euh...
Je ne finis pas ma phrase parce que la surface vitrifiée vient de bouger.
J'observe. Un gonflement lent, une montée de quelques centimètres, puis une descente. Un thorax. Une... respiration ? Je recule d'un pas. Puis deux. Ma frontale est braquée dessus. Ça respire. Le sol respire. Ça non plus, c'est pas normal.
La fièvre monte d'un coup. Trente-huit degrés sur mon poignet. Quarante. Ma peau brille de sueur. Et sous la surface noire, quelque chose remue.
Quelque chose de grand.
Quelque chose de massif.
La surface vitrifiée se fissure. Pas comme du verre qui casse. Comme de la glace qui fond. Des lignes orangées courent dans le noir, puis le noir se soulève, s'effrite, tombe en plaques sur la calcite. En dessous, il y a de la peau.
Rouge.
Je recule jusqu'à la paroi. Mon sac est trop loin pour que je l'attrape sans traverser la salle. Ma lampe tremble parce que ma tête tremble. Ce qui sort du sol n'est pas un animal. C'est pas non plus un homme. C'est quelque chose entre les deux qui n'a aucune raison d'exister à deux cents mètres sous le Ventoux.



