LÉNA ORSO
Couverture de Le Centaure m'a portée dans la forêt

Le Centaure m'a portée dans la forêt

Nouvelle · environ 50 min de lecture · paru le 27 avril 2026

L'histoire

Le Centaure m'a portée dans la forêt est une romance monstre de Léna Orso.

Ma cheville a lâché sur un sentier des Cévennes. Seule, sans réseau, à deux heures du premier village. Il est sorti des arbres. Mi-homme, mi-cheval. Je ne savais pas que ça existait. Je ne savais pas que ça pouvait être aussi grand.

Ses mains encerclent ma taille en un tour. Sa bouche couvre tout ce que deux mains couvriraient à peine. Sa crinière entre mes poings, c'est la seule prise que j'ai sur un corps que je n'ai jamais touché, une forme que je n'ai jamais tenue, une taille que mon corps va devoir apprendre.

Monster romance – Centaure – Size difference – Forced proximity – Créature – Dark fantasy contemporain

Extrait

Le début du livre

Le caillou sous ma semelle fait un bruit de dent qui casse. Le sentier s'est rétréci il y a vingt minutes et je n'ai pas fait demi-tour. Autour de moi, les Cévennes montent en pente raide, couvertes de genêts secs qui griffent les chevilles et de pierre à vif sous chaque pas.

J'aime ça. Le moment où la rando cesse d'être une balade et devient un truc qui se mérite. Les cuisses qui chauffent, les poumons qui tirent, l'air qui entre moins bien qu'il y a une heure. Mon t-shirt colle entre les omoplates comme une deuxième peau et je ne l'enlève pas parce que personne ne va passer par ici. Mes mollets pèsent trois fois leur poids. Mes orteils, dans les chaussettes humides, frottent contre les coutures avec un rythme qui fait penser à une lime sur du bois tendre.

Le GR est balisé en rouge et blanc mais les marques s'espacent. Un rocher tous les cent mètres, puis tous les deux cents, puis plus rien. La forêt de châtaigniers s'épaissit au-dessus de ma tête comme un plafond qui descend. Le sol passe de la terre sèche à une bouillie spongieuse, trouée de racines et de feuilles mortes qui masquent les creux.

Mon pied gauche cherche un appui plat et ne le trouve pas.

La cheville part vers l'intérieur avec un bruit mou, pas un craquement, un glissement, comme un nœud qui se défait au mauvais moment. La douleur arrive une demi-seconde après, chaude, épaisse. Je tombe sur un genou en agrippant une branche de châtaignier qui plie sans casser.

Mon souffle sort en saccades. Mes mains tremblent sur l'écorce. Le silence autour est tellement dense qu'il a l'air solide, comme de la ouate posée entre les arbres. Même le vent s'est arrêté.

Je reste à genoux le temps que la douleur se stabilise, les paumes enfoncées dans les feuilles mortes. Elle ne part pas. Elle s'installe, lourde et précise, et quand j'essaie de poser le pied gauche, quelque chose d'électrique remonte jusqu'au genou. Je me rassois.

Le téléphone n'a pas de réseau. Les Cévennes ne font pas dans la complaisance.

Je regarde autour de moi. Des arbres, de la pente, de la pierre. Le sentier disparaît dans un sous-bois sombre qui descend vers ce qui ressemble à un vallon. Pas de toit, pas de route, pas de ligne électrique. Je suis à deux heures de marche du dernier village et je n'ai vu personne depuis ce matin.

Ma gourde est aux trois quarts pleine. Mon sac a une couverture de survie, un Opinel, une barre de céréales entamée. Je peux tenir. Bander la cheville avec le bandana, attendre que ça désenfle, redescendre doucement. J'ai déjà fait pire en Écosse, sous la pluie, avec une ampoule ouverte au pied droit depuis deux jours. La différence, c'est qu'en Écosse il y avait un sentier.

Je m'adosse au châtaignier et je défais la chaussure gauche. La cheville a déjà gonflé. La peau est tendue, brillante, avec une teinte rosée qui monte vers le tibia comme une tache d'encre dans l'eau. Je la touche du bout de l'index et la douleur répond immédiatement, pointue.

L'écorce est rugueuse à travers le tissu, chaude du côté face au soleil. L'air sent la résine et la terre mouillée même s'il n'a pas plu depuis des jours. Quelque part au-dessus, un oiseau lance trois notes claires et se tait, comme s'il attendait une réponse.

La cheville pulse. Régulièrement, comme un deuxième cœur logé au creux de la malléole.

Et puis j'entends autre chose.

Un bruit de sabots, graves, espacés, qui font vibrer le sol meuble sous mes paumes posées à plat. Le bruit vient d'en bas, du vallon, et il monte vers moi.

Ça vient de sous les arbres.

Le bruit est régulier, patient, comme un métronome grave réglé sur un tempo que je ne connais pas. Le sol vibre sous mes fesses posées sur les feuilles mortes. De petites vibrations qui remontent le long de ma colonne.

Je tourne la tête vers le vallon. Les châtaigniers sont serrés en bas, leurs branches basses forment un rideau sombre. Quelque chose bouge derrière. Quelque chose de grand. Une forme qui écarte les branches sans effort, comme un doigt qui pousse un rideau de perles.

Un cerf. C'est la première chose à laquelle je pense. Un cerf, ou un cheval échappé d'un pré en contrebas. Les sabots ont ce poids-là, cette lenteur de gros animal habitué à porter sa propre masse.

La forme sort des arbres.

Ce n'est pas un cerf.

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