LÉNA ORSO
Couverture de Promise au démon

Promise au démon

On m'a élevée pour cette nuit. Il m'a marquée pour toujours.

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 26 juillet 2026

L'histoire

Promise au démon est une romance monstre de Léna Orso.

Je suis la promise. À l'aube, je descendrai dans la crypte m'offrir au démon scellé pour renforcer le sceau de mon sang. On m'a dit que ce serait court, contrôlé, sacré.

Il a attendu trois siècles cette nuit-là. Il ne va pas se contenter de mon sang.

Il sait quel mot me met à genoux. Il connaît la formule des promises avant que je l'aie récitée. Sa bouche apprend mon prénom en l'écrivant sur ma chair, morsure par morsure, rune par rune. Je devais sceller ce qui dort. Ce qui dort signe son nom sur moi.

Je devais être l'offrande d'une nuit. Je serai sa gardienne pour toujours.

Extrait

Le début du livre

Le drap de lin qu'on a cousu pour cette nuit me gratte les épaules, et je remercie la mère pour cette rugosité, qui rappelle que mon corps est encore d'os et de chair. La tonsure sous ma paume est neuve, courte comme une herbe coupée, et il faut effleurer cette nudité du crâne pour comprendre qu'on appartient maintenant à ce qui descend. Dehors, dans le cloître, les autres novices marchent en silence, et le silence est lourd comme un encens dont les volutes mettraient des heures à se dissiper.

Je porte la médaille de la gardienne au cou, et je la touche, et je la repose, et je la touche encore, parce que mes mains doivent faire quelque chose pendant que je récite la formule des vœux dans ma tête. Premier vœu, ne pas fuir. Deuxième vœu, ne pas pleurer. Troisième vœu, ne pas refuser ce qui sera demandé. Je connais ces phrases depuis mes dix ans, comme on connaît un Notre Père qu'on n'a jamais cessé de dire, et pourtant ce matin elles passent dans ma gorge avec une lenteur nouvelle, comme si chaque syllabe était plus grande que ma bouche.

La cour intérieure est blanche de lumière froide. On me voit, depuis les galeries du premier étage, on me voit en bas, près du puits sec, et on me voit comme on voit une chose qu'on a préparée. Je ne lève pas les yeux. Je sais qui regarde, la mère, sœur Joseph, les anciennes qui ont vu d'autres gardiennes descendre avant moi. Aucune n'est jamais remontée la même, et personne ne dit ce qu'elles sont devenues, et c'est ainsi que doit être ce qui est sacré.

Je joue avec la médaille. Le métal a chauffé contre ma poitrine. Sous le pouce, je sens la gravure du sceau, trois cercles concentriques, trois mots latins gravés en spirale, trois traits qui barrent le centre. La gardienne qui m'a précédée la portait avant moi, et celle d'avant aussi, et c'est la médaille elle-même qui choisit qui elle marquera ensuite. Sœur Anne disait que la chaîne pèse plus à mesure qu'on s'approche de la crypte. Je crois que je le sens. Je crois que la médaille tire.

On vient me chercher. Sœur Joseph traverse la cour, et sa robe noire balaye le sol pavé sans faire de bruit, parce qu'elle a appris à marcher comme dans une église. Elle pose ses mains sur mes épaules, et son toucher est sec, exact, presque chirurgical. Elle ne sourit pas. Elle ne sourit jamais quand le rituel commence. Elle inspecte le drap de lin, vérifie que le nœud à l'épaule droite est correctement passé, vérifie que mes pieds sont nus, vérifie la médaille.

– Tu te souviens des trois vœux ?

Sa voix est basse. Je hoche la tête.

– Dis-les.

Je les dis. Ne pas fuir. Ne pas pleurer. Ne pas refuser. Je ne pose aucune question. On ne pose jamais de question à la mère le matin de la descente. Sœur Joseph fait passer son pouce sur ma tonsure, une seule fois, doucement, en bénédiction. Sa main retombe. Elle hoche la tête à son tour.

– Tu sais que personne ne te jugera, après. Quoi qu'il arrive là-bas. Tu es l'offrande, tu n'es pas un sujet de péché.

Je le sais. Je le sais depuis qu'on m'a expliqué ce qu'était une gardienne, à treize ans, dans la bibliothèque, à la lumière des bougies. Je le sais et je le redis dans ma tête comme une quatrième prière, parce que ce matin la chair se met à parler en moi et qu'il faut la faire taire avec des mots plus anciens qu'elle. Mon ventre se serre. Ma bouche est sèche. Mes mains tiennent la médaille pour ne pas trembler.

Sœur Joseph se recule.

– On descend dans une heure.

Une heure plus tard, je suis à genoux devant la mère, dans la petite chapelle qui n'est plus une chapelle, où l'autel a été retiré il y a deux siècles et remplacé par un cercle de pierre tracé à même les dalles. La mère se tient au centre du cercle, et moi à l'extérieur, et entre nous il y a la limite que je vais franchir tout à l'heure, pour la dernière fois en tant que novice et pour la première fois en tant que gardienne.

Elle est vieille. Sa peau a l'épaisseur de la cire des bougies qu'on a allumées tout autour de nous, douze bougies, douze flammes qui ne tremblent pas, parce qu'on a fermé les fenêtres comme on ferme une bouche. Elle me regarde, et son regard descend de ma tonsure à mes pieds nus, et s'arrête sur la médaille à mon cou. Elle ne sourit pas non plus. Personne ne sourira plus jusqu'à demain matin.

– Oriane.

C'est la première fois qu'elle dit mon prénom depuis des mois. Dans la maison on dit sœur, on dit petite, on dit l'apprentie. Le prénom est gardé pour ce moment précis, pour qu'il pèse, pour qu'il soit présent quand je vais le perdre. J'incline la tête.

– Ma mère.

– Tu sais ce que tu es ce matin ?

– Je suis votre promise.

Elle hoche la tête. La promise, c'est le titre qu'on donne à la gardienne en attente, celle qui n'a pas encore descendu mais qui n'est déjà plus une novice. Je l'ai entendu sur moi il y a trois mois, le matin où sœur Anne est morte et où la place est devenue libre. Promise. Ce mot pèse plus sur ses lèvres aujourd'hui que dans la mienne. Ma bouche est trop sèche pour porter ce qu'elle dit.

– Et après cette nuit, qu'est-ce que tu seras ?

– Votre gardienne, ma mère.

– Et qu'est-ce qu'une gardienne ?

C'est la question rituelle. Je connais la réponse par cœur, je l'ai écrite cent fois dans le cahier des vigiles, je l'ai dite à voix basse chaque soir avant de m'endormir, comme une berceuse à l'envers.

Lire la suite sur Amazon

Si tu as aimé ce livre