LÉNA ORSO
Couverture de J'ai commandé un djinn
Anthologie Madame V.

J'ai commandé un djinn

Vingt ans de glace. Une seule nuit pour brûler.

Nouvelle · environ 55 min de lecture · paru le 22 juin 2026

L'histoire

J'ai commandé un djinn est une romance monstre de Léna Orso, dans l'anthologie Madame V..

Vingt ans de mariage avec un homme tiède. Vingt ans à régler le chauffage sur dix-neuf et à ne rien sentir. Le divorce ne m'a pas réchauffée. Rien ne me réchauffe.

Une carte glissée sous ma porte. Location de créatures, sur invitation. Une voix qui demande ce que je veux.

Je veux ce qui brûle.

J'ai dit djinn.

Je suis une femme de glace, on me l'a assez répété. Mais de l'autre côté du miroir, il y a une salle qui flambe sans se consumer, et une créature de feu qui me vouvoie comme à un autre siècle et qui promet de me brûler. Très lentement.

Extrait

Le début du livre

Le froid me prend avant la lumière. Je pousse la porte, je n'allume pas tout de suite, et l'appartement me reçoit comme il reçoit tout depuis des mois : sans rien. Le thermostat affiche dix-neuf. J'en sens douze.

C'est l'heure où les autres rentrent chez eux. Moi je rentre dans un endroit qui a cessé d'être ça quand l'autre est parti avec ses costumes et la moitié des murs vides. Je garde mon manteau. Je le garde toujours, les premières minutes. Le temps que la pièce décide si elle veut bien de moi.

Elle ne veut jamais.

Je traverse le salon sans regarder le grand miroir doré au-dessus de la cheminée. La cheminée est éteinte. Elle l'est depuis l'automne, depuis qu'il n'y a plus personne pour qui faire semblant qu'un feu ça réchauffe. Le bois est encore dans le panier. Sec, intact. Je n'y touche pas.

C'est en posant mes clés que je la sens sous mon pied.

Une enveloppe. Glissée sous la porte pendant que j'étais sortie, poussée assez loin pour atterrir au milieu du tapis. Aucun timbre, aucun nom. Le papier est épais, presque cartonné, d'un blanc qui a légèrement viré. Je la ramasse sans urgence. À mon âge on n'a plus d'urgence pour le courrier. On a vu passer assez de mauvaises nouvelles pour savoir qu'elles attendent.

Je l'ouvre debout, le manteau toujours sur les épaules.

Une carte tombe.

Je la rattrape contre ma cuisse, par réflexe, et la première chose que je remarque, avant le texte, avant l'encre, c'est qu'elle est froide. D'un froid de métal en hiver, d'objet sorti d'un tiroir non chauffé. Je la tiens, et elle ne se réchauffe pas. Ma main a beau être tiède, le froid ne cède pas d'un degré. Il monte vers mes phalanges au lieu de descendre vers elle.

Je tourne la carte vers la lampe.

Deux lignes. Madame V., à la plume, une encre noire qui accroche encore la lumière comme si elle n'avait pas fini de sécher. En dessous, plus petit : Location de créatures, sur invitation.

Je devrais rire. Une femme qui a négocié des contrats de fusion en signant à la place de son mari devrait rire d'une carte pareille. Location de créatures. C'est une farce, une publicité, un test marketing pour un escape game du quartier.

Je ne ris pas.

Je retourne la carte. Au dos, un sceau de cire noire, un V entrelacé d'une chaîne fine. Un détail qu'on ne fait plus, qu'on ne fait plus pour personne. Et toujours ce froid, têtu, qui s'est maintenant installé dans toute ma paume.

Je sais ce qu'il faut en faire.

Je ne sais pas comment je le sais. C'est faux, d'ailleurs. Je le sais très bien. Je le sais de la même manière qu'on sait, à quarante-cinq ans, qu'un homme va décevoir avant même qu'il ait parlé. Une certitude qui ne demande pas de preuve. La carte est dans ma main, le froid est dans mon poignet, et quelque part une femme attend que je dise oui.

Je vais à la fenêtre. Dehors, Paris s'allume par fragments, le huitième arrondissement et ses façades qui ne se réchauffent pas non plus. Je tiens la carte contre mes lèvres sans m'en rendre compte. Le bord sent l'encre, la cire, et autre chose. Quelque chose de brûlé que je n'arrive pas à nommer.

Vingt ans. Vingt ans avec un homme tiède, et la seule chose qui m'a traversée ce soir, la seule, c'est un bout de carton glacé.

Je devrais avoir froid.

J'ai froid. Mais pas là où je croyais.

Je m'assois dans le fauteuil près de la fenêtre, celui que personne ne m'a disputé depuis longtemps, et je pose la carte sur ma paume ouverte. J'attends. Je ne sais pas ce que j'attends. C'est encore faux. J'attends qu'on me réponde.

La voix arrive sans bruit, pas dans la pièce mais en moi, à l'endroit exact où l'on entend ses propres pensées, sauf que celle-ci n'est pas la mienne. Elle est plus froide, plus posée. Une voix de femme qui n'a jamais eu besoin d'élever le ton parce que personne, jamais, ne lui a coupé la parole.

Votre demande a été enregistrée, mademoiselle.

Mademoiselle. Personne ne m'a appelée mademoiselle depuis trente ans. J'ouvre la bouche pour corriger, et je la referme. Le mot me retient. Comme si elle savait, elle, que ces années-là n'avaient pas compté. Que je suis revenue à zéro. Une jeune fille à qui on n'a rien promis.

Je n'ai rien demandé, je veux dire. C'est ce que je devrais dire.

Mais je l'ai demandé. Je l'ai demandé en tenant cette carte contre ma bouche, en respirant le brûlé qu'elle exhale, et la femme dans ma tête avait entendu la demande que je n'avais pas encore formulée.

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