
Le fae m'a fait tout avouer
Il ne peut pas mentir. Moi non plus.
- Fae
- Pacte / invocation
- Romantique
Nouvelle · environ 40 min de lecture · paru le 27 avril 2026
L'histoire
Le fae m'a fait tout avouer est une romance monstre de Léna Orso.
Je suis venue pour un nom. Le fae a posé ses conditions : un pacte. Ni lui ni moi ne pouvons mentir tant que ça tient. J'ai dit d'accord. Le pire « d'accord » de ma vie.
Ses premières questions sont polies. Celles d'après, beaucoup moins. Sous ce pacte, quand il me demande dans quel état je suis, je réponds. Où je veux ses doigts, je réponds. Et quand il me demande de le dire à voix haute, je le dis. Chaque réponse que ma voix lâche lui donne un peu plus de pouvoir, et le sarcasme ne me protège plus de rien.
Le début du livre
Sa bouche est la première chose que je remarque, et c'est un problème.
Le reste est anguleux, coupant, taillé dans un matériau qui n'a rien à faire sous une peau. Les pommettes, la mâchoire, les doigts trop longs posés sur la table entre nous. Tout en lui a l'air d'avoir été dessiné par un type qui déteste les courbes. Mais la bouche. Pleine, charnue, un peu trop grande pour ce visage de lame. Le seul défaut de fabrication dans toute cette géométrie de merde.
Je suis venue pour un nom. Un seul. Celui qu'aucun humain n'a pu me donner et qu'aucun fae ne donnera gratuitement. La règle est simple chez eux : tout se paie, et le prix n'est jamais de l'argent.
La pièce est petite. Pierre brute, une table, deux chaises, pas de fenêtre. La lumière vient de nulle part, ou peut-être de lui, un éclat ambré qui pulse dans ses yeux quand il tourne la tête. Ses iris ne bougent pas. N saccades, ni clignements. Un regard continu, stable, posé sur moi.
Il s'appelle Saveris. Ça, je le savais. Ce que je ne savais pas, c'est qu'il serait aussi grand assis que la plupart des hommes debout, que ses oreilles se termineraient en pointe derrière des cheveux couleur de cendre, et que sa voix serait posée si bas qu'on dirait qu'il parle depuis le fond d'un puits.
– Tu es venue.
– Tu es observateur, c'est touchant.
Je lui offre mon plus beau sourire de rendez-vous administratif. Il ne réagit pas. Les fae ne captent pas le sarcasme, ou ils le captent trop bien. Dans les deux cas, ça ne sert à rien.
– Ce que tu cherches a un prix.
– Tout a un prix chez vous. J'ai apporté mon portefeuille.
Ses yeux ambre me fixent avec la curiosité d'un entomologiste. Je suis l'insecte.
– Pas de l'argent. Un pacte.
Mon estomac se serre. Chez les fae, "pacte" est le mot qu'on utilise quand "piège" serait trop honnête.
– Quel genre de pacte ?
– Celui qui t'empêchera de mentir.
Il penche la tête. Un mouvement mécanique, inhumain. Un oiseau qui évalue une graine.
– Et moi aussi, ajoute-t-il. Aucune omission. Aucun silence calculé. Aucune vérité partielle. Tout ce qui sort de ta bouche sera exact. Et tout ce qui sort de la mienne aussi.
– Pendant combien de temps ?
– Jusqu'à ce que tu aies ton nom.
Cette putain de bouche s'étire de deux millimètres.
– Ou jusqu'à l'aube. Ce qui vient en premier.
Je devrais refuser. N'importe qui avec deux neurones fonctionnels refuserait de signer un chèque en blanc de transparence avec une créature qui a les mains d'un pianiste et la patience d'un prédateur. Je mens tout le temps. Pas sur des trucs importants, je vous rassure. Sur le reste. "Ça va." "Non merci." "C'est pas grave." Le tissu conjonctif entier de ma vie sociale tient dans les mensonges que je raconte sans y penser.
– Allez, d'accord.
Le mot sort avant que j'aie fini de peser le pour et le contre. Deux syllabes, et je viens de désactiver le seul outil qui me rend supportable en société.
Saveris tend la main. Paume ouverte, doigts écartés. Sa peau a un grain étrange. Trop lisse. Trop uniforme. Du papier vivant.
Je pose ma main sur la sienne.
Sa peau est fraîche. Fraîche, pas froide. Une surface qui n'a jamais vu le soleil. Mes doigts ont l'air courts et épais sur les siens. Humains. Imprécis.
Un pouls. Un deuxième cœur, logé dans sa paume, qui se cale sur le mien pendant une seconde et demie. Puis un troisième, dans mon ventre, qui n'existait pas avant. Mes doigts se crispent. Les siens ne bougent pas. Le battement s'arrête. Ce qui le remplace est pire : un silence intérieur, net, total. Un filtre retiré que je ne savais pas porter.
– C'est fait, dit-il.
Et moi, la main encore posée sur la sienne, je pense : ça ne peut pas être si terrible.
Je retire ma main. Il ne la retient pas. Mes doigts ne veulent pas décoller de sa peau, et ça, c'est nouveau.
– Bien, dit Saveris.



