
J'ai commandé un satyre
Je passe ma vie à être quelqu'un. Cette nuit, je ne suis qu'une bête.
- Satyre
- Pacte / invocation
- Romantique
Nouvelle · environ 60 min de lecture · paru le 18 juin 2026
L'histoire
J'ai commandé un satyre est une romance monstre de Léna Orso, dans l'anthologie Madame V..
Je souris toute la journée. Je réponds, je rassure, j'ai un avis sur tout. C'est mon métier d'être quelqu'un. Alors quand une carte froide glisse de la poche d'une veste chinée en friperie, Madame V., location de créatures, je commande la seule chose qu'on ne m'a jamais laissée être : une bête.
Le miroir ondule. De l'autre côté : une clairière, un feu de camp, et lui. Sabots, cornes, une odeur de fête déjà commencée. Il parle une langue que je ne connais pas, il rit, et il prend exactement ce que j'ai commandé, comme on croise une autre bête dans un bois, sans politesse ni contexte. Pour une nuit entière, je n'ai plus à être aimable, ni intéressante, ni quelqu'un. Juste un corps qu'on célèbre.
Le début du livre
Je pousse la porte et le froid de la pierre me grimpe aux chevilles, immédiat, déjà possessif. Et la maison se tait. Pas le silence poli des gens qui attendent leur tour pour parler, non, le vrai, celui qui ne réclame rien. Cinq jours à sourire, à relancer, à tenir le séminaire et le couloir et le déjeuner où il faut absolument avoir un avis sur tout, et là, d'un coup, plus personne. La bâtisse de ma grand-mère, dans le Lubéron, un week-end par mois : c'est la seule règle que je tiens vraiment.
Je laisse mon sac tomber dans l'entrée. Je n'allume pas tout de suite. J'aime ce moment où mes yeux s'habituent seuls, où je redeviens un animal qui rentre au terrier et qui reconnaît son odeur avant ses meubles. La pierre garde le froid de l'hiver même en mai, un froid qui monte par les pieds, lent, têtu, et je devrais faire du feu, je sais, je vais faire du feu, mais d'abord je veux juste rester debout là sans que ça compte pour personne.
C'est ça que je viens chercher ici. Pas le calme (je déteste qu'on dise le calme, comme si c'était une carte postale avec des lavandes). L'absence de demande. Personne qui attend une réponse, une présence, un visage souriant accroché au bon moment.
Le froid finit par gagner. Je farfouille dans mon sac et je sors la veste, celle que j'ai chinée cet après-midi avant de descendre, une friperie rue de Charonne, un truc en velours côtelé fauve trop grand pour moi, coupe homme, années soixante-dix peut-être, je ne sais pas, je l'ai prise parce qu'elle sentait le temps et pas le neuf. Je l'enfile. Les manches me tombent sur les mains. Elle est lourde aux épaules, comme une bête posée sur mon dos, et ça me fait du bien, ce poids qui ne veut rien de moi.
Et c'est là que je sens le froid. Un autre que celui de la pierre, plus petit, plus net, au fond de la poche droite.
Quelque chose de dur. De plat. Je glisse la main, mes doigts butent dessus, et la première chose que je me dis, bêtement, c'est qu'on ne range pas un glaçon dans une poche de veste. Parce que c'est froid comme ça. Froid comme une chose qui n'a aucune raison de l'être.
Je la sors.
Une carte. Une carte de visite, ancienne, le papier épais et grenu sous la pulpe, un peu jauni sur les bords. Je la tourne vers la fenêtre pour attraper ce qui reste de jour.
Madame V.
Deux mots, à la plume, une encre noire qui accroche encore la lumière comme si elle n'avait pas fini de sécher. Et dessous, plus petit :
Location de créatures, sur invitation.
Je relis. Je relis trois fois, parce que mon cerveau de prof veut une faute de frappe, un jeu de mots, une pub de spa, n'importe quoi qui rentre dans une case connue. Location de créatures. C'est forcément un truc de jeu de rôle, un escape game du coin, une carte oubliée par l'ancien propriétaire de la veste, sauf que l'ancien propriétaire aurait eu une carte tiède, lui, une carte de température normale, pas cette chose qui me gèle la pulpe et refuse de se réchauffer dans ma main.
Je la retourne encore. Au dos, un sceau de cire noire, un V tracé d'un seul geste, entrelacé d'une chaîne fine. Aucune adresse, aucun numéro. Rien à appeler, rien à taper.
Et pourtant.
Pourtant je sais déjà quoi en faire. Je ne saurais pas l'expliquer (et croyez-moi, expliquer, c'est mon métier), mais c'est comme l'instinct qu'ont les chats devant une porte qu'ils n'ont jamais vue : ils savent qu'elle s'ouvre, et de quel côté pousser. Mes doigts savent. Ils tiennent la carte un peu trop fort, déjà.
Je la pose sur la table de la cuisine. Bien à plat. Elle ne se réchauffe pas.
Je m'assieds devant elle. Je me relève. Je tourne dans la cuisine comme si j'avais oublié pourquoi j'y suis entrée, et puis je reviens, et je pose deux doigts dessus, juste pour vérifier. Vérifier quoi, je ne sais pas, c'est ça le pire, je vérifie des choses dont je n'ai pas le nom.
Le froid remonte par mes doigts. Précis. Presque agréable. Il monte le long du poignet, de l'avant-bras, et quelque part en chemin la cuisine perd ses contours, la lampe que je n'ai pas allumée, le robinet qui goutte, tout ça s'éloigne d'un cran, et il reste la carte, et il reste moi, et il reste entre les deux une présence qui n'a pas de visage.
Une voix. Pas dans la pièce. Plus bas que ça, plus dedans.
– Votre demande a été enregistrée, mademoiselle.
Une voix de femme. Lisse, posée, sans une once de chaleur, le ton d'une directrice qui vous reçoit dans un bureau où tout est rangé. Elle ne me demande pas si je vais bien. Elle ne m'explique rien. Et c'est pour ça que je ne la coupe pas, parce qu'il n'y a rien à couper, juste à laisser venir.
Alors le catalogue vient.







