
J'ai commandé une gargouille
Je compte tout, tout le temps. Une nuit avec une créature de pierre, et j'ai cessé de compter.
- Gargouille
- Romantique
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 5 juin 2026
L'histoire
J'ai commandé une gargouille est une romance monstre de Léna Orso, dans l'anthologie Madame V..
Je suis avocate. Je calcule tout, je ne perds jamais le contrôle. La gargouille de Madame V. a pris une heure à me regarder avant de poser une main sur moi. Ça, je ne l'avais pas calculé.
Il me regarde. Longtemps. Une minute, puis dix, sans un geste, comme s'il lisait chaque ligne de moi avant de tourner la page. Je compte les secondes. Il les laisse passer, toutes, parce que rien ne presse la pierre. Plus il attend, plus l'attente devient insoutenable : c'est lui qui décide de l'heure, et il a toute la nuit.
Moi qui n'ai jamais lâché le contrôle de rien, je l'ai supplié d'aller plus vite.
Le début du livre
Ma mâchoire est verrouillée depuis le déjeuner, et je compte les heures pour ne pas y penser : neuf, bientôt dix. Le cabinet est vide à cette heure, tous les bureaux éteints sauf le mien, et je ne suis remontée que pour un dossier laissé sur la table de réunion du quatrième. La cuisine de l'étage sent le café d'une cafetière que personne n'a débranchée.
C'est la procédure, après vingt-trois heures, dans un immeuble de cette catégorie : les femmes de ménage passent à dix-neuf, le gardien fait sa ronde à minuit, l'air conditionné se coupe automatiquement à vingt heures par souci d'économie, ce qui explique la chaleur stagnante du couloir et la fine pellicule d'humidité dans mon cou. Je connais ces clauses-là. Je connais l'immeuble comme je connais mes contrats, par cœur, jusqu'à la note de bas de page. C'est pour ça que la carte n'a rien à y faire.
Elle est posée contre la cafetière, à plat, le coin droit légèrement relevé. Une carte de visite. Une vraie : papier épais, un grammage qu'on commande en imprimerie spécialisée et qu'on facture à la centaine, rien à voir avec les Post-it ou les flyers de traiteur qu'on glisse sous la porte. Personne ici n'utilise ça. On a des signatures électroniques et des cartes dématérialisées dans le téléphone. Je la regarde une demi-seconde de trop avant de comprendre que je l'ai déjà prise.
Elle est froide.
Pas fraîche, pas à température de la pièce, qui doit avoisiner les vingt-six degrés à cette heure. Froide, comme un objet sorti d'un réfrigérateur, comme le métal d'une rambarde en février. Mon pouce s'attarde sur le grain du papier et la sensation ne change pas, ne se réchauffe pas au contact de ma main, ce qui est, d'un strict point de vue physique, impossible. Je tiens la carte plus longtemps qu'il ne faudrait pour vérifier, six respirations, sept, et elle reste froide.
Au recto, deux lignes. La première, en haut, dans une calligraphie noire à la plume, l'encre encore un peu brillante comme si elle venait d'être tracée : Madame V. La seconde, en dessous, plus petite, plus sobre : Location de créatures, sur invitation.
Je relis. Le juriste en moi cherche immédiatement le défaut de forme, l'absence de mention obligatoire, le numéro SIRET manquant, l'adresse, le téléphone, le mail de contact, tout ce qui ferait de ce bout de carton un document opposable. Il n'y a rien. Pas de coordonnées. Pas de raison sociale complète. Une carte de visite qui ne permet pas de joindre la personne dont elle porte le nom, ce qui revient à dire une carte de visite qui n'en est pas une, juridiquement, et pourtant je la retourne entre mes doigts avec le sérieux d'une pièce versée au débat.
Au verso, un sceau. Cire noire, durcie, en relief sous la pulpe de mon index. Le motif est un V, mais un V travaillé, étiré, entrelacé de ce qui ressemble à une chaîne très fine, chaque maillon distinct si je rapproche la carte de la lumière du néon. Le travail est minutieux. Quelqu'un a pris le temps. C'est la première chose qui me traverse, avant même la question de savoir ce que ce mot, créatures, est censé signifier : quelqu'un a pris le temps, beaucoup de temps, pour un objet destiné à finir contre une cafetière à mon intention.
Je devrais reposer la carte. Reprendre mon dossier, descendre, signer la décharge au gardien, rentrer. C'est ce que dicte la soirée, ce que dicte la fatigue, ce que dicterait n'importe quel conseil que je donnerais à un client trouvant un objet non identifié sur son lieu de travail. Ne touchez à rien. Ne signez rien. Ne vous engagez sur rien que vous n'ayez lu.
Je ne repose pas la carte. Mes doigts s'y referment, et quelque part sous l'épuisement, sous la mâchoire serrée et le compte des heures, je sais déjà quoi en faire. Je ne saurais pas l'expliquer, et c'est précisément ce qui aurait dû m'alerter : je sais, sans qu'on me l'ait dit, comme on sait une chose acquise depuis toujours.
La voix arrive quand ma main se referme, et elle ne vient pas du couloir.
Elle est dans la pièce et elle est dans ma tête, les deux à la fois, sans que je puisse trancher, ce qui devrait me terrifier et ne le fait pas. Une voix de femme, posée, froide, le timbre d'une directrice d'étude notariale qui annonce une succession. Elle ne se présente pas. Elle n'a pas à le faire.
– Votre demande a été enregistrée, mademoiselle.
Je n'ai déposé aucune demande. Je voudrais le faire remarquer, soulever l'exception, contester la recevabilité d'une demande que je n'ai pas formée, et la phrase reste coincée derrière mes dents parce qu'une partie de moi, celle qui compte les heures depuis le déjeuner, sait que ce serait de mauvaise foi. J'ai formulé une demande. Pas avec des mots. Mais je l'ai formulée, à force, soir après soir, et elle a été enregistrée.
Le catalogue n'a pas de pages. Il se présente comme une certitude qui s'installe, des possibilités qui se posent l'une après l'autre dans mon esprit avec la netteté d'une liste de clauses. Je n'ai pas à tourner de feuillet. On me montre, simplement, et je sais.
Il y a celui qui prendrait, vite, fort, qui me plaquerait avant que j'aie reposé mon sac, et mon corps se rétracte avant même que la proposition soit complète. Quatorze ans d'hommes pressés, de mains qui arrivaient à destination comme on coche une case en bas d'un formulaire. Je connais le rapide. Je n'en veux plus, et le savoir avec cette violence-là, dans le silence de la cuisine, me coupe le souffle une seconde.
Il y a celui qui dévorerait, celui qui dominerait, celui qui brûlerait. Je les sens passer, chacun avec sa promesse, et aucun ne tient. Trop de hâte. Trop de faim. Toute la faim que je connais déjà.







