
J'ai commandé un minotaure
Plus grand. Plus fort. Encore.
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 2 juin 2026
L'histoire
J'ai commandé un minotaure est une romance monstre de Léna Orso, dans l'anthologie Madame V..
Je mesure un mètre quatre-vingt-deux. Tous mes amants m'ont regardée d'en bas.
Ce soir, je veux une bête.
Une créature trop grande pour moi. Qui me déséquilibre, me plie, me prenne à la hauteur où on ne m'a jamais prise.
Une carte est tombée d'un livre. Un numéro. Une voix qui demande : quelle créature voulez-vous ?
J'ai dit minotaure.
Je suis architecte. Je sais reconnaître une charge quand j'en vois une. Et celui-là va peser exactement ce qu'il faut.
Je ne supplie pas. Je commande. Plus fort. Encore. On verra si la bête tient le calibre.
Le début du livre
Le papier est froid. Plus froid que le parquet sous mes pieds nus, plus froid que le verre de vin que je n'ai pas fini, plus froid que tout ce que mon appartement contient à dix heures du soir. Je tourne la carte de visite entre le pouce et l'index. Pourquoi est-ce qu'elle ne se réchauffe pas entre mes doigts ?
Je l'ai trouvée glissée dans un Borges, entre les pages, à la fin d'un chapitre. Je l'ai acheté cet après-midi chez le bouquiniste, rue Saint-Jacques, dans une caisse en-dessous des Gallimard mal classés. Trois euros ; une bonne affaire, même si je ne m'y connais pas vraiment. Je n'avais aucune bonne raison d'acheter ce livre-là particulièrement, juste une soirée que je n'avais pas envie d'encore passer devant Netflix.
Le parquet craque sous moi. Mon appartement a quatre mètres sous plafond et un silence qui pèse comme je le veux. Je l'ai dessiné moi-même, ce silence. J'ai compris très tôt qu'un bon appartement, c'est plus une question de juste volume que de déco.
La carte me ramène à elle.
Je la repose sur le bras du fauteuil. Je l'observe à distance, comme on observe un défaut sur un plan. Je suis architecte, j'ai des réflexes. Elle est légèrement jaunie. Sur le recto, deux lignes, à la plume.
Madame V.
En dessous, plus petit, presque effacé : Location de créatures, sur invitation.
L'encre brille à peine. La calligraphie est trop assurée pour être imprimée, trop régulière pour être improvisée. Quelqu'un a sûrement tracé ces deux lignes à la main, sans hésiter, sur un papier qui a probablement quarante ans. Je remarque ce détail parce que j'ai signé des plans toute ma vie, et personne n'écrit comme ça par accident.
Je retourne la carte. Au dos, un sceau de cire noire. Un V stylisé, entrelacé d'une chaîne fine. Brillant, comme une chose qui vient d'être posée, ce qui contredit l'idée que je me faisais. Je passe le doigt dessus. Toujours froid. Je vérifie ma propre paume. Tiède. Normale.
C'est elle qui est froide.
Je récupère le verre de vin. Je m'assois sur l'accoudoir du fauteuil, parce que m'asseoir dedans serait s'engager à quelque chose, et je ne suis pas prête à m'engager à quoi que ce soit, là tout de suite. Je bois une gorgée. Je regarde la carte sur le coussin, immobile, comme un petit cadavre élégant.
Je devrais la jeter. C'est ce qu'on fait avec les choses qu'on ne comprend pas, il me semble.
Je ne la jette pas.
Je n'allume pas la lampe non plus. La lumière de la pièce vient seulement du salon voisin, et la carte y baigne dans une teinte basse, presque caramel. C'est joli. Je n'aime pas que ce soit joli.
Chez le bouquiniste, je n'ai rien dit. Je n'ai pas dit au type que j'ouvrirais ce livre ce soir, seule, ni que je laisserais une feuille de papier froid trouvée par hasard décider de ma soirée. Je ne le savais pas non plus, en même temps. Je sais juste que je n'ai pas tourné la page suivante, après l'avoir vue tomber. Je n'ai pas lu la fin du chapitre. Ça m'intrigue moins.
Je prends la carte entre deux doigts, comme une clé. Elle ne pèse rien et elle ne se réchauffe toujours pas, et je sais déjà ce que je vais faire.
Je prends mon téléphone. Aucun numéro sur la carte, j'ai vérifié deux fois, et aucun dans ma tête. Et pourtant mon pouce compose, dix chiffres, sans une hésitation. Je regarde ma propre main faire. C'est elle qui sait, pas moi.
Ça devrait m'arrêter. Une main qui compose un numéro que je n'ai jamais lu ni entendu, c'est exactement le genre d'anomalie devant laquelle je repose un objet et je quitte la pièce. Je ne repose rien. Je note seulement, avec la précision qui me tient lieu de sang-froid, que la séquence est sortie trop nette pour avoir été inventée : dix chiffres d'un bloc, comme une cote relevée sur un plan déjà tracé. Tracé par quelqu'un d'autre. Avant moi.
Je porte l'appareil à mon oreille avant qu'il sonne.
Il ne sonne pas. Il se connecte.
– Votre demande a été enregistrée, mademoiselle.
C'est une voix de femme. Posée. Vouvoyante. Le timbre d'une directrice d'agence funéraire qui aurait fini par trouver son métier. Elle n'attend pas que je dise bonsoir, elle n'attend pas que je dise qui je suis. Le téléphone est tiède dans ma main. La carte sur le coussin est toujours froide. Je vérifie. Toujours.
– Je vais vous présenter les invités disponibles cette nuit. Vous m'arrêterez.
Je ne dis rien. Mon silence est un oui, manifestement, parce qu'elle commence.
Elle énonce. Sans ton commercial, sans aucun ton du tout. C'est une liste qui pourrait être lue à un comptable. Chaque nom est posé comme une fiche. Aucune description. Aucune photo n'apparaît sur mon écran. Aucun frisson dans sa voix quand elle prononce des mots qui devraient en provoquer.
Une gargouille.
Un kelpie.
Un satyre.
Une lamia.
Un djinn.
Quand elle prononce minotaure, une contraction sourde dans le ventre.
– Celui-là.
Je m'entends. C'est ma voix. Je ne savais pas qu'elle pouvait sonner comme ça, basse et nette, débarrassée. La voix au bout du fil ne marque aucune surprise.
– Très bien, mademoiselle.
Aucune question sur mes raisons, aucun vous êtes sûre, aucun petit speech d'avertissement. Il y a une économie absolue, dans cette femme, qui me satisfait. Je passe ma vie à demander des plans complets et à recevoir des dessins approximatifs. Là, on me donne ce que je demande, et on attend simplement que je continue.
Je regarde le mur en face de moi. Il a deux mètres dix de haut visible, le reste se perd dans l'obscurité du plafond. Quatre mètres sous plafond, je l'ai dit. Le minotaure de Borges habitait un palais sans fenêtres, lui.
Tiens, je crois que j'ai trouvé pourquoi c'est celui-là qui a retenu mon attention.
– Pour la livraison, j'aurai besoin de votre attention complète quelques minutes.
Je ne dis pas non. Je ne dis pas oui.
– Combien ?
Un silence court. Je crois entendre quelque chose qui ressemble à un sourire poli, sans le confirmer.
– Ce n'est pas une question d'argent, mademoiselle.
Je m'attendais à cette réponse. Je l'ai posée pour la rayer de la liste, comme on raye une option qu'on a écartée. Bien. Une hypothèse de moins. Donc autre chose ?







