
J'ai gaspillé mon premier voeu
Mon djinn écoute chaque mot. Littéralement.
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 27 avril 2026
L'histoire
J'ai gaspillé mon premier voeu est une romance monstre de Léna Orso.
J'ai acheté une lampe trois euros au marché aux puces. Je voulais juste la nettoyer. Évidemment, il y avait un djinn dedans. Avec trois voeux à dépenser.
Premier voeu : "Je souhaite être désirée." Manquait plus que ça. Le djinn n'a pas le droit de désirer à la place d'un humain. Alors il devient le désir lui-même. Tout. Pour moi. Maintenant. Sans pause. Sans permission.
Trois voeux. Le premier était une erreur. Le deuxième sera pire.
Le début du livre
L'étiquette est jaunie. Cinq euros, barré deux fois, réécrit au Bic. La lampe sent le cuir moisi et la bâche du marchand me goutte dans la nuque depuis dix minutes.
Je ne voulais pas m'arrêter. Je voulais passer, rentrer, mettre un tee-shirt sec, et manger mes pâtes froides. Mais le type avait une table entière de saloperies en laiton à côté du métro, et j'ai ralenti par réflexe professionnel, et maintenant je suis là, dégoulinante, à tenir une lampe qui ressemble à une théière qui aurait fait un AVC.
– Elle vient d'où ?
Le marchand hausse les épaules. Il porte un bonnet de laine malgré le mois d'avril, et il vapote un truc qui sent la barbe à papa.
– Carton d'un mort, madame. Carton d'un mort.
– Ça répond pas vraiment à ma question.
– Trois euros, il dit.
– Ça non plus. Et l'étiquette dit cinq.
– Ouais bah l'étiquette elle est vieille et il pleut beaucoup madame. Trois euros.
Je le fixe. Il vapote. Ce qu'il dit n'a aucun sens. J'aurais dû passer mon chemin. Mais je sors trois pièces, je les pose sur la toile cirée, et je fourre la lampe dans le sac plastique qu'il me tend sans dire merci.
Je suis antiquaire, mais j'aurais pu faire un autre truc, j'ai pas vraiment choisi. À vingt-huit ans il faut bien faire quelque chose, et j'ai hérité d'un bail à loyer contrôlé dans le 11e avec la boutique de ma tante Mireille. Ma tante est morte en février. La boutique a rouvert en mars. Je vends des trucs que des gens morts avaient, à d'autres gens qui vont mourir plus tard. C'est très bien, l'économie circulaire. Ça paye le loyer.
Je rentre à pied sous la pluie parce que le métro serait pire. Je monte les cinq étages sans ascenseur parce qu'évidemment, il n'y a pas d'ascenseur. Je pose le sac sur la table basse du salon, j'enlève ma chemise trempée, j'enfile mon vieux sweat de fac qui traîne sur le canapé, et je fixe la lampe.
Elle est vraiment moche.
Laiton terni, presque noir par endroits, une forme d'œuf écrasé avec un bec en tire-bouchon et un couvercle bombé soudé de travers. Pas de gravures lisibles, juste des entailles qui ressemblent à des coups de couteau. Si je la mets en vitrine sous l'étiquette Objet d'art Moyen-Orient XVIIIe, sûrement qu'un touriste américain me l'achètera trente ou cinquante euros la semaine prochaine. Belle marge. Voilà pourquoi je l'ai prise.
Je vais chercher une éponge dans la cuisine, un peu de produit, et je reviens m'asseoir en tailleur sur le tapis. Ma télé joue une rediffusion de Top Chef que je ne regarde pas. Je peux pas blairer cette émission.
Je frotte.
Le laiton crisse. Des flocons noirs se détachent. La crasse de vingt ans me colle aux doigts, me laisse des traces sur le pouce. Je frotte plus fort, parce que quand on commence quelque chose on finit, et parce que la tache a l'air d'être en train de céder juste là, sous mon ongle. Je frotte. Je frotte encore. Je sors un torchon du tiroir, je tourne la lampe dans tous les sens, je gratte une coulure au couteau, je repasse l'éponge.
Et puis ça pète.
Merde.
Un claquement sec, comme une poignée qui cède. Le couvercle se soulève d'un coup, sans raison, et de la fumée monte. Vite. Trop vite. Une volute épaisse, blanche, qui s'étire en colonne, qui touche le plafond, qui redescend, qui prend de la place, qui prend mon salon, qui prend TOUT mon salon.
Je me lève d'un bond. Je recule contre le canapé. Je plaque la main sur mes lèvres parce que je vais tousser, mais je ne tousse pas, parce que cette fumée-là ne fait pas tousser.
La fumée a une forme.
Deux mètres. Peut-être plus. Debout entre ma table basse et ma télé, les pieds qui ne touchent pas le sol : dix centimètres de vide entre ses semelles et mon tapis beige Ikea.
C'est un mec.
Torse nu.
Dans mon salon.
Ceinturé d'une bande de tissu doré à la taille, les épaules qui fument, oui, qui fument littéralement, des volutes blanches qui s'enroulent autour de ses bras comme des écharpes vivantes. Peau blanche éclatante, presque translucide, comme de la porcelaine chauffée par-derrière. Des cheveux noirs tirés en arrière.
Il ouvre les paupières.
Ses iris sont jaunes. Avec une fente verticale à la place de la pupille, comme un chat, ou comme un serpent. Il me fixe. Il ne cligne pas. Il ne bouge pas.
– Bonjour, il dit.
Sa voix ne vient pas de lui. Elle vient de partout. Elle vient du plafond, du radiateur, du frigo dans la cuisine, des murs. Elle résonne dans mes côtes avant mes oreilles.
C'est flippant. Même s'il a juste dit bonjour.
Je fixe la lampe par terre. Puis le mec-fumée. La lampe. Le mec-fumée.
– Putain, je dis.
– Putain, c'est votre nom ?
Il a dit ça avec le ton de quelqu'un qui demande sérieusement.
– Non, je dis. C'est une... une interjection.
– Ah.
Il hoche la tête. Il ne bouge pas d'autre que ça. Il flotte à dix centimètres de mon parquet en écoutant.
– Vous êtes quoi ? je dis.
– Djinn.
– Djinn ?
– Oui.
– Comme... comme un génie de la lampe ?
– Ah oui, les Européens disent "génie". C'est une mauvaise traduction, mais je l'accepte.
Je m'assieds sur le canapé parce que mes jambes vont lâcher et je ne veux pas m'écrouler devant un mec-fumée aux yeux à fentes verticales. Je pose les mains à plat sur mes cuisses. Je respire.
– OK, je dis. OK. D'accord.
– Vous êtes la reine de France ?
Je relève la tête.
– Pardon ?
– Je demande parce que la dernière fois, on m'a invoqué à Versailles. C'étaient deux dames en robe à panier qui gloussaient, elles voulaient que leur chien parle. J'ai fait parler le chien. Elles ont hurlé, je suis rentré chez moi et je les ai pas revues.
Il dit ça très posément, comme une anecdote de café. Je l'examine. Il a l'air sérieux. Il a probablement raison.
– Non, je dis. Je suis une antiquaire de merde. Dans le 11e arrondissement.
– Ah.
– Et on est en 2026.
– Ah ? Combien d'années depuis les dames qui gloussent, vous pensez ?
– Je sais pas, trois cents ans ? Faudrait que je regarde.
– Trois cents ans ?
Il ferme les paupières une seconde. Il les rouvre.
– C'est beaucoup.
Il a dit ça plus doucement. Je remarque que ses volutes de fumée ralentissent quand il parle doucement. Elles s'enroulent plus serré autour de ses épaules. Comme si elles l'écoutaient aussi.
Je me redresse sur le canapé. J'ai froid aux pieds. Mon sweat de fac sent la lessive. Je me dis que c'est le moment où je devrais avoir peur. Je n'ai pas peur. J'ai surtout envie d'une tisane.
– Bon, je dis. Comment on fait ?
– Comment on fait quoi ?
– Ben, pour vous renvoyer dans votre lampe. Vous allez pas rester comme ça dans mon salon pour l'éternité, non ?
– Ah, ça. Trois voeux.
– Non, mais c'est pas ce que je demande.
– Certains, mais c'est comme ça que ça marche. Trois voeux, et je file.
– Trois voeux, je répète. Ok, et si j'en veux pas ?



