
Oméga sous couverture
Elle contrôlait tout. Sauf lui.
- Alpha
- Fated mates
- Dark
Roman · environ 2 h de lecture · paru le 31 août 2026
L'histoire
Oméga sous couverture est une romance omegaverse de Léna Orso, tome 3 des Omégas de Gestalt.
Je suis une infiltrée. Je lis une pièce en trois secondes : les sorties, les mains, l'homme qui tombera le premier. Dix ans passés à écouter un chasseur d'omégas se croire mon maître. Ma couverture a sauté. Je rentre chez les rebelles, et cette fois je vais devoir traverser ma heat au milieu d'une meute.
Je contrôle tout. Chaque pièce, chaque sortie, chaque mot que je laisse filer. La meute me le prend – les mots d'abord, le reste ensuite. Au centre, un alpha qui commande tout ce qui m'entoure, jamais moi. Il gronde quand une menace approche et revient toujours à ma nuque, là où une morsure scellerait tout. Je décide qui me touche. Reste à savoir ce que je ferai le jour où c'est lui que je réclamerai.
Le début du livre
Chapitre 1
Il y a quatre hommes dans l'entrepôt et je sais dans quel ordre ils tomberont avant que le premier ait compris qu'il va tomber.
C'est mon métier. La lecture, pas le combat. On m'a appris à lire une pièce comme d'autres lisent un visage, en une seconde, sans y penser : les sorties d'abord, toujours les sorties, deux ici, la grande porte à rideau qu'on a relevée d'un mètre et l'issue de service au fond à gauche, entrebâillée sur du noir. Puis les corps. Où ils portent leur poids, de quel côté pend l'arme, lequel a bu, lequel a peur. Le petit près des caisses a peur. Le grand à la visière ne l'a pas encore, et c'est lui qu'il faudra surveiller.
Je reste dans l'angle mort, dos au pilier de béton, jamais dos à une porte. Ce réflexe-là, je ne me rappelle pas l'avoir appris. Il est plus vieux que moi.
Dans mon oreille, la voix de Deos, calme, un compte à rebours qui n'a pas besoin de chiffres :
– Ils déchargent. Trois minutes, peut-être moins.
Trois minutes pour que la cargaison passe des camions d'État aux mains d'un gang qui la revendra, et pour qu'elle change une troisième fois de mains, les nôtres, avant l'aube. Des régulateurs médicaux. Suppressants de contrebande, de quoi tenir une meute de fugitives loin des heats pendant des mois, ou de quoi les couper net d'un système qui les tue plus lentement. Ce n'est pas ma question ce soir. Ma question, c'est le timing.
Et le timing est parfait. Trop.
Je le sens avant de savoir pourquoi, la même corde qui tire au fond du ventre quand une chose est trop propre. La ronde de sécurité est passée douze secondes en avance. Le grand à la visière a regardé sa montre deux fois. Un homme qui attend le bon moment regarde sa montre. Un homme qui fait son travail ne la regarde pas.
– Deos.
– Je t'écoute.
– Le grand, près du rideau. Il attend quelque chose.
Un silence dans l'oreillette. Deos ne perd jamais de mots. C'est pour ça qu'on travaille bien ensemble, lui et moi : deux économies.
– On maintient ou on décroche ?
Ce n'est pas à moi de décider. Sur le papier, c'est l'opération de Viktor, et Viktor est dehors avec les combattants, à trente mètres et deux murs d'ici, une masse dans le noir que je devine sans la voir. Mais l'intérieur, c'est moi. L'intérieur, ça a toujours été moi.
Je compte. Le petit près des caisses, un couteau à la hanche droite, il n'aura pas le temps de le sortir. Les deux du milieu, occupés à porter, mains prises. Le grand à la visière, arme de ceinture, main qui traîne trop près. Lui d'abord. Toujours le plus calme d'abord, jamais le plus nerveux ; le nerveux se trahit, le calme te tue.
– On maintient, je dis. Mais on prend le rideau en premier, pas les caisses. Le grand est le seul vrai.
– Reçu.
Je ne bouge pas encore. J'écoute. Sous les moteurs au ralenti, sous le grincement d'une chaîne de levage, il y a le silence de l'entrepôt, et dans ce silence, un détail qui ne devrait pas y être : une respiration de plus que le compte. Quatre hommes visibles. Cinq souffles. Quelqu'un attend derrière l'issue de service, dans le noir, sans lampe.
Je souris, sans joie. C'est une reconnaissance, pas un plaisir. Je connais cette manière-là de poser une souricière. Je l'ai vue monter des dizaines de fois, de l'autre côté, dans une salle d'opérations aux murs noirs, par un homme qui riait fort de ses propres blagues. On garde un homme en réserve derrière la mauvaise sortie, on laisse l'appât entrer, on referme.
Sauf qu'ils ne savent pas encore qui est entré.
– Changement, je dis, et ma voix est plate, la voix des mauvais soirs. Ce n'est pas un déchargement. C'est un piège. Un homme en embuscade, issue de service. Ils nous attendent.
– Alors on ne vient pas à eux.
– Non. On les fait venir à nous.
Je sors de l'angle mort.
Pas en courant, pas en tirant. Je marche dans la lumière au sodium comme une femme qui a le droit d'être là, et pendant une seconde et demie, les quatre hommes visibles me regardent sans comprendre le problème que je suis. Une seconde et demie, c'est tout ce que je demande. Le cinquième souffle, derrière l'issue, se déplace, la porte s'ouvre d'un doigt, et c'est le mouvement que j'attendais, celui qui me dit exactement où il est.
– Maintenant.
Le rideau de tôle explose vers l'intérieur.
Viktor entre par le métal comme si le mur n'était qu'une suggestion.
Je l'ai déjà vu se battre. De loin, en fond de tableau, sur d'autres opérations où il n'était pas mon affaire. Mais je ne l'avais jamais vu de si près, et de si près, c'est autre chose. Il ne se bat pas comme moi. Moi, je découpe, j'économise, je prends le point faible et je le retire du problème. Lui, il ne retire rien : il occupe. Il prend l'espace et il ne le rend pas.
Le grand à la visière a le temps de porter la main à sa ceinture. Il n'a pas le temps de la refermer sur la crosse. Viktor le cueille à mi-geste, une main entière autour du bras, et le bruit que ça fait n'est pas un bruit que le bras devrait faire. L'homme tombe. Viktor l'a déjà oublié.
Il me cherche des yeux.
C'est la première chose qu'il fait en entrant dans une pièce pleine de menaces : il me trouve, moi. Ses yeux sont d'un ambre que je n'ai pas l'habitude de voir, l'ambre plein, chaud, des alphas entiers, ceux que les suppressants n'ont jamais éteints. Chez les hommes de mon ancien monde, l'œil est mort, une lumière débranchée. Chez lui, il y a un loup allumé derrière, qui regarde par la même fenêtre.
Il me trouve, et quelque chose dans ses épaules se dénoue d'un cran. Puis il se remet au travail.
L'homme de l'issue de service surgit enfin, arme levée, et il commet l'erreur de viser dans ma direction. Je suis déjà en mouvement, bas, sur le côté, hors de la ligne, un réflexe payé cher. Mais je n'ai pas à finir le geste. Viktor est entre nous avant que je comprenne comment il a couvert la distance. Il ne me pousse pas derrière lui, pas exactement ; il se met là, sa masse pleine dans l'axe du tir, comme si mon corps était une chose qu'on ne discute pas.
Le coup part. Il l'encaisse à l'épaule sans reculer d'un pas. Puis il éteint l'homme.
Ça dure moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter. Le silence retombe sur l'entrepôt, un silence différent, celui d'après, avec l'odeur de la poudre et du sang et, dessous, l'odeur de fumée de bois et de fer qui suit Viktor partout, l'odeur des Dehors.
Deux des porteurs ont fui. On les laisse. Le petit au couteau est à genoux, les mains sur la tête, et personne ne s'occupe de lui, ce qui est sa meilleure chance de vivre.
Je me relève. J'époussette le béton sur ma hanche, un geste inutile, un geste pour que mes mains aient quelque chose à faire pendant que mon pouls redescend. Viktor tient son épaule. Le sang passe entre ses doigts, sombre au sodium.
– Tu es touché, je dis.
– Non.
Il l'est. Mais je vois ce qu'il veut dire : rien qui compte. Il me regarde, et il me regarde longtemps, une manière qu'il a de poser les yeux sur une chose et de ne pas les retirer, et je me rends compte que je ne sais pas quoi faire de ce regard. Les hommes me regardent pour évaluer un usage. Celui-là ne m'évalue pas. Il vérifie. Une case dans sa tête, entière, à qui il manquait ce contrôle : elle est debout, elle n'a rien.
– Tu savais, il dit enfin.
Ce n'est pas une question. Il a compris, dans le feu, que le piège n'a pas fonctionné parce que quelqu'un l'avait lu à l'envers.
– C'était monté à la Police, je réponds. Le style. La réserve derrière la mauvaise porte.
Je m'arrête là. Je ne dis pas comment je connais le style. Je ne dis pas que j'ai passé des années à écouter l'homme qui apprend ce style à ses hommes. Viktor ne demande pas. Il hoche la tête, une fois, et range l'information quelque part, sans la retourner contre moi, et cette absence de retournement me déstabilise plus que n'importe quelle question.
Deos nous rejoint, arme basse, l'œil sur les issues.
– La cargaison ?
– À nous, je dis. Mais on ne traîne pas. S'ils ont monté une souricière, c'est qu'ils savaient qu'on viendrait. Et s'ils savaient qu'on viendrait –
Je n'ai pas besoin de finir. Deos a déjà compris, lui aussi. Une souricière ne se monte pas sur une rumeur. Elle se monte sur un renseignement. Quelqu'un, quelque part, a dit à la Police qu'une équipe de la Brèche frapperait cet entrepôt, cette nuit.
Et il n'y a qu'un petit nombre de personnes qui le savaient.
Je regarde mes mains. Elles sont calmes. C'est presque drôle, à quel point elles sont calmes, alors que je viens de comprendre que ma couverture, celle que je tiens depuis des années, celle qui m'a coûté tout ce qu'elle m'a coûté, vient de griller pour de bon. Parce qu'il n'y a qu'une manière pour eux de savoir. Il faut qu'ils aient recoupé. Il faut qu'ils aient retrouvé, dans leurs registres, la trace d'une omega qui écoutait aux portes. La mienne.
– Aisling.
Viktor. Il a dit mon nom bas, dans ce registre qu'il garde, je le comprendrai plus tard, pour moi seule.
– On passe la Muraille, il dit. Maintenant.
Je remets mon pouls en ordre, je remets mon visage en ordre, et je passe la première, parce que je connais le chemin mieux que lui, et parce que marcher devant m'empêche de sentir que, pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu besoin qu'un mur entre en marchant à ma place.
On ne sort pas de Gestalt en courant. Courir, c'est se désigner. On sort en connaissant les artères qui se ferment en premier, et ça, je le connais mieux que quiconque dans cette équipe.
– Ils verrouillent les checkpoints de la Muraille sud dans six minutes, je dis dans l'oreillette, en marchant vite, la cargaison répartie entre les combattants derrière moi. Peut-être cinq. Le grand n'a pas eu le temps de donner l'alerte, mais l'homme de l'issue, si. On a une fenêtre. Étroite.
– Tu nous sors, dit Viktor.
Ce n'est pas une question. C'est lui qui me confie la meute, sur ce terrain qui est le mien, sans que ça lui coûte un gramme d'orgueil. Un autre chef aurait voulu commander la retraite. Lui sait reconnaître de qui est le savoir.
Je nous sors. Je prends par les toits bas de la zone de fret, pas par les rues : les rues ont des yeux, des écrans, des rondes. Les toits, on les oublie toujours. Je compte les caméras à mesure : celles qui balaient, celles qui sont mortes, celles qu'un gang a crevées pour ses propres affaires et que l'État n'a pas remplacées. Il existe une géographie de l'angle mort dans cette ville, et je l'ai apprise par cœur du temps où je servais ceux qui la surveillaient. C'est la seule chose que ces années m'ont donnée qui vaille la peine de l'avoir.
Derrière nous, la ville se réveille dans le mauvais sens. Une sirène, puis deux, le son qui rebondit entre les tours des Lumières. Des projecteurs s'allument le long de la Muraille, des doigts de lumière blanche qui fouillent le noir. Ils savent qu'une équipe est dans la nasse. Ils ne savent pas encore où. Mon travail, c'est qu'ils ne le sachent jamais avant qu'on soit passés de l'autre côté.
Le passage que j'avais prévu se ferme sous nos yeux : une herse qui descend, trois visières qui convergent. Trop tard pour celui-là.
– Changement, je dis, sans m'arrêter. On descend. Les Bas-Fonds.
Les Omégas de Gestalt
Chaque tome peut se lire seul.
Oméga sans sceauTome 1
Oméga sous contratTome 2
Tome 3 · tu es iciOméga sous couverture
Oméga modèleTome 4 · ensuite



