LÉNA ORSO
Couverture de Oméga sous contrat
Les Omégas de Gestalt · Tome 2 sur 4

Oméga sous contrat

Un alpha pour le nœud. Un beta pour la voix.

Roman · environ 2 h de lecture · paru le 18 août 2026

L'histoire

Oméga sous contrat est une romance omegaverse de Léna Orso, tome 2 des Omégas de Gestalt.

Je sais ce que je vaux. C'est gravé en argent à mon poignet, et ça se négocie au-dessus de ma tête pendant que je compte les veines du marbre. Troisième vente cette année. Cette fois, je pars avec la seule chose qui coûte plus cher que moi : ce que j'ai entendu dans un salon.

Les rebelles qui me recueillent me prennent pour une espionne. On charge leur stratège de me faire parler. Un beta. Illisible : ni odeur, ni rut, rien à évaluer. Ma chaleur tombe dans huit jours et, ici, un alpha s'en occupe, c'est la règle de la meute. Le beta, lui, s'assoit au bord du lit et parle.

J'ai passé des années à partir dans ma tête pendant qu'on se servait de mon corps. Sa voix ne me laisse pas partir.

Huit jours. Un camp qui me surveille. Un ancien propriétaire qui me cherche sans faire de bruit.

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

On m'a lavée à l'eau tiède, parfumée à la cire, et rendue au bon goût d'un homme dont j'oublierai le nom avant la fin de la saison. C'est la troisième fois cette année. Je connais l'ordre des gestes mieux que les servantes qui les font.

La lumière du domaine ne vient de nulle part. Elle tombe des murs, dorée, égale, sans source, comme partout dans la Citadelle. Le marbre boit le son de mes pas. Il y a de l'encens quelque part, léger, celui qu'on brûle pour les cérémonies privées, celui qui sent la richesse et rien d'autre. J'ai grandi dans cette odeur. Elle ne me fait plus rien.

Ils appellent ça une Offrande.

Le mot est joli. On l'a choisi pour ça. Une Maison offre, une autre reçoit, et entre les deux il y a une femme qu'on a lavée et parfumée et qui attend, debout, qu'on décide de son adresse. J'ai cessé de compter l'écart entre le mot et la chose. C'était un exercice de jeunesse. Ça ne mène nulle part.

Le salon de réception est plein. Les Maisons se sont déplacées. Je reconnais les visages, ou plutôt les couleurs : les blasons cousus aux revers, les bagues, les alliances qu'on affiche comme des cartes de jeu. Le domaine de Corvinian reçoit, ce soir. Le noir et le pourpre partout. Sur les tentures, sur les livrées, sur le bracelet qu'on m'a passé au poignet gauche il y a des années et qui recouvre le sceau. Ω2. Argent sous le noir-pourpre. Ce que je vaux, sous à qui j'appartiens.

Avant moi, il en passe une autre. Une Trois, plus jeune, offerte par une Maison dont le blason ne me dit rien. On la mène au centre. Elle a le port qu'on enseigne, le menton bas, les épaules ouvertes, la nuque déjà dégagée avant qu'on le lui demande. Elle fait tout bien. On l'a bien dressée et elle le sait, elle mise là-dessus, comme si exécuter les gestes proprement changeait la nature de ce qu'on fait d'elle. J'ai eu son âge. J'ai misé pareil.

Le maître de cérémonie récite. La formule ne varie pas. La Maison d'un tel, dans sa générosité, offre une compagne de rang Trois, saine, dûment enregistrée au Bureau. Compagne. On dit compagne pour ne pas dire le reste. On dit offre pour ne pas dire vend. Toute la langue de la Citadelle est bâtie là-dessus, un jeu de mots poli tendu par-dessus une seule chose, et je la parle sans accent, cette langue. On me l'a mise dans la bouche avant les dents.

Un alpha s'avance, flaire la nuque qu'on lui présente, hoche la tête. Les deux Maisons se serrent la main au-dessus de la fille. On applaudit. C'est le bruit que je hais le plus, cet applaudissement ganté, feutré, l'approbation qui ne veut pas se salir les paumes. On emmène la Trois. Elle a presque le sourire. Elle croit avoir bien tiré son lot, et c'est possible, on ne sait jamais avant, et après il est trop tard pour le dire à voix haute.

Une servante me pousse d'un doigt entre les omoplates. Je m'avance. C'est mon tour.

Corvinian est au centre de la pièce. Il ne se lève pas pour ces choses. Grand, mince, les cheveux longs et noirs, les yeux de la même couleur, si noirs qu'on ne voit pas où s'arrête la pupille. Il tient un verre qu'il ne boit pas. Autour de lui, ses invités parlent trop fort, rient trop, comme on rit chez quelqu'un qu'on craint pour lui prouver qu'on ne le craint pas.

– Doricia, dit-il.

Il ne lève jamais la voix. Il n'en a pas besoin. Sa voix vient te chercher là où tu es.

Je baisse les yeux. Je porte la main à ma nuque, j'écarte mes cheveux, j'expose la glande. Le geste sort tout seul. On me l'a appris avant que je sache lire. Un alpha inconnu s'avance vers moi, celui à qui on m'offre, et je m'ouvre à lui comme un tiroir qu'on tire. Il se penche. Son souffle est chaud là, sur la peau offerte, l'endroit le plus intime qu'un corps d'oméga possède, celui qui ne devrait s'ouvrir qu'au privé et qu'on exhibe ici comme on montre les dents d'un cheval. Sa bouche frôle la peau, presque. Il inspire, longuement, me prend mon odeur comme on prélève un échantillon. Je ne bronche pas. On m'a dressée à ne pas broncher. Il prend son temps, pour le spectacle, parce que tout le monde regarde et qu'on juge un homme à la façon dont il flaire ce qu'on lui donne.

Il sent le suppressant, comme tous les alphas de la ville. Cette odeur métallique et sucrée qui couvre tout, à Gestalt, qui colle aux vêtements et aux draps et à l'intérieur du nez. Sous le suppressant, un homme éteint. Un loup qu'on a débranché et qui se croit civilisé.

– Elle est belle, dit-il à Corvinian, par-dessus ma tête.

Il ne me parle pas. On ne parle pas à une chose qu'on évalue.

– Elle est docile, répond Corvinian.

Ce qui est un mensonge, et il le sait, et c'est justement pour ça qu'il le dit. Corvinian ne ment jamais par erreur.

Je reste immobile pendant qu'ils parlent au-dessus de moi. Le prix, les termes, la durée. L'alpha veut une garantie de fertilité. Corvinian propose le dossier médical du Bureau. On négocie un corps comme on négocie du grain. Je regarde le sol de marbre et je compte les veines dans la pierre pour ne pas compter autre chose.

Il fut un temps où ça me brûlait. Où je serrais les dents, où je cherchais un regard dans la salle qui verrait, vraiment, ce qui se passait. Personne ne voit jamais. Ils sont tous dans la pierre jusqu'au cou, eux aussi, chacun à sa place, et la seule chose qu'un regard peut t'apprendre, c'est que tu es seule. J'ai appris. Ça m'a pris des années, mais j'ai appris à ne plus chercher.

Maintenant, je compte les veines dans le marbre.

L'alpha recule. Il a fini de me flairer. Il retourne à son verre, satisfait, et la conversation se poursuit sans moi, comme si j'étais déjà sortie de la pièce, ce qui, d'une certaine façon, est le cas.

Corvinian, lui, ne me lâche pas des yeux tout de suite. Un instant, entre deux phrases, son regard revient sur moi, sans chaleur, sans rien qu'on saurait nommer, l'œil d'un homme qui vérifie qu'un bien est encore à sa place avant de signer le papier qui cessera de le lui rendre. Je connais ce regard. Il ne veut rien dire et il veut tout dire. Tant que l'encre n'a pas séché au Bureau, je suis encore à lui, et il aime les choses qui sont encore à lui. Puis il retourne à ses invités, et je cesse d'exister de nouveau.

Je me redresse. Je laisse retomber mes cheveux sur ma nuque. Autour de moi, la cérémonie continue de faire semblant d'être autre chose qu'une vente. On sert du vin chaud. Quelqu'un joue d'un instrument à cordes dans un coin. Les Maisons échangent des politesses et des alliances, et de temps en temps l'une d'elles offre une omega, et on applaudit doucement, avec les gants, le bruit d'applaudissement le plus faux que je connaisse.

Corvinian, à un moment, appelle un majordome. Enfin, il ne l'appelle pas vraiment : il lui parle bas, à l'oreille, une consigne que personne n'entend. Le majordome blêmit et s'incline plus bas qu'il ne faudrait. Toute la pièce, l'espace d'une seconde, s'immobilise. Puis les rires reprennent. Personne ne saura jamais ce qu'il a dit. C'est ça, le pouvoir de Corvinian. Ce n'est pas ce qu'il crie. C'est ce qu'il chuchote.

Je connais ce chuchotement. Je le connais depuis des années.

Ce soir, le chuchotement me concerne.

On ne me renvoie pas attendre dans un salon. Une servante me prend par le coude et me mène vers l'aile privée, celle des chambres. Je comprends en marchant. La chaleur qu'on a laissée monter sous ma peau tout le jour, sans la couper au suppressant comme les autres soirs, ce n'était pas un oubli. C'était un calcul. Une Deux se vend mieux en chaleur. Fertile, prouvée, démontrée. On ne signe pas un contrat de ce montant sur un dossier médical. L'acheteur veut voir la marchandise tourner avant de payer.

Je connais la pièce sans y être jamais entrée. Elles sont toutes les mêmes. Un lit bas, des draps qu'on changera après, une carafe d'eau, une lumière qui vient des murs. La chambre de service. J'y suis passée, sous d'autres noms, dans d'autres domaines, plus souvent que je n'ai pris la peine de compter.

L'alpha attend déjà. Désigné, enregistré, un homme dont je n'aurai pas le nom parce qu'il n'a pas de nom dans cette fonction-là. Grand, propre, le regard neutre du professionnel. Il sent le suppressant, et dessous le rut qu'on a réveillé pour l'occasion, la seule chose à moitié vivante dans cette pièce morte. Il me jauge sans intérêt. Moi de même. On va faire ce qu'on fait. Personne ne nous a demandé notre avis, et aucun de nous ne s'attend à ce qu'on le fasse.

Corvinian entre derrière moi.

Il ne vient jamais dans ces pièces. La mécanique du service est en dessous de lui. Ce soir il entre, et l'acheteur avec lui, celui qui m'a flairée tout à l'heure. Corvinian s'assied dans le fauteuil près du lit, croise les jambes, un verre qu'il ne boira pas au bout des doigts. L'acheteur reste debout, les mains derrière le dos, l'œil du connaisseur venu vérifier avant de conclure.

Je comprends. Ce n'est pas un service. C'est une démonstration.

On me déshabille. Je laisse faire. Le corps sait, il a toujours su, il n'a pas besoin de moi. L'alpha me pose sur le lit, me retourne, m'ouvre, et la chaleur répond, traîtresse, le slick qui vient parce que la biologie ne demande l'avis de personne. Je présente ma nuque. La glande bat sous la peau, exposée. C'est le seul bon moment, celui-là. Le moment où je pars.

Parce que je pars. C'est mon métier. Ma seule compétence, la chose que je fais mieux que quiconque m'a jamais possédée. Le corps reste, moi je monte. Je m'élève au-dessus du lit, au-dessus de la pièce, vers le plafond, vers rien, vers l'endroit vide où on ne peut pas me suivre. L'alpha entre en moi et c'est loin, c'est en bas, ça arrive à quelqu'un qui n'est plus tout à fait moi.

Corvinian parle. Bas. Il ne lève jamais la voix.

– Regarde-la, dit-il à l'acheteur. Elle est déjà partie. On ne les dresse pas à rester. On les dresse à ne pas gêner.

– Elle est loin ?

– Très loin. C'est ce qui fait sa valeur. Elle ne pleure pas, elle ne se débat pas. Elle n'est simplement plus là. Vous en ferez ce que vous voudrez, elle ne vous encombrera d'aucune présence.

L'acheteur a un petit rire. Il fait le tour du lit, sans hâte, comme on tourne autour d'une pièce avant de l'acheter. Il regarde l'endroit où l'alpha me prend, la façon dont le corps le reçoit, s'ouvre, se referme. Il hoche la tête. Un bien qui fonctionne. Il ne me touche pas. On ne touche pas encore ce qu'on n'a pas payé. Il regarde, il évalue, et de très haut je le regarde regarder, sans que rien de tout ça n'arrive vraiment à la femme sur le lit.

L'alpha me travaille, régulier, mécanique. Le corps jouit une première fois, sans moi, une secousse propre, chimique, à laquelle je n'assiste que de loin.

Ils parlent au-dessus de moi. On parle toujours au-dessus des meubles. Et un meuble entend tout. Personne, en tant d'années, ne l'a jamais compris.

– Le marché va monter, dit l'acheteur. Vous le savez.

– Je le sais.

– Les quotas. Un plancher par Maison, indexé sur le rang. C'est rédigé. Le Conseil n'attend qu'un motif.

– Raison de plus pour conclure vite. Avant que ça tombe et qu'une Deux vaille le double.

Je garde le mot, du fond de mon plafond. Quotas. Rédigé. J'écoute, maintenant, sans en avoir l'air, parce qu'un vieux réflexe s'est réveillé, celui qui évalue, celui que je croyais vendu avec le reste.

– Et le reste ? demande l'acheteur.

– La suspension du droit de refus. La reprise administrative directe. Le relevé biométrique à chaque checkpoint, on saura qui bouge et quand. Tout est prêt. On attend le bon moment. Un événement, quelque chose qui fasse peur au peuple. Après, ça passe tout seul.

Une vague de lois. Rédigée, pas encore tombée, connue d'avance. Ça vaut quelque chose. À quelqu'un. Quelque part.

L'alpha change d'angle, s'enfonce plus fond, et le corps monte encore, et je monte avec, plus haut, pour ne pas redescendre dedans. Corvinian me regarde partir. Ça a l'air de lui plaire.

– Alors on conclut, dit l'acheteur.

– Les papiers demain, au Bureau. Le transfert dans la foulée. Elle est chez vous avant la fin de la semaine.

Avant la fin de la semaine.

Le chiffre me traverse jusque dans mon plafond. Je croyais avoir du temps. Les contrats prennent des mois, il y a le Bureau, les signatures, la classification. Pas celui-là. Celui-là, Corvinian le presse, parce que le marché monte et qu'on vend un bien avant que le cours bouge. Quatre jours, peut-être moins.

Corvinian se lève. Il vient au bord du lit. Il se penche vers moi, et sa voix descend encore, pour moi seule, ce chuchotement que toute la Citadelle craint.

– Habitue-toi, dit-il. Là où tu vas, ce ne sera pas un. Ce sera autant d'alphas qu'il en faudra pour rentabiliser nos investissements.

Sa main écarte mes cheveux de ma nuque, un geste presque tendre, obscène de douceur.

– Vas-y. Pars mentalement, comme tu sais si bien faire. Le corps reste. C'est le corps qu'on achète. Le reste, personne n'en a jamais rien eu à faire.

Lire la suite sur AmazonTome 2 sur 4
Ordre de lecture

Les Omégas de Gestalt

Chaque tome peut se lire seul.

La page de la série
  1. Couverture de Oméga sans sceauOméga sans sceauTome 1
  2. Couverture de Oméga sous contratTome 2 · tu es ici
  3. Couverture de Oméga sous couvertureOméga sous couvertureTome 3 · ensuite
  4. Couverture de Oméga modèleOméga modèleTome 4

Si tu as aimé ce livre