
Mon Alpha Assigné
Novella longue · environ 1 h de lecture · paru le 15 mars 2026
L'histoire
Mon Alpha Assigné est une romance omegaverse de Léna Orso.
Trois sessions. Un contrat. Pas de bond.
L'agence matche des omegas en heat avec des alphas sélectionnés. Chambre blanche, protocole strict, knotting encadré. Juno a signé les trente-deux pages. Elle veut un enfant, pas un alpha.
Voss fait ça depuis 37 contrats. Il entre, il exécute le protocole, il sort. Ses mains ne tremblent pas. Sa voix ne change pas.
Session 1 – il ne la regarde pas. Session 2 – il gronde. Session 3 – il est en rut.
Et le contrat ne dit rien sur ce qui arrive quand un alpha qui n'a jamais perdu le contrôle refuse de quitter la chambre.
Le début du livre
La salle d'attente de l'agence Genesis sent le linge propre.
C'est la première chose que je remarque en poussant la porte vitrée : pas d'odeur. Pas de phéromones résiduelles, pas de traces d'alpha, pas de traces d'omega. L'air est filtré, neutralisé, aseptisé jusqu'à l'absurde. On pourrait être chez un dentiste haut de gamme. Fauteuils gris anthracite, table basse en verre, un numéro de Elle Déco qui date de mars dernier, et une fontaine à eau qui fait un bruit de ruisseau ridicule dans le coin.
Je m'assieds. Je lisse ma jupe sur mes genoux.
Il y a une autre femme en face de moi. Trente-cinq ans, peut-être quarante. Les cheveux tirés, les mains croisées, une alliance à l'annulaire gauche. Nos regards se croisent une demi-seconde. On ne se sourit pas. On est là pour la même raison, on le sait, et c'est exactement pour ça qu'on ne se sourit pas.
L'agence Genesis fait de la « reproduction assistée naturelle ». Le site est sobre, le logo discret, la landing page parle de « compatibilité biologique optimisée » et de « protocole encadré ». Les avis Google sont éteints. Pas de réseaux sociaux. Bouche-à-oreille uniquement : ma gynéco m'a passé le numéro sur un post-it, en minuscules, comme si l'écrire plus petit rendait la chose plus discrète.
Le principe est simple. Je suis omega. Je veux un enfant. Les techniques classiques, insémination, FIV, fonctionnent sur les betas. Sur les omegas, les taux de réussite plafonnent à 12%. Le corps omega est câblé pour le knotting, il rejette tout le reste.
J'ai fait cinq FIV. Cinq échecs. Mon utérus ne veut pas d'une seringue. Il veut un knot. C'est biologique, pas sentimental, et la différence est exactement ce qui m'a amenée à pousser cette porte vitrée un lundi à quatorze heures.
Donc Genesis matche des omegas en heat avec des alphas sélectionnés, et le reste, c'est de la biologie. Pas de rencard, pas de conversation, pas de nom de famille échangé si on ne veut pas. Trois sessions pendant le heat, un contrat qui fixe les limites, et un taux de réussite de 87%. Ma gynéco avait souligné le chiffre deux fois sur le post-it.
J'ai passé les tests il y a trois semaines. Compatibilité hormonale, panel phéromonique, bilan sanguin complet, entretien psychologique avec une beta qui hochait la tête à chacune de mes réponses. Trente-huit questions. J'ai coché chaque case. Je coche toujours chaque case.
La femme en face de moi décroise les jambes, les recroise. Son alliance tourne autour de son doigt. Je me demande si son mari sait qu'elle est là. Je me demande si ça me regarde. La fontaine à eau gargouille. L'horloge au mur indique quatorze heures onze.
La réceptionniste, beta, jean et blazer, sourire professionnel, lève les yeux de son écran.
– Juno Alvarez ?
Je me lève. Ma jupe est parfaitement lissée.
Elle me guide dans un couloir silencieux, moquette épaisse, portes fermées de chaque côté. Pas une voix. Le filtrage d'air tourne en continu ; un bruit blanc, constant, qui avale tout. Je me demande combien de couches de filtres il faut pour effacer ce qui se passe derrière ces portes.
– Maître Fournier va vous recevoir pour la signature, dit-elle en s'arrêtant devant le bureau du fond. Ensuite on vous présentera votre partenaire assigné.
Partenaire assigné. Le mot est propre, carré, vidé de tout ce qu'il contient.
– D'accord.
Elle ouvre la porte. Le bureau est petit, fonctionnel. Un homme chauve avec des lunettes rondes se lève à moitié derrière son écran. Sourire bref.
– Mademoiselle Alvarez. Asseyez-vous, on va parcourir le contrat ensemble.
Je m'assieds. Il fait pivoter un document relié vers moi. Trente-deux pages, couverture blanche, logo Genesis en gris dans le coin.
Trente-deux pages pour encadrer ce qui va se passer dans mon corps pendant les trois prochains jours.
Maître Fournier tourne les pages avec un stylo, pas avec ses doigts. Maniaque, ou habitué. Probablement les deux.
– Article trois, dit-il. Le protocole prévoit trois sessions sur la durée du heat. Une par jour, à heure fixe. La première est programmée demain à neuf heures, la deuxième à la même heure le surlendemain, la troisième le jour suivant. Chaque session se déroule dans les locaux de Genesis, chambre assignée, en présence exclusive du partenaire désigné.
Je hoche la tête. Il continue.
– Article cinq : aucun contact physique entre les parties en dehors des sessions programmées. Pas de rendez-vous, pas d'appels, pas de messages. L'agence fournit un numéro d'urgence en cas de complication médicale pendant le heat, mais toute communication directe entre les parties est proscrite.
Le stylo glisse sur la page. Je lis en même temps que lui. Les mots sont secs, juridiques, parfaitement calibrés pour vider la chose de toute charge. « Pénétration vaginale avec knotting » est à l'article sept, entre « durée maximale de la session » et « protocole d'hygiène pré- et post-session ». On dirait un bon de commande.
– Article neuf, reprend-il. Le bonding. C'est la clause centrale, mademoiselle Alvarez. Aucune morsure de bonding ne sera pratiquée. Le partenaire assigné s'engage contractuellement à ne pas mordre la glande omega pendant ou après le knotting. En cas de manquement, l'agence se réserve le droit de poursuites et le contrat est rompu.
Il me regarde par-dessus ses lunettes. C'est la première fois depuis le début qu'il lève les yeux du document.
– Vous avez des questions sur cet article ?
– Non.
Le bonding, c'est la ligne rouge. La morsure sur le cou qui crée un lien permanent, hormonal, neurologique, irréversible. Un alpha mord, une omega se fait mordre, et les deux sont liés à vie. Les phéromones de l'un deviennent un besoin physiologique pour l'autre. C'est ce que les romans appellent « l'âme sœur ». C'est ce que la biologie appelle une dépendance chimique.
Je ne veux pas d'un lien. Je veux un enfant.
Le stylo reprend sa course. Article onze : le partenaire assigné n'a aucun droit parental sauf accord écrit des deux parties. Article treize : confidentialité réciproque. Article quinze : Genesis n'est pas responsable des « réponses phéromoniques non anticipées ». La formulation me fait presque sourire. On parle d'un homme et d'une femme enfermés dans une chambre pendant un heat, et la clause dit « réponses phéromoniques non anticipées » comme si c'était un effet secondaire imprévu d'un médicament.
– Les articles dix-sept à vingt-quatre concernent la partie médicale, dit Fournier. Suivi hormonal post-protocole, test de grossesse à J+14, accompagnement si besoin. Vous les avez déjà lus dans la version envoyée par mail ?
– Oui.
– Alors on passe à la signature.
Il pousse le document vers moi. Trois croix au stylo rouge, trois endroits où signer. Mon nom, la date, mes initiales. Je sors mon stylo, le mien, pas le sien, j'ai mes habitudes, et je signe. Juno Alvarez. Trois fois. L'encre est bleue, le geste est net.
Fournier récupère le document, vérifie les signatures, tamponne deux pages, fait passer un double dans une pochette transparente qu'il me tend.
– Votre partenaire assigné vous attend en salle de présentation. Couloir à droite, deuxième porte.
Je prends la pochette. Le contrat pèse à peine cent grammes. C'est léger, pour ce que ça contient.
La salle de présentation est plus petite que ce que j'imaginais. Quatre mètres sur quatre, peut-être. Deux fauteuils face à face, une table basse entre les deux, un diffuseur d'air au plafond qui souffle toujours ce même blanc constant. Pas de fenêtre. Une plante grasse en pot sur une étagère, la seule chose vivante dans la pièce.
Et lui.
Il est debout quand j'entre. La première chose que je vois, c'est la taille. Un mètre quatre-vingt-dix, peut-être plus, parce que la pièce rétrécit autour de lui comme si elle n'avait pas été conçue pour quelqu'un de ce gabarit. Épaules larges, le genre qui remplit une veste sans effort. Mâchoire taillée, nette. Cheveux bruns coupés court, une ombre de barbe qui a un jour de retard sur le rasoir. Mains le long du corps, larges, ongles coupés ras.
Il porte un col roulé noir et un pantalon de costume anthracite. Sobre. Rien qui essaie d'impressionner.
– Juno Alvarez ?



