LÉNA ORSO
Couverture de Oméga modèle
Les Omégas de Gestalt · Tome 4 sur 4

Oméga modèle

Il n'a pas le droit de me sentir. Je n'ai pas le droit de faire un bruit.

Roman · environ 4 h de lecture · paru le 2 octobre 2026

L'histoire

Oméga modèle est une romance omegaverse de Léna Orso, tome 4 des Omégas de Gestalt.

Je suis l'oméga modèle du Conservatoire. Vingt-quatre ans, six ans de dressage, une seule phrase autorisée : rien à signaler.

Ici, les portes n'ont pas de verrou et les murs sont en brique creuse. Le moindre bruit finit sur une fiche.

L'homme de l'intendance garde les yeux baissés sous son tablier gris. Il a dit deux mots hors protocole : ton pouls. Ses narines ont bougé. Sous le tablier se cache un alpha entier, et il a senti sur moi ce qu'aucune dose n'efface.

Depuis, il me retrouve là où tout s'entend. Ce qu'il me fait ne doit faire aucun bruit. Six ans qu'on me dresse à me taire : je ne pensais pas que ça servirait à ça.

Chaque matin, on me pose la question. Rien à signaler ?

Je mens de mieux en mieux.

Dark omegaverse - Alpha caché - Huis clos - Silence imposé - Nœud - Première chaleur

Extrait

Le début du livre

Chapitre 1

Le goût arrive toujours aussi vite sur ma langue. Métallique et sucré, il passe tout au fond de la gorge, là où aucune salive ne descend. Six ans qu'on est censée ne plus le sentir. Je le sens chaque matin, à la seconde où j'ouvre les yeux, et je ne sais pas si c'est le produit ou l'habitude du produit.

Trois lits plus loin, une fille de la promo plie sa couverture avec des gestes qui ne tiennent pas. On l'a appelée hier soir. Pourquoi elle, hier, et pourquoi pas moi ce matin.

Le dortoir se vide dans l'ordre.

Je me lève quand la moitié des couchettes ont bougé, jamais avant. Une fille qui se lève la première a décidé. Une fille qui se lève la dernière a résisté. Au milieu, il n'y a rien à regarder.

Je plie. Je lisse. Je rends mon linge de nuit au chariot avec une minute d'avance sur l'heure, parce qu'à l'heure pile il y a une bousculade, et que dans une bousculade on devient un visage.

Le couloir C sent le désinfectant et le produit. Le produit gagne toujours. Il est dans les murs, dans les draps, dans l'eau des fontaines ; il sort de nous et il rentre par nous, et au bout d'un moment on ne sait plus qui de la pièce ou du corps le fabrique. Les néons du plafond ne s'éteignent jamais. Ici, la nuit est une porte qu'on ferme.

Un chariot d'intendance remonte en sens inverse, contre le mur de droite.

L'homme qui le pousse a un tablier gris et un badge accroché bas, à la hanche. Il s'écarte pour nous laisser passer. Il ne s'écarte pas comme les autres s'écartent, d'un pas de côté contre la cloison : il pousse son chariot jusqu'au renfoncement de la porte technique, trois mètres plus loin, et il attend là que la file soit passée.

Personne ne fait trois mètres de plus dans ce bâtiment.

Il ne lève pas la tête. Vingt-huit filles passent à un mètre de lui, manches remontées jusqu'au coude, et il regarde le sol entre ses mains.

Il respire par la bouche.

Je vois ça et je n'en fais rien. J'avance d'un pas avec la file.

La file se forme toute seule devant la salle de revue. Vingt-huit d'entre nous en blanc et gris, manches remontées jusqu'au coude parce que c'est le règlement les jours de revue. Vingt-huit avant-bras nus dans un couloir tiède.

Je me place au tiers.

Toujours au tiers. Devant, on est encore une nouveauté, l'agente a l'œil frais, elle regarde vraiment. Derrière, on est la fin, et la fin s'imprime parce qu'on la quitte pour aller faire autre chose. Au tiers, on tombe dans la portion où la main travaille et où la tête est déjà partie.

Ça ne s'apprend pas. Ça s'use, jusqu'à devenir la façon dont on se tient. Je ne sais pas comment ça s'appelle. Je ne crois pas que ça ait un nom.

Le scanner fait un bruit court à chaque poignet. Un claquement mou, deux fois. Toujours deux fois. Quand il en fait trois, la fille sort de la file, et on ne la revoit pas de la journée.

La file avance d'un pas. Le froid du couloir remonte par les semelles.

Devant moi, une fille tend le bras. Son sceau est rouge comme le mien, l'Ω et le chiffre en encre pleine sous la peau fine. Le rouge est celui qu'on voit de plus loin. Dans un couloir de ce bâtiment, on sait ce qu'on croise avant de croiser le visage.

Clac. Clac. La formule, dans un sens puis dans l'autre, à la même hauteur des deux côtés.

Elle retire son bras, elle avance, elle disparaît dans la salle.

C'est mon tour.

Je tends le bras. Je le tends bien : coude à moitié plié, paume vers le haut, poignet à plat, le sceau offert sans qu'on ait à me tourner la main. Une agente qui doit tourner ta main te regarde. Une agente qui n'a rien à faire regarde la machine.

Le métal du support est froid. Il est froid toute l'année, dans un bâtiment où tout le reste est tiède. Ma peau s'y colle une demi-seconde et se décolle, et pendant cette demi-seconde je suis tout à fait réveillée.

Le faisceau descend. Il passe sur l'encre, chauffe un peu, s'éteint.

Clac. Clac.

– Rien à signaler ?

Sa voix ne monte pas à la fin. Elle a dit ça deux cents fois depuis ce matin et elle le dira deux cents fois demain, et elle ne m'a pas regardée une seule fois.

– Rien à signaler.

Je le dis comme on rend un objet. Trois mots, dans le même ordre, depuis six ans. J'en ai vingt-quatre. Ils ne veulent plus rien dire, et c'est pour ça qu'ils marchent. Une phrase qui a du sens, on l'entend.

Elle a déjà tourné la tête vers la suivante.

Je retire mon bras. Je le laisse retomber le long du corps, doigts tendus, sans me frotter le poignet. Se frotter le poignet après le scanner, ça se voit. Je l'ai vu se voir : une fille, l'hiver dernier, qui massait la marque en sortant, et l'agente qui a levé les yeux pour la première fois de la matinée. Elles ont parlé quatre minutes. La fille est revenue le lendemain, et depuis elle ne masse plus rien.

Derrière moi, quelqu'un respire mal. Trop court, trop haut, une respiration qui reste coincée en haut de la poitrine et qui n'en redescend pas.

La file avance d'un pas. Le souffle avance avec.

La salle de revue a des rangs peints au sol. On ne nous dit pas de nous mettre dessus. On s'y met.

Halvane est déjà à la table, debout. Elle ne s'assoit jamais. Elle a une pile de fiches et un stylo qu'elle tient très haut, presque à l'extrémité, comme une femme qui écrit peu et qui écrit court. Son poignet gauche est nu comme les nôtres. Le sceau est là, sous la manche remontée, deux chiffres au-dessus du mien. Elle est sortie d'ici il y a longtemps et elle y est revenue, et personne dans cette salle n'a jamais posé la question à voix haute.

À ma droite, la nouvelle tremble.

Elle est arrivée il y a quatre jours. Dix-huit ans, les cheveux coupés de la semaine dernière, une mèche qui ne tient pas encore le pli du règlement. Elle s'appelle Léri. Elle regarde la fille au bout du rang, puis Halvane, puis ses propres pieds, et je sais ce qu'elle cherche.

Elle ne connaît pas la formule.

Halvane remonte le rang. Elle s'arrête devant chacune, elle lit un nom qu'elle a déjà lu, elle attend, elle obtient la formule, elle écrit, elle avance d'un pas.

Trois filles. Quatre. Léri est dans deux.

Je ne tourne pas la tête. Je ne bouge pas les yeux. Je desserre les dents d'un millimètre et je pousse les mots dans l'air, très bas, sans lèvres, de la façon dont on parle ici quand on ne parle pas.

– Rien à signaler.

Elle ne se tourne pas vers moi. Elle a compris. C'est déjà ça.

Halvane est devant elle.

– Rien à signaler ?

– R... Rien à signaler.

La voix casse au premier mot et se rattrape au deuxième. Halvane écrit trois caractères. Elle passe.

Je n'ai plus de salive. C'est tout ce qui reste de ce que je viens de faire, et ça ne se voit pas.

Halvane devant moi.

Je donne la formule à la hauteur exacte où je la donne toujours.

Elle écrit. Puis elle relève le stylo et elle me regarde une seconde entière, ce qu'elle n'a fait à personne d'autre depuis le début du rang.

– Exemplaire, elle dit. Troisième cycle.

Elle le dit pour la salle. La salle entend.

Je regarde le mur du fond, à l'endroit où la peinture cloque au-dessus du radiateur. Trois cycles qu'on me félicite de n'avoir rien été.

Deux rangs plus loin, quelqu'un lève la main avant qu'on la lui demande.

– La onze n'est pas là.

C'est Tessane. Elle a la voix claire de celles qui n'ont rien à cacher, parce qu'elle n'a rien à cacher. Halvane la remercie d'un mot et note. Personne ne la regarde de travers. Elle a raison : la onze n'est pas là, et le règlement dit de le dire. Tessane repose ses bras le long de son corps. Elle est contente.

Derrière moi, un frottement de semelle. Quelqu'un se déplace de deux places, très lentement, et se remet dans mon dos.

C'est Nolwen. La trentaine, un sceau rouge comme le mien, la même promo que moi. Depuis l'automne elle se met derrière moi partout. Dans la file du réfectoire, dans la file des douches, ici. Elle ne me parle pas. Je ne lui parle pas. Elle croit que la place est bonne parce que je suis dedans.

Halvane arrive au bout du rang, referme sa pile et frappe deux fois le bord de la table avec le plat de la main.

– Deux points.

Elle attend un silence qu'elle a déjà.

– L'Inspection de classification est programmée. La date sera communiquée en temps utile. D'ici là, chacune se tient à son niveau.

Rien ne bouge. L'Inspection est loin. L'Inspection est toujours loin, c'est sa nature, on nous l'annonce comme on annonce l'hiver.

– Deuxième point. Une délégation d'acheteurs visitera l'établissement dans sept semaines. Les rangs seront présentés.

Là, la salle bouge.

Ça ne se voit pas non plus. Mais vingt-huit corps ont changé de poids en même temps sur leurs deux pieds, et Halvane l'a senti, parce qu'elle relève la tête et qu'elle a l'air satisfaite de nous.

À côté de moi, la respiration de Léri remonte d'un cran. Je regarde droit devant. Le règlement dit que la revue est terminée quand la formatrice quitte la salle, et Halvane ne bouge pas encore.

Les entraîneurs sont arrivés il y a neuf jours.

C'est le mot qui est écrit sur la note affichée près du réfectoire. Ils n'entraînent personne. Ils occupent l'aile est, celle qui était vide depuis toujours, et ils traversent le préau deux fois par jour pour aller au réfectoire du personnel, alors que la galerie serait plus courte et que le préau passe devant nous.

L'heure de tenue commence à onze heures. Quarante minutes debout, mains le long du corps, pieds joints, regard à l'horizontale. Il n'y a rien à faire pendant quarante minutes. C'est le point de l'exercice. On apprend à durer.

C'est aussi l'heure où ils passent.

On les entend avant de les voir, parce que le regard à l'horizontale ne descend pas et qu'ils entrent par la gauche. Des bottes qui ne sont pas des bottes de la maison. Le personnel d'ici marche vite et court, ils marchent lent et long, et le son se répercute sous le préau bien après qu'ils sont passés.

Ils sont six. Tarn devant.

Tarn est de la maison, lui. Épaules hautes, nuque rasée, une main toujours au niveau de la ceinture même quand il n'y a rien à la ceinture. Il ne se retourne jamais. Je ne l'ai pas vu regarder derrière lui une seule fois, et je crois que c'est ce qu'il y a de pire chez lui : ce qu'il laisse dans son dos ne le concerne plus.

Les six regardent en marchant. Lentement, sans se cacher, la tête qui pivote au rythme des pas. Il y a vingt-huit filles debout dans un préau et sept hommes qui traversent, et pendant les quarante secondes que dure la traversée, personne ne respire à son rythme normal.

Le troisième me passe dessus sans s'arrêter.

C'est le meilleur moment de ma journée, et ça dure un dixième de seconde.

Derrière eux, à l'autre bout du préau, un tablier gris traverse avec un chariot. Il longe le mur nord, à vingt mètres, et il ne tourne pas la tête vers le rang.

Les six ont regardé. Lui non.

Halvane est au milieu du préau avec sa pile. Quand ils arrivent à sa hauteur, l'un d'eux dit un mot, un seul, trop bas pour nous. Halvane regarde le rang. Le rang devient très lourd.

Elle prend son temps. Elle marche entre nous, elle passe derrière, elle repasse devant. Personne ne sait ce qu'elle cherche. Il y a des théories dans le dortoir : la taille, la peau claire, celles qui ont pleuré la veille, celles qui ont trop bien réussi l'examen de maintien. Les théories changent tous les jours, parce qu'aucune ne tient plus d'un jour.

Elle s'arrête devant la neuf. Elle dit son numéro. La neuf sort du rang et suit les bottes vers l'aile est.

Elle revient à seize heures.

Le lendemain à onze heures, elle reprend sa place dans le rang, exactement sur la marque au sol où elle était la veille. Mains le long du corps. Regard à l'horizontale. Elle tient les quarante minutes.

Personne ne dit un mot. Il n'y a rien qui se dise, ici. Un mot adressé à une fille qui revient de l'aile est peut être rapporté.

Moi, je passe entre les gouttes depuis neuf jours.

Je me tiens toujours au tiers du rang. Je ne me lave pas les cheveux le jour où le dortoir se les lave, pour ne jamais être la plus propre du rang ni la moins propre. Je repasse l'ourlet de mon uniforme comme les autres le repassent, y compris le pli de travers que tout le monde fait à la deuxième manche. Je garde le regard à la hauteur qu'on m'a apprise, jamais un centimètre plus haut, jamais un plus bas, parce qu'un centimètre plus haut c'est de l'insolence et un centimètre plus bas, c'est de la peur, et les deux se remarquent.

Il n'y a pas de secret. Il y a six ans.

À la fin de l'heure, quand les rangs se défont, Nolwen ne part pas. Elle reste sur sa marque, deux pas derrière la mienne, et elle attend que le préau se vide. Elle a une façon d'attendre qui ressemble à ne rien faire.

– Comment tu fais ?

Je ne réponds pas.

Il n'y a rien à répondre. Il y a des milliers de fois où je me suis mise au tiers du rang sans y penser, des milliers de matins où j'ai rendu mon linge une minute avant l'heure. On ne peut pas donner ça à quelqu'un. On ne peut même pas le formuler à voix haute sans que ça devienne faux.

Nolwen prend mon silence pour ce qu'il a l'air d'être.

– D'accord, elle dit.

Elle passe devant moi et elle sort du préau la première. C'est la première fois depuis l'automne qu'elle marche devant.

Chapitre 2

La blanchisserie est au sous-sol, sous le réfectoire, et c'est le seul endroit du Conservatoire où l'air est humide. Les machines tournent de six heures à dix-neuf heures. Le linge sort brûlant, on le charge sur des chariots à ridelles, on pousse les chariots par la rampe jusqu'au monte-charge, le monte-charge remonte, on redescend, on recommence.

C'est un poste qu'on demande. Personne ne vous voit, en bas. Le bruit des tambours couvre tout, et une fille qui pousse un chariot est une fille occupée.

Le mien est chargé haut. La roue avant gauche se met de travers dans le rail de la rampe, comme elle le fait deux fois par semaine depuis toujours. Je passe la main devant la ridelle pour la remettre droite, la charge glisse d'un bloc vers l'avant, et le chariot redescend de vingt centimètres avec trois cents kilos de draps mouillés dedans.

Le dos de ma main est entre la roue et le rail.

Je ne fais aucun bruit.

Ce n'est pas du courage. Une fille qui crie en bas, on l'entend en haut de la rampe, et une fille qu'on entend, on vient la voir. Je pousse la ridelle de l'épaule, la roue remonte de deux centimètres, je retire ma main.

Je regarde. L'index et le majeur sont ouverts sur la deuxième phalange, du rail au bord de l'ongle. Ça ne saigne pas encore beaucoup. Le sang met toujours un temps, comme s'il fallait qu'on l'ait décidé.

Le règlement est clair et il est affiché au-dessus des bacs : toute lésion se présente à l'intendance dans l'heure. Aucun soin entre nous. Aucune bande faite dans un dortoir. Une fille qui se soigne toute seule finit dans un couloir avec Halvane.

La surveillante de poste me fait un billet sans lever la tête de sa liste. Elle écrit le numéro, l'heure, le mot main. Elle me tend le papier.

– Vous revenez pour la deuxième tournée.

Je ne réponds pas. Elle n'attendait rien, elle a déjà tourné la page de sa liste.

L'intendance est encore un niveau plus bas, au bout du couloir de service, là où les tuyaux courent au plafond et où les néons sont plus espacés qu'ailleurs. Il y a des zones de trois mètres presque sombres entre deux lampes. Personne ne répare, parce que personne d'important ne descend jusqu'ici.

Je marche avec la main serrée dans le tissu de mon uniforme pour ne pas laisser de traces au sol. Le sang sur un sol du Conservatoire, quelqu'un finit toujours par l'écrire quelque part.

La porte de l'intendance est ouverte. Elle est toujours ouverte : le règlement interdit les portes fermées dans les zones de service.

Il y a un comptoir bas, des étagères jusqu'au plafond, des caisses de fournitures marquées au pochoir, l'odeur d'alcool à quatre-vingt-dix et de carton mouillé. Un registre ouvert sur le comptoir, un stylo posé en travers de la page à l'endroit exact où il s'est arrêté d'écrire.

L'homme est derrière, dos à moi, en train de ranger des flacons.

Tablier gris. Badge de service accroché bas, à la hanche, comme le portent ceux qui n'ont jamais à le montrer à personne. Trente ans, peut-être un peu plus. Le dos légèrement voûté, l'inclinaison de quelqu'un qui passe sa vie penché sur un comptoir trop bas pour sa taille.

Je l'ai vu deux fois aujourd'hui.

Je pose le billet sur le registre.

Il se retourne. Il prend le papier. Il le lit.

Et il ne lève pas les yeux.

Il lit le billet, il regarde ma main, il repose le billet, il ouvre le tiroir du bas, il sort une compresse. Sa tête est tout près de la mienne pendant tout ce temps. Il ne me regarde pas une fois.

Je connais ce travail.

Je le connais mieux que personne, et c'est pour ça que je le vois. Ne pas regarder quelqu'un qui est devant vous, ça demande un effort constant. Le regard veut monter. Il monte tout seul, il faut le tenir, et le tenir se voit toujours un peu, une seconde d'hésitation avant les yeux, une raideur dans le cou.

Il n'a rien de tout ça. Il tient depuis assez longtemps pour que ce soit devenu la façon dont il se tient.

Il déplie la compresse et il pose le plat de sa main ouverte sur le comptoir, paume vers le haut, juste devant moi.

– Là.

Je pose ma main dans la sienne.

Sa paume est chaude. Une chaleur de dessous, celle des mains qui travaillent tout le jour, et elle passe dans le dos de ma main abîmée avant même que le désinfectant arrive. Je n'avais pas prévu ça. Je retire un millimètre. Il ne bouge pas, et je repose.

Il travaille vite.

Il nettoie de l'extérieur vers l'intérieur, il appuie franchement, il ne prévient pas avant l'alcool. Ça brûle sur toute la longueur des deux phalanges et je ne fais aucun bruit, parce que c'est ce que je fais. Il ne me dit pas que ça va piquer, ni que c'est bientôt fini. Il a la voix de quelqu'un qui range des flacons, et j'aime mieux ça. La douceur, ici, ça se paie plus tard.

Il tourne ma main pour voir la deuxième plaie et il la tourne comme on tourne un objet qui a deux faces.

Puis il commence à dicter.

C'est la procédure du registre : quand on a les mains prises, on énonce à voix haute et on reporte après. Il parle à plat, sans regarder ailleurs que le travail.

– Ω-quatre-cent-douze. Midi dix. Blanchisserie, rampe de chargement.

Il retourne ma main.

– Main droite. Index, majeur. Plaie franche, deuxième phalange, sur les deux.

Le coton descend dans le pli entre les deux doigts. Ma peau se hérisse jusqu'au poignet et je serre l'autre main dans le tissu de ma jupe pour que ça s'arrête.

– Mobilité conservée.

Il plie mon index. Il le plie une fois, complètement, jusqu'au bout de ce que ça fait. J'ai les dents serrées et les yeux ouverts sur l'étagère du fond, sur une caisse marquée compresses stériles / 200, et je ne bouge pas d'un centimètre.

Il le déplie.

– Douleur ?

– Non.

C'est faux. La troisième phalange ne va pas, plus haut que la plaie : un point qui répond quand le doigt plie et qui n'a rien à voir avec une coupure. Si je le dis, il l'écrit. S'il l'écrit, je passe sur la liste médicale de la semaine, et quelqu'un lit cette liste.

Il repose ma main sur sa paume et il commence la bande.

– Rien à signaler ?

C'est la case du bas du formulaire. On la coche à la revue, à l'entrée du réfectoire, au retour des douches, à l'infirmerie. C'est la même case et c'est la même phrase partout.

– Rien à signaler.

La même phrase qu'à sept heures devant Halvane, dans le même ordre, avec la même bouche. Ce matin elle était vide. Là elle ne l'est pas, et c'est la première fois de ma vie que je m'entends mentir.

Il s'arrête.

Il ne lève toujours pas les yeux. Il a la bande à mi-tour autour de mon index et il l'a laissée en suspens, et sa main sous la mienne est devenue plus chaude. D'un cran, franchement, comme une plaque.

Ses narines bougent une fois.

– Ton pouls.

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Les Omégas de Gestalt

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  1. Couverture de Oméga sans sceauOméga sans sceauTome 1
  2. Couverture de Oméga sous contratOméga sous contratTome 2
  3. Couverture de Oméga sous couvertureOméga sous couvertureTome 3
  4. Couverture de Oméga modèleTome 4 · tu es ici

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