LÉNA ORSO
Couverture de Suppressante

Suppressante

Novella longue · environ 2 h de lecture · paru le 10 mars 2026

L'histoire

Suppressante est une romance omegaverse de Léna Orso.

L'associé senior du bureau d'en face ferme la porte derrière lui. Il ne demande pas ce qui se passe. Il le sent depuis le premier jour.

La salle reprographie. Son bureau vitré. Sa voiture. Son lit. Trente-six heures à rattraper dix ans de chimie en une seule nuit.

Il dit : Pas comme ça. Pas pendant un heat. Elle dit : Mords-moi.

Extrait

Le début du livre

Le café sent le brûlé.

Pas le brûlé de d'habitude, celui de la machine qui chauffe trop, que tout le monde tolère parce que personne ne veut descendre au Starbucks d'en bas. Non. Ce matin, le café sent le brûlé comme si quelqu'un avait foutu le feu à la cafetière, versé le résultat sur la moquette et allumé la moquette aussi.

Je repose ma tasse. Intacte.

Autour de moi, l'open space fait son bruit de mardi matin. Claviers, conversations étouffées, le ronronnement de la clim qui n'a jamais fonctionné correctement. Trente-deux consultants dans un espace prévu pour vingt-cinq. Les néons grésillent au-dessus des postes du fond. Ça fait trois semaines que le mail à la maintenance est resté sans réponse.

Je tire sur le col de mon chemisier. Il colle.

C'est mars, le chauffage est encore à fond, et j'ai enfilé un col montant ce matin parce que c'était le premier truc propre dans mon armoire. Rien d'anormal. Sauf que le tissu me gratte comme du papier de verre, et que j'ai chaud. Pas la chaleur ambiante. Quelque chose de plus bas. Dans le ventre. Dans la nuque.

Je vérifie mon agenda. Réunion à onze heures avec Lefèvre, Bourdin et Hadrien. Salle C. Celle sans fenêtres.

Mon stylo roule au bord de la table. Je le rattrape. Mes doigts sont moites.

Stress. C'est du stress. Le dossier Carrefour est en retard de deux jours, Lefèvre va encore me demander où on en est avec un sourire qui signifie qu'il sait très bien où on en est, et j'ai dormi cinq heures. Voilà pourquoi j'ai chaud. Voilà pourquoi le café pue. Mon corps proteste. Rien de plus.

Je sors ma plaquette de suppressants du tiroir, par réflexe. Vérifie le blister. La gélule de ce matin est vide. Celle d'hier aussi. Mardi : prise. Lundi : prise. Dimanche... vide. Samedi... vide.

Je fixe le blister.

Samedi et dimanche. J'étais chez Pauline pour son anniversaire. Valise bouclée à la dernière minute, le nécessaire dans la trousse de toilette, le blister resté sur la table de nuit. J'avais pensé que deux jours, ce n'était rien. Dix ans de suppressants. Deux jours de battement, le corps absorbe, les réserves tiennent.

Mes doigts tremblent autour du blister vide.

Deux jours. Quarante-huit heures. Après dix ans de suppression ininterrompue, sans un seul oubli, sans un seul cycle autorisé. Le médecin avait dit quoi, déjà ? "Ne sautez jamais plus de vingt-quatre heures. Le rebond peut être brutal."

Brutal.

Le mot tourne dans ma tête pendant que je range le blister au fond du tiroir. Mes mains laissent une trace humide sur le plastique.

C'est du stress. C'est forcément du stress.

Mon regard monte, par habitude, vers le bureau d'en face. Cloison vitrée, stores ouverts. Hadrien est déjà là, il est toujours là avant tout le monde, café noir, dossiers alignés. Chemise bleu marine aujourd'hui. Les manches retroussées sur ses avant-bras parce que personne dans ce cabinet n'ose lui dire que c'est contraire au dress code.

Il ne lève pas la tête. Il ne lève jamais la tête le matin. Sourire poli dans le couloir, prénom sans nom de famille, distance calibrée. En six mois de bureau face au sien, Hadrien Marchetti m'a adressé la parole peut-être trente fois. Toujours professionnel. Toujours bref.

Je ne sais pas pourquoi mon attention se pose toujours sur lui.

Enfin si. Je sais. Tout le monde le sait. Hadrien Marchetti est le genre d'homme qui capte toute l'attention d'une salle. Pas beau comme une pub de parfum, pas le charme travaillé des types qui savent qu'ils plaisent. Quelque chose de plus simple. Il entre dans une salle de réunion et les gens se taisent. Pas parce qu'il parle fort. Parce qu'il sent l'autorité comme d'autres sentent l'aftershave. La carrure, la mâchoire, la façon dont ses mains restent immobiles quand il écoute.

Alpha. Évidemment.

Et moi je suis assise là, à trente mètres de lui, avec deux doses de suppressants en retard et un col roulé qui me gratte la nuque comme un avertissement.

Mon téléphone vibre. Rappel agenda. Réunion Lefèvre – Salle C – 11h00.

Dans deux heures. Salle sans fenêtres. Avec Hadrien Marchetti de l'autre côté de la table.

Je bois une gorgée du café brûlé. Il a un goût de métal.

Dix heures et quart. L'odeur du café s'est dissipée, ou plutôt elle s'est fondue dans toutes les autres. Le déodorant de Bourdin trois postes plus loin, sec et chimique. Le parfum de Nadia à l'accueil, vanillé, sucré, qui me retourne l'estomac pour une raison que je ne m'explique pas. L'odeur du toner de l'imprimante. La moquette. Les gens. Trente-deux corps tièdes entassés sous des néons, et ce matin je les sens tous.

Je n'ai jamais senti la moquette.

Mon écran affiche le dossier Carrefour. Les chiffres bougent devant moi comme des insectes. Je relis la même ligne depuis dix minutes. Ma main gauche est posée à plat sur le bois pour m'empêcher de me gratter la nuque. La démangeaison est constante maintenant, localisée, précise. Juste sous la mâchoire. Là où la glande est.

Non. Pas la glande. Ce n'est pas... c'est juste le col. Le tissu. La chaleur de l'open space.

Je me lève. Prétexte : la fontaine à eau. Mes jambes fonctionnent, c'est déjà ça. En passant devant le bureau de Bourdin, je capte son regard. "Ça va ? T'es pâle." Je souris, je dis un truc, j'arrive à la fontaine. L'eau est fraîche. Je bois deux gobelets. Le troisième, je me le passe sur les poignets. L'intérieur des poignets.

Il y a un type de la compta au bout du couloir. Beta, la quarantaine, cravate desserrée, qui marche vers la machine à café. Il passe à un mètre de moi. Ne réagit pas. Passe sans s'arrêter.

Normal. Les betas ne sentent rien. C'est le principe.

De retour à mon poste, je m'assois et mon attention monte vers la cloison vitrée. Hadrien a changé de position, il était penché sur son écran, maintenant il est adossé à son fauteuil. Immobile. Son stylo dans la main droite, pas en train d'écrire. Juste tenu. Son regard est sur ses dossiers.

Sauf que sa mâchoire est serrée.

C'est un détail. Le genre de détail que personne ne remarquerait, parce que Hadrien Marchetti a toujours l'air concentré, toujours l'air calme, toujours l'air de quelqu'un qui contrôle tout dans un rayon de dix mètres. Mais la mâchoire, là, ce n'est pas de la concentration. C'est de la tension.

Je baisse la tête sur mes poignets. L'eau a séché. La peau est chaude en dessous. Plus chaude qu'elle ne devrait l'être.

Je me rassois. J'ouvre un fichier Excel. Je tape des chiffres. Mes doigts glissent sur les touches parce qu'ils sont mouillés et ce n'est plus l'eau de la fontaine.

Dix heures trente-cinq. Dans vingt-cinq minutes, je serai dans une salle fermée avec lui.

Je tire plus fort sur mon col. La démangeaison dans le cou ne s'arrête pas.

Le pire, c'est que je sais exactement ce qui se passe. J'ai vingt-neuf ans, je suis omega depuis la présentation à quatorze ans, et je prends des suppressants depuis mes dix-neuf ans, le jour où j'ai compris qu'un diplôme de Sciences Po ne valait rien si la salle entière sentait ton heat pendant un partiel. Dix ans sans un seul cycle. Dix ans à sentir comme une beta, à travailler comme une beta, à baiser comme une beta les trois fois par an où je m'autorisais un plan Tinder et un week-end chez moi avec les stores fermés.

Et maintenant, assise dans un open space à trente-deux consultants, je sens mon corps se souvenir de ce qu'il est.

Les symptômes, je les connais par cœur. On te les apprend au collège, entre deux cours d'éducation civique. Phase 1 : hypersensibilité olfactive. Phase 2 : montée thermique. Phase 3 : production de slick. Phase 4 : heat sexuel. Le délai entre la phase 1 et la phase 4 dépend des individus. En moyenne, quatre à six heures. Avec un rebond post-suppressant, le médecin avait dit quoi ? "Plus rapide. Beaucoup plus rapide."

J'ai la phase 1 et la phase 2. C'est mardi matin, il est dix heures trente-sept, et je suis en phase 2 dans un cabinet de conseil de La Défense.

Mon téléphone. Google. "Suppressant oubli 48h rebond." Les résultats chargent. Forum, forum, article médical, forum. Les titres défilent : Oubli de 2 jours après 10 ans – est-ce grave ?, Rebond suppressant : témoignages, J'ai oublié mon injection et mon heat est revenu en 3 heures.

Trois heures.

Je verrouille le téléphone. Je le pose face contre la table. Mes mains tremblent.

De l'autre côté du vitrage, Hadrien Marchetti repose son stylo. Lentement. Il ne tourne pas la tête. Mais sa tête pivote d'un demi-degré vers la gauche, vers mon poste, et ses narines bougent. À peine. Le mouvement d'un homme qui capte quelque chose dans l'air et qui vérifie.

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