LÉNA ORSO
Couverture de Trois alphas et pas de choix

Trois alphas et pas de choix

Novella · environ 1 h de lecture · paru le 20 juillet 2026

L'histoire

Trois alphas et pas de choix est une romance omegaverse de Léna Orso.

Je suis oméga, et depuis onze ans je tiens mon corps comme un registre. Dose, horaire, ligne de base. Aucun écart. Ce matin, à six heures douze, mon pouls a grimpé sans cause. Le suppresseur n'a rien éteint. Et il y a trois alphas de l'autre côté du sas.

L'avant-poste est verrouillé par la tempête, la navette ne reviendra pas avant trois jours, et l'air des deux modules passe par le même circuit. Mon corps a commencé à trier leurs odeurs sans me demander mon avis. Le problème n'est pas le désir. Le problème, c'est que je suis calibrée pour trois. Aucun d'eux seul ne refermera ce que mon cycle a ouvert.

Le protocole d'Alaric n'y suffira pas. Le rut de Dante non plus. Le troisième, Kian, attend que j'écrase moi-même ma dernière dose avant de bouger. Ce n'est pas un club et je n'ai rien choisi : la biologie a tranché à ma place. Reste à savoir si je contresigne.

Extrait

Le début du livre

À six heures douze, mon pouls est monté de huit battements sans cause mécanique identifiable. Je l'ai relevé sur la montre, puis recoupé avec la veille. La veille, à la même heure, rien. C'était la première anomalie de la journée. Chez moi, les anomalies n'arrivent jamais seules.

Dehors, la tempête cognait la coque de l'avant-poste depuis quatorze heures. Le vent charriait de la glace contre les hublots, un crépitement continu, régulier comme une perfusion. La liaison radio était coupée depuis la veille au soir. La navette de relève ne décollerait pas tant que le front ne serait pas passé. Trois jours, d'après le dernier bulletin. Peut-être quatre.

J'ai ouvert le tiroir sous ma couchette et compté les plaquettes. Trois doses. Je les avais comptées la veille aussi, et l'avant-veille. Le compte ne changeait pas, mais je le refaisais quand même. Un protocole se vérifie, sinon ce n'est pas un protocole.

Je tiens mon corps comme on tient un registre. Chaque cycle consigné, chaque dose horodatée, chaque écart corrigé avant qu'il ne devienne une courbe. Onze ans que je vis sous suppresseurs. Onze ans sans un seul heat mené à terme. Ce n'est pas de la chance. C'est de la comptabilité.

Un heat, je sais ce que c'est en théorie. Trois jours pendant lesquels le corps cesse de demander la permission. La chaleur monte, le slick vient, le seuil de douleur se déplace, la tête n'a plus voix au chapitre. C'est documenté. C'est même banal. Sauf que mon corps est calibré pour trois, pas pour un. Une particularité de compatibilité, classée à mon dossier sous un code que j'ai appris par cœur sans jamais le faire jouer. Tant que les suppresseurs tiennent, le code reste une ligne morte. Les suppresseurs ne tenaient plus.

À six heures quarante, ma température interne avait pris quatre dixièmes. Je l'ai notée à côté du pouls. Deux variables qui montent en parallèle, ce n'est plus une anomalie. C'est une corrélation. Une corrélation a une cause, et la cause, je la connaissais sans vouloir l'écrire.

J'ai pris une dose avec deux heures d'avance sur l'horaire. Entorse au protocole, justifiée par les relevés. La pilule a fondu sous la langue, amère, familière. J'ai attendu le creux habituel. La chute de température, le retour à la ligne de base, le silence du circuit. Onze ans que ce creux arrivait à la minute près.

Il n'est pas venu.

J'ai vérifié l'emballage. Bon lot, bonne date. J'ai posé deux doigts sur ma carotide et recompté. Le pouls avait encore grimpé. Le suppresseur fondait dans mon sang sans rien éteindre, comme de l'eau versée sur une plaque déjà rouge.

L'avant-poste comptait quatre occupants pendant le front. Moi, et trois techniciens affectés au relais. Trois alphas. La station les logeait dans le module est, moi dans le module ouest, séparés par le sas central et par un règlement que personne n'avait jamais eu besoin d'invoquer. Onze ans de comptabilité avaient une fonction précise. La fonction dormait à vingt mètres de ma couchette, en trois exemplaires.

La ventilation brassait l'air des deux modules dans le même circuit fermé. Je le savais depuis mon affectation. C'était une donnée technique, une ligne dans un manuel, sans portée tant que mon corps tenait sa ligne de base. Mon corps ne la tenait plus. À six heures cinquante-deux, j'ai senti pour la première fois que l'air recyclé avait une odeur. Trois odeurs, en réalité, superposées, distinctes les unes des autres comme trois écritures sur la même page. Je ne les avais jamais remarquées en onze mois de cohabitation. Maintenant je pouvais les séparer sans effort. Une sèche, métallique, propre comme un poste de travail désinfecté. Une plus lourde, animale, qui restait au fond de la gorge. Une troisième mobile, dont l'intensité changeait selon que je bougeais ou non, comme si elle me cherchait. Mon cerveau les triait tout seul, leur assignait une valeur, les rangeait. Un travail que je n'avais pas commandé. C'était ça, le vrai signal. Pas la température, pas le pouls. Le fait que mon corps avait commencé à les classer pour moi.

J'ai fermé la bouche d'aération avec du ruban adhésif. Geste rationnel. Geste inutile, je le savais en le faisant, parce que le problème n'était pas dans le conduit. Le problème était que mon seuil de perception venait de tomber, et qu'un seuil qui tombe ne se rebouche pas au ruban.

Je me suis assise au bord de la couchette, les mains à plat sur les genoux, et j'ai fait ce que je fais toujours quand une variable m'échappe. J'ai listé les faits. Pouls à quatre-vingt-seize. Température en hausse continue. Suppresseur inopérant à dose pleine. Deux doses restantes. Trois alphas dans un volume fermé, sans extraction possible avant soixante-douze heures.

Les faits ne laissaient pas de marge d'interprétation. C'était la qualité des faits.

Je suis quand même restée assise, à les regarder, comme si les regarder assez longtemps allait en changer un.

Informer était la seule action rationnelle disponible. Un risque sanitaire se signale aux personnes exposées. J'ai enfilé une combinaison par-dessus la combinaison, remonté les deux fermetures jusqu'au menton, et traversé le sas central.

Ils étaient tous les trois dans le module est, autour de la console de maintenance. Ils ont su avant que je parle. Je l'ai vu à la synchronie de leurs têtes qui se sont tournées vers la porte, exactement au même quart de seconde. Trois mâchoires qui se figent. Trois respirations qui changent de régime. Une réaction de groupe, propre, comme un seul organisme à trois corps.

Le premier s'est levé sans hâte. Grand, sec, la mâchoire nette, la posture droite d'un homme habitué à occuper une fonction plutôt qu'un espace. Alaric tenait toujours sa tablette de relevés à la main. Il l'a consultée une demi-seconde, par réflexe, comme si l'écran allait lui fournir la procédure adaptée à la situation.

– Depuis quand ? a-t-il demandé.

Une question d'intake, sans bonjour. Ça m'a presque rassurée.

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