
Reste de mon côté de la porte
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 11 juillet 2026
L'histoire
Reste de mon côté de la porte est une romance omegaverse de Léna Orso.
Je suis seule dans la cabane quand ma première chaleur me prend. La neige a fermé la vallée pour des jours, et de l'autre côté du carreau gelé, un alpha que je connais à peine s'est assis dans le froid pour attendre.
Il ne passera pas cette porte. C'est sa règle, répétée chaque soir contre la vitre : il restera dans la neige tant que je ne lui demanderai pas d'entrer. Ma chaleur monte par paliers, lourde, brûlante, impossible à tenir seule. La sienne patiente à un loquet de distance. Et la nuit où je poserai enfin la main sur ce loquet, il n'y aura plus un souffle de froid entre nos deux corps.
Le début du livre
Ça a commencé derrière mes genoux, ce matin, une chaleur qui monte comme de l'eau qui cherche son niveau. Je ne savais pas qu'on pouvait avoir chaud à un seul endroit du corps, aussi précis, aussi têtu. Dehors, la neige a fermé la vallée pendant la nuit, et je suis seule dans la cabane avec ce truc qui s'allume sous ma peau.
Je me lève. Le plancher est froid sous mes pieds et c'est bon, tellement bon que je reste là plus longtemps qu'il ne faut, à laisser le froid remonter dans mes chevilles. La fenêtre est blanche. Du blanc épais qui colle au carreau, le paysage avalé derrière. Quand je pose la paume dessus, la vitre me mord de froid jusqu'au poignet, et je sens très bien la frontière, là, à mi-bras : en dessous c'est gelé, au-dessus ça brûle. Je retire ma main. La trace de buée s'efface, comme si la cabane respirait à ma place.
On m'avait prévenue que ça viendrait avec le premier vrai froid. Que mon corps choisirait la pire semaine de l'année, celle où les cols se ferment, où plus personne ne monte ni ne descend. Je n'avais pas compris que ce serait à ce point une affaire de degrés. J'ai froid aux mains et chaud au ventre en même temps, et les deux montent, chacun de son côté, et je n'arrive pas à décider lequel gagne.
Je compte les bûches près du poêle. Onze. Le sac de farine est aux trois quarts plein, il y a des œufs, du lard, deux bocaux de haricots. De l'eau, j'en ai tant que la neige fond sur le toit. De quoi tenir. De quoi tenir longtemps, même, si je ne pense qu'à manger et à dormir. Sauf que ce n'est pas de ça que mon corps a faim, et je le sais déjà, à la manière dont mes cuisses se serrent quand je me penche pour ouvrir la trappe du poêle.
La trappe grince. Le feu prend. Je m'accroupis devant, les coudes sur les genoux, et je fixe les flammes attraper l'écorce. La chaleur du foyer me touche le visage et c'est une chaleur normale, celle qui vient de dehors, de l'extérieur de moi. L'autre est différente. L'autre n'a pas de source que je pourrais désigner. Elle est partout sous la peau et nulle part, et elle a un horaire. C'est ça le plus étrange : elle avance. Comme la neige avance contre la porte. Comme le jour qui se raccourcit. Ça monte, et je n'ai pas la main dessus.
Je connais les chiffres, à peu près. Un jour, peut-être deux, avant que ce soit autre chose qu'une gêne tiède. Avant que ça déborde. Le mot me reste dans la gorge même quand personne ne peut l'entendre. Déborder. Mon corps a un seuil et une marée, et la marée monte, et il n'y a pas de digue dans une cabane.
Je reste accroupie jusqu'à ce que mes mollets tirent. Le froid du plancher a fini par gagner mes pieds pour de bon et c'est presque un soulagement, un point fixe, un repère net dans le brouillard tiède qui m'enveloppe le reste. Je me concentre dessus. Mes orteils gelés. La fumée qui sent la résine. Le blanc à la fenêtre.
Et puis je le sens. Une présence dehors, sans bruit, sans forme derrière le blanc du carreau. Quelque chose qui se loge dans ma nuque, juste là où la chaleur cogne le plus fort. De l'autre côté du froid qui mord la vitre, il y a quelqu'un. Et toute la chaleur qui monte en moi se tourne de ce côté-là, vers lui, comme si elle l'attendait depuis le matin.
Je me redresse trop vite. La pièce penche une seconde. Je m'appuie au montant du poêle, le métal chaud contre ma paume, et je laisse passer le vertige en respirant par la bouche. L'air entre froid et ressort tiède. Tout ce qui me traverse aujourd'hui change de température en chemin.
La présence n'a pas bougé. Elle est là, patiente, posée dans la neige comme une chose qui a tout son temps. Et moi je suis là, à l'intérieur, avec mes onze bûches et ma marée qui monte, et pour la première fois depuis le réveil j'ai envie d'aller à la fenêtre. Le carreau est blanc, aveugle, il n'y a aucun paysage derrière. Juste lui, dehors, que mon corps a déjà reconnu.
Je ne le fais pas. Pas encore. Je serre les doigts autour de la chaleur du poêle et je regarde le blanc, et quelque part dans ce blanc, quelqu'un me regarde aussi.
Je tiens jusqu'à midi. À midi je vais à la fenêtre, parce que ne pas y aller est devenu plus dur que d'y aller.
Il est là. Assis dans la neige, le dos contre le tronc du gros mélèze, à quelques pas du perron. Un homme énorme, emmitouflé dans une peau de bête sombre, immobile au point que la neige s'est posée sur ses épaules sans qu'il la secoue. Je ne vois d'abord que ça : la neige sur lui, comme sur une souche, comme s'il faisait partie du paysage depuis toujours. Puis il lève la tête, et il me regarde à travers la vitre, et je comprends qu'il attendait exactement ce moment.
Son visage est rude, taillé large, la mâchoire couverte de barbe givrée. Mais ce sont ses mains qui retiennent mes yeux le plus longtemps. Il les a posées sur ses genoux, paumes en l'air, ouvertes vers le ciel blanc. Des mains immenses. Je ne sais pas pourquoi cette image me fait chaud, mais elle me fait chaud, d'un coup, une bouffée qui part du ventre et remonte. Des mains ouvertes qui ne demandent rien. Qui attendent.
Le froid de la vitre passe dans ma paume, à plat contre le carreau. De l'autre côté, à un mètre, il lève une main et la pose contre la sienne, sur le verre, paume contre paume avec l'épaisseur glacée entre nous. Sa main couvre la mienne deux fois. Je ne retire pas la mienne. On reste là, séparés par un doigt de verre, et je sens le froid d'un côté et ma propre chaleur de l'autre, comme tout aujourd'hui, le monde coupé en deux températures et moi sur la ligne.



