LÉNA ORSO
Couverture de Oméga sans sceau
Les Omégas de Gestalt · Tome 1 sur 4

Oméga sans sceau

Il pouvait me marquer, me lier, me garder. Il ne l'a pas fait.

Roman · environ 2 h de lecture · paru le 9 août 2026

L'histoire

Oméga sans sceau est une romance omegaverse de Léna Orso, tome 1 des Omégas de Gestalt.

J'ai fui le Conservatoire avant qu'on grave un chiffre dans mon poignet. Dehors, ma première chaleur me tombe dessus comme une fièvre, et c'est lui qui me trouve le premier.

Un sigma. Le seul homme qui peut me veiller en chaleur sans perdre la tête. Je cherche le piège. Le prix. L'angle. Il n'y en a aucun, et rien ne m'a jamais fait plus peur.

Il peut me soulager. Me nouer à lui des heures. Me marquer partout où ça compte. Tout, sauf la seule chose qui ferait de moi sa propriété pour toujours. Plus il retient, plus mon corps réclame ce qu'il refuse de donner. Et la fille qui ne fait confiance à personne se met à céder, là où ni la peur ni la force n'avaient jamais réussi.

Tome 1 des Omégas de Gestalt. Une histoire complète, sans cliffhanger. Contient des scènes très explicites et un langage cru. Réservé à un public averti.

Extrait

Le début du livre

Prologue

Un homme aux yeux gris est noué en moi, et il vient de s'arrêter à un souffle de me prendre la dernière chose.

Je ne sais pas quel jour on est. Je ne sais plus combien de fois. Le nid a pris mon odeur et la sienne, sèche, minérale, et le feu sous ma peau ne s'éteint que là où il me touche. Il est en moi jusqu'à la garde. Noué. On ne pourrait plus se séparer même si je le voulais, et je ne le veux pas, et c'est déjà ça que je ne devrais pas vouloir.

Il m'a tout donné, cette nuit. Sa bouche, ses mains, ses dents sur l'épaule et sur le sein, des marques que je porterai demain et que je veux garder. Il m'a prise comme mon corps le réclamait, plus fort quand je suppliais plus fort, sans rien me refuser.

Sauf un endroit.

Sa bouche remonte le long de mon dos, trouve ma nuque, ce creux à la base du cou où ma tête s'incline, où mon corps s'ouvre pour recevoir je ne sais quoi. Sa respiration s'y suspend. Ses lèvres s'écartent contre ma peau. Ses dents, juste là, à un rien.

Tout en moi se rue vers ce point. La dernière porte. Prends aussi ça, supplie mon corps sans un mot, prends tout, ne laisse rien.

Et il s'arrête.

Net. Sa bouche se fige contre ma nuque. Ses dents ne se referment pas. Il reste noué en moi, plein, et tout son corps tremble de l'effort de ne pas prendre ce creux que je lui tends. Il pouvait. Il voulait. Il ne l'a pas fait.

Quand je tourne la tête, ses yeux me tiennent sans peser, pâles, gris et blanc, presque sans couleur. Ils ne me disent rien.

Un homme qui peut tout prendre, et qui s'arrête chaque fois à la dernière chose. Toute ma vie, on m'a appris qu'un homme prend, que c'est l'ordre du monde et que mon rôle est de rendre la prise confortable. Lui casse la règle rien qu'en respirant. Et la part de moi qui n'a jamais cru personne cherche l'angle, le prix, le piège sous ce qu'il refuse. Je ne le trouve pas. Et ce que je ne sais pas nommer, je ne sais pas non plus m'en protéger.

Mais pour comprendre pourquoi un homme s'arrête au bord de tout, il faut remonter avant lui. Avant le dehors, avant ma première chaleur, avant que j'apprenne seulement le mot sigma. Il faut remonter au jour où on m'a vendue sans même écrire mon nom.

Chapitre 1

La fille devant moi se ronge l'ongle jusqu'au sang, et personne ne lui dit d'arrêter.

C'est elle qui me prévient, mieux que le silence du couloir ou l'air trop propre. Le sang sur sa lèvre, qu'elle avale sans le sentir. Les surveillantes qui regardent ailleurs. Quand on laisse une omega s'abîmer la veille d'une formalité, c'est que la formalité n'en est pas une.

Je garde les mains à plat sur mes cuisses. Je compte les sorties. Deux : la porte par laquelle on est entrées, celle du fond par laquelle on ressort. Une seule s'ouvre dans le bon sens, et ce n'est pas celle qu'on me laissera prendre.

On nous a fait asseoir sur un banc le long du mur, six, en rang. Au Conservatoire, on apprend le silence avant d'apprendre à lire. Je connais le nom de chaque fille du banc sans avoir jamais parlé à aucune. Mira, qui prie. Soene, qui sourit à rien. La rongeuse d'ongle, à côté de moi, c'est Talie.

L'odeur des suppressants tient dans la gorge, métallique, un peu sucrée, comme un sirop qu'on garderait trop longtemps sous la langue. On la respire depuis qu'on est nées, la plupart d'entre nous. On ne la sent plus, sauf les jours comme celui-ci, où le corps écoute mieux qu'il ne le devrait.

Aujourd'hui il écoute trop. Sous la dose qui tient tout en place, quelque chose tire, bas, à peine, une corde trop tendue qu'un rien ferait vibrer. Je ne sais pas ce que c'est. Ma peau enregistre des choses qu'elle ignore d'habitude, le grain du tissu sous mes paumes, l'air qui se déplace quand une porte s'ouvre, et une peau qui se réveille, au Conservatoire, est une peau qu'on corrige. Pas aujourd'hui. Aujourd'hui je tiens tout fermé, moi-même, mieux que la dose.

Aujourd'hui, c'est l'entraînement.

Personne ne nous a expliqué le mot. Au Conservatoire, on n'explique rien : on nomme, et on laisse la peur faire le travail. Entraînement. Un mot d'école, propre, qui sonne comme un exercice du matin. Seulement j'écoute depuis des années ce qui se dit sous les mots, et sous celui-là, il y a autre chose. Des filles qui partent un matin et reviennent le soir sans une phrase. Des chuchotements dans le noir du dortoir : qu'ils sont plusieurs. Que c'est pour corriger. Que ça fait mal d'une manière dont on ne revient pas tout à fait entière.

Je ne sais pas ce qu'on veut corriger chez moi. C'est peut-être ça, le problème. C'est peut-être que je pose trop de questions, même sans les dire.

La lumière, ici, ne vient de nulle part. Elle tombe du plafond, égale, sans source, sans ombre, la même qu'au dortoir, qu'au réfectoire, que partout depuis toujours. Je n'ai jamais connu d'autre lumière que celle-là. On dit qu'au sommet de la Citadelle, chez les domaines, elle est dorée. On dit beaucoup de choses qu'on ne vérifie jamais.

Une surveillante entre. Elle tient une tablette, lit un nom sans lever les yeux.

– Talie.

À côté de moi, Talie cesse de respirer une seconde. Puis elle se lève. Elle marche vers la porte du fond, celle qui s'ouvre dans le mauvais sens, et elle ne me regarde pas. Aucune de nous ne regarde celle qu'on appelle. C'est une règle qu'on n'a pas eu besoin de nous apprendre.

La porte se referme sur elle sans un bruit.

Je baisse les yeux sur mon poignet gauche. Nu. Lisse. Sans sceau, sans chiffre, en retard sur tout le monde. Les autres ont déjà le leur, ou l'auront ce soir : un oméga et un nombre gravés dans la peau, la couleur de leur niveau. Moi, on me le répète assez, je suis un dossier en souffrance, un cas à régulariser. Bientôt j'aurai mon chiffre. Bientôt un Maître, un domaine, un nom qui ne sera plus vraiment le mien.

Je passe le pouce sur la peau nue, à l'endroit où le sceau devrait mordre. Le geste me calme, et je me déteste d'avoir besoin qu'on me calme.

Le temps ne passe pas pareil ici. Aucune fenêtre pour le mesurer, aucune horloge, juste les noms qu'on appelle et les portes qui se referment. J'apprends l'heure comme ça, par les disparitions.

Mira prie tout bas, les lèvres à peine mobiles. Soene fixe le mur d'en face et sourit, et ce sourire me fait plus peur que le sang sur la bouche de Talie. On nous a bien dressées, certaines mieux que d'autres. Soene est sûre qu'on va l'aimer. Je n'ai jamais su me convaincre de ça, et c'est sans doute pour cette raison que je suis encore sur ce banc, à dix-huit ans, le poignet vide.

Je respire par la bouche pour ne pas sentir. Je tiens le dos droit. Une omega qui montre sa peur, on la corrige ; une omega qui n'en montre rien, on la surveille seulement. Entre les deux, j'ai choisi qu'on me surveille.

Derrière la porte du fond, il n'y a aucun son. Et l'absence de son est pire que tout ce que j'arrive à imaginer.

Talie revient.

Je ne sais pas combien de temps a passé. Assez pour que Mira ait fini deux prières, assez pour que mes mains soient froides. La porte du fond s'ouvre, et c'est elle, escortée par une surveillante qui la tient par le coude comme on tient un objet qu'on ne veut pas faire tomber.

Talie marche. Elle met un pied devant l'autre. Mais quelque chose en elle ne marche plus. Son regard ne se pose nulle part, glisse sur le banc, sur nous, sur le mur, sans rien attraper. Ses lèvres remuent sans produire un son. Il y a une marque rouge à son poignet, là où le sceau a dû être posé, ou bien là où on l'a tenue trop fort, je ne saurais pas dire.

On la rassoit à sa place, à côté de moi. Sa cuisse touche la mienne. Elle est glacée à travers le tissu. Je ne lui demande rien. Personne ne demande rien. C'est la règle, encore : on ne touche pas avec des questions à ce qui revient de là-bas.

Je voudrais détourner les yeux et je n'y arrive pas tout à fait. Je regarde ses mains. Elles tremblent sur ses genoux, deux petites choses qui ont oublié comment se tenir. Il y a une heure, elle se rongeait l'ongle. Maintenant elle ne se ronge plus rien. On a corrigé ce qu'il y avait à corriger.

Je sais ce que ça veut dire pour moi. La gorge qui se ferme. Le froid qui descend le long des bras. C'est bientôt mon tour, et je suis assise du mauvais côté du banc.

La surveillante revient. Tablette. Elle lit.

– Ember.

Je me lève. Mes jambes tiennent, c'est l'essentiel, parce qu'une omega qui flanche, on la note. Je lâche la cuisse froide de Talie. Je fais un pas vers la porte du fond, celle qui s'ouvre dans le mauvais sens, et je décide en marchant que je ne tremblerai pas, que je regarderai droit, que je compterai les alphas et les sorties comme je compte tout, parce que compter, c'est la seule chose qui m'a jamais tenue debout.

– Pas par là.

Je m'arrête. La surveillante n'a pas levé les yeux de sa tablette.

– Le Directeur veut te voir. Dans son bureau.

Sur le banc, les autres tournent la tête vers moi, ce qu'elles ne font jamais. Mira a cessé de prier. Soene a cessé de sourire. Je lis sur leurs visages la même question que la mienne, sans réponse : est-ce que c'est mieux, ou est-ce que c'est pire.

Au Conservatoire, on n'est jamais convoquée chez le Directeur. On est un dossier, un numéro, un corps en attente de chiffre. Le Directeur ne reçoit pas les corps. Il les signe.

Alors pourquoi moi.

La surveillante attend déjà à l'autre porte, celle qui s'ouvre dans le bon sens, et c'est ça qui me dérange le plus. On me sort du rang. Tout ce que je sais d'ici, c'est que sortir du rang n'a jamais été une faveur.

Je passe le pouce sur mon poignet nu une dernière fois. Puis je la suis.

Le couloir est trop propre. Les murs sont sans une trace, le sol renvoie la lumière sans source, nos pas ne font aucun écho. On nettoie tout, ici, tout le temps. Je me suis souvent demandé ce qu'il y avait à nettoyer.

On passe devant une porte entrebâillée. À l'intérieur, des rangées d'écrans, une femme en gris qui fait défiler des visages, des chiffres, des oméga de toutes les couleurs. Le Registre. Chaque omega du Conservatoire y tient en une ligne : un nom, un niveau, un prix. Je n'y suis pas encore tout à fait. Mon poignet nu est une ligne qu'on n'a pas fini d'écrire. Je me surprends à me demander si c'est une chance.

Au bout du couloir, une niche dans le mur distribue les doses. Une omega s'y arrête, présente son poignet, reçoit au creux du coude une giclée tiède, repart sans un mot. Le geste est si rodé qu'il ressemble à respirer. Moi aussi je l'ai fait ce matin, comme tous les matins de ma vie. Le suppressant tient le corps tranquille, la chaleur enfermée, la peau muette. On nous apprend à aimer ça. On nous répète que c'est pour notre bien, et le mot bien, dans cette bouche-là, je ne l'ai jamais cru.

La surveillante s'arrête devant une porte plus haute que les autres, sans plaque, juste lisse. Elle frappe une fois. Elle me pousse à peine, du bout des doigts, entre les omoplates.

Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?

Qu'est-ce qu'il veut ?

Le bureau du Directeur est la seule pièce du Conservatoire qui possède des objets inutiles. Un tapis. Un fauteuil de cuir. Sur une étagère, des choses qui ne servent à rien : une carafe, un petit buste de pierre, un cadre vide. C'est ce que je remarque d'abord, parce que l'inutile, ici, est un luxe, et le luxe se paie quelque part.

Derran est assis derrière une table large. C'est un beta, ça se voit à ce qui manque : aucune odeur qui pèse, aucune de cette densité qu'ont les alphas dans une pièce. Un homme moyen, soigné, les mains propres. Il sourit quand j'entre, et son sourire descend sur moi, des cheveux aux pieds, s'attarde une seconde de trop, remonte. J'ai déjà vu ce regard. Je sais ce qu'il pèse.

– Ember. Assieds-toi.

Je m'assois au bord de la chaise. Pieds à plat, mains sur les genoux. Je compte : une porte, la sienne, dans mon dos ; une fenêtre opaque qui ne s'ouvre pas ; lui, entre moi et tout le reste.

– Tu te demandes pourquoi tu n'es pas à l'entraînement.

Il n'attend pas de réponse, alors je n'en donne pas. Au Conservatoire, on apprend vite que les réponses se retournent contre vous.

– Tu as été remarquée.

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