
La Proie
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 23 mars 2026
L'histoire
La Proie est une romance omegaverse de Léna Orso.
Chaque automne, les omegas non-liées courent dans la forêt. Les alphas chassent. Celui qui attrape garde jusqu'à l'aube.
Thane ne court jamais. Il marche. Trois prises en trois ans. Zéro morsure. Les omegas qu'il ramène ne courent plus jamais – pas parce qu'elles sont liées. Parce qu'elles ne veulent personne d'autre.
J'ai choisi la direction nord. Son territoire. Ses phéromones. Le pin, le cuir, et cette braise en dessous qui me fait mouiller la nuque depuis trois ans.
Mon plan s'arrêtait à la capture. Le heat, le knotting, le mot qu'il n'a jamais dit à personne – ça, ce n'était pas prévu.
Le début du livre
La chasse a lieu à la première lune noire d'automne. Chaque année. Même clairière, mêmes règles, même feu au centre du camp.
J'observe depuis trois ans.
La première fois, j'avais dix-neuf ans. Trop jeune pour courir. On m'avait assise près des louves liées, celles dont la nuque portait déjà la marque. Elles buvaient du vin chaud en comptant les cris qui montaient de la forêt. Certaines riaient. D'autres serraient les cuisses sans s'en rendre compte. J'ai pris des notes mentales.
La deuxième année, j'avais le droit de courir. Je n'ai pas couru. J'ai regardé les alphas au feu. Leur posture, leur rythme cardiaque visible dans la veine du cou, la direction de leur premier pas quand le signal tombait. Celle qui court sans savoir vers qui court au hasard. Je refuse le hasard.
La troisième année, j'ai cartographié les territoires. Chaque alpha chasse dans un rayon. Il ne prend pas n'importe quel chemin. Il rentre dans sa zone et il attend. Nord, les conifères denses. Est, la rivière. Ouest, la crête rocheuse. Sud, les bouleaux clairs où la lune passe entre les branches.
Ce soir, je suis assise près du feu et je sais exactement où je vais.
Le camp est installé dans la clairière depuis midi. Les fourrures étalées en cercle autour du feu central. Les louves liées ont préparé le vin chaud : cannelle, miel, un fond de baies séchées qui couvre le goût âpre de l'alcool de grain. L'alcool est pour les omegas. Les alphas ne boivent pas avant la chasse. Leur chimie ne tolère rien qui ralentisse les réflexes.
Je n'ai pas bu non plus. L'alcool dilate les vaisseaux et altère la production de phéromones. Mon odeur doit être nette ce soir. Pas brouillée.
La nuit est froide. Octobre. Le gel n'est pas encore là mais l'humidité se condense sur les fourrures et sur la peau nue des omegas qui se sont déjà dévêtues partiellement. Certaines portent des tuniques fines. D'autres sont en pantalon de course et rien d'autre. Le froid mord mais la fièvre pré-heat des omegas compense. Elles rayonnent de l'intérieur. La plupart ne s'en rendent même pas compte.
Moi, je suis en tenue de course. Bottes souples, pantalon ajusté, tunique légère. Pas de bijoux. Pas de lacets qui traînent. Pas de tissu que les branches puissent accrocher. Tout a été préparé il y a une semaine. Testé sur le sentier nord il y a trois jours. Chaque vêtement est fonctionnel. Le contraire d'un hasard.
Les omegas non-liées forment un arc de cercle côté sud. Vingt-trois cette année. Certaines tremblent. Nerveuses, excitées, les deux. L'odeur collective est épaisse. Vanille, miel, terre mouillée. Chaque omega sent différemment mais l'ensemble forme une nappe qui couvre la clairière et fait tourner la tête des alphas.
Pas la mienne. Mon odeur à moi est basse, contrôlée. Je respire par la bouche depuis que je suis arrivée. Les phéromones collectives brouillent la perception. Je veux la mienne intacte.
Les alphas sont de l'autre côté. Trente et un. Debout, assis, accroupis. Certains roulent des épaules. D'autres parlent entre eux, bas, rapide. Quelques-uns sont déjà en pré-shift : la mâchoire plus large, les canines visibles, l'iris mangé par la pupille.
Je les scanne un par un. Réflexe. Trois ans de repérage.
Celui du sud : Bram. Rapide, impulsif. Il sera le premier à partir. Il attrapera la première omega qu'il croise. Pas de stratégie. Pas d'intérêt.
Celui de l'est : Solveig. Silencieux, précis. Chasse le long de la rivière, utilise le bruit de l'eau pour couvrir ses pas. Bon choix technique. Mais ses phéromones ne me disent rien. Terre froide. Pierre mouillée. Fonctionnel.
Celui de l'ouest : Rask. Fort, dominateur. Il attrape en fonçant. Il plaquerait avant d'avoir senti. Je ne veux pas d'un alpha qui plaque avant de sentir.
Celui du nord.
Thane.
Il est assis sur un tronc couché. Immobile. Sa barbe courte mange la cicatrice sur sa mâchoire. Ses mains pendent entre ses genoux. Il ne parle à personne. Il ne regarde personne.
Son odeur arrive par vagues basses. Pin. Cuir. Une troisième couche en dessous que je ne parviens pas à identifier. C'est la troisième année que j'essaie.
Je sais trois choses sur lui. Il ne court jamais. Pendant la chasse, il marche. L'année dernière, il a mis quarante minutes pour attraper son omega. Il a marché tout du long. Elle, elle sprintait.
Il n'a jamais mordu. Trois chasses, trois prises. Aucun lien. Il les garde jusqu'à l'aube, les ramène, et reprend sa place sur son tronc comme si rien ne s'était passé. Les omegas qu'il a eues ne courent plus les années suivantes. Pas parce qu'elles sont liées. Parce qu'elles ne veulent personne d'autre et qu'il ne les reprend pas.
Et cette chose dans son odeur, sous le pin et le cuir. Cette couche que je ne nomme pas. Mes glandes pulsent quand elle arrive. Chaque fois. Depuis trois ans.
La première fois que je l'ai sentie, j'avais dix-neuf ans et je ne savais même pas que mes glandes pouvaient réagir à distance. Je croyais que c'était la fumée du feu. Ou la fatigue. J'ai mis six mois à comprendre que le pouls dans mon cou, chaque première lune d'automne, n'avait rien à voir avec la saison.
La deuxième fois, j'ai essayé de l'analyser. De décomposer la troisième couche en composants identifiables. Résine chauffée. Cuir ancien. Non. Ce n'est pas ça. C'est un composé que mon nez d'omega reconnaît mais que mon cerveau ne sait pas nommer. Un marqueur de compatibilité. Un indicateur chimique qui dit : celui-là.
La troisième fois, j'ai arrêté d'analyser. J'ai accepté que la donnée était incomplète et que certaines mesures ne se font pas à distance. Que pour identifier la troisième couche, il faudrait que je sois assez près pour la respirer sans le filtre de la nappe collective. Assez près pour que mes glandes la captent directement, sans le vent, sans la distance, sans les vingt-deux autres omegas entre nous.
Ce soir, je serai assez près.
Ce n'est pas du hasard. C'est de la chimie. Et j'ai choisi la direction nord.
La Mère de meute s'avance vers le feu. Vieille, sèche, le visage taillé dans du bois sombre. Sa voix porte sans qu'elle hausse le ton.
– Les règles.
Le camp se tait. Même les alphas en pré-shift arrêtent de bouger.
– Les omegas courent. Les alphas chassent. Celui qui attrape, garde jusqu'à l'aube. Si l'omega ne veut pas, elle crie le mot et il la lâche. Si l'alpha ne veut pas, il la laisse passer. Aucune morsure de bond sans le mot de l'omega. Aucune exception.
Elle tourne la tête. Les alphas. Puis les omegas.
– Les omegas choisissent quand elles partent. Les alphas ne bougent qu'au son du cor.



