LÉNA ORSO
Couverture de Visitée par un incube

Visitée par un incube

Chaque matin, ses griffes sont imprimées dans ma peau.

Nouvelle · environ 45 min de lecture · paru le 20 avril 2026

L'histoire

Visitée par un incube est une romance monstre de Léna Orso.

Je me suis installée seule. La première nuit, rien. La deuxième, des bleus aux hanches, des empreintes de pouces trop larges pour être les miens.

La troisième nuit le sommeil m'a emportée et des mains ont trouvé ma taille et des griffes ont tracé mes côtes et j'ai pris du plaisir sans me réveiller. Au matin, du sang séché le long des côtes. Quatre lignes parallèles. J'ai installé une caméra. La vidéo montre mon corps qui s'ouvre sous un poids que l'objectif ne capte pas. Je l'ai regardée trois fois. À la troisième, j'avais la main entre les cuisses.

La cinquième nuit j'ai fait semblant de dormir. Et j'ai ouvert les yeux.

Extrait

Le début du livre

La première nuit dans l'appartement, j'ai dormi par terre.

Le matelas n'était pas encore livré, les cartons faisaient des ombres bizarres contre les murs et le parquet sentait le vieux vernis, une odeur sucrée, presque écœurante, qui collait à l'arrière de la gorge. J'avais étalé un duvet sur le sol du salon et je m'étais roulée dedans avec mon oreiller, les genoux remontés, le téléphone posé face contre terre pour ne pas voir l'heure. Le chauffage ne marchait pas encore. Dehors un camion passait de temps en temps et les phares balayaient le plafond, lents, réguliers, un métronome qu'on n'avait pas demandé.

J'ai mis du temps à m'endormir. Et puis le sommeil est venu, lourd, total, un sommeil qui tombe d'un bloc et ne laisse rien derrière. Du noir. Du silence. Et une pesanteur bizarre au creux du corps, une bouillotte fantôme posée sur mon bas-ventre.

Au réveil j'étais en nage. Le duvet repoussé aux chevilles, le tee-shirt remonté sous les seins, la nuque trempée. J'ai mis ça sur le stress du déménagement. Le corps qui décompresse, l'adrénaline qui retombe, les muscles qui relâchent d'un coup tout ce qu'ils ont porté pendant trois jours de cartons.

La deuxième nuit le matelas était là. Le sommier aussi, en métal noir, avec des barreaux à la tête de lit qui faisaient un bruit de cage quand on les touchait.

J'ai dormi mieux et plus vite, le corps aspiré dans le sommeil dès que ma joue a touché l'oreiller, et cette fois il y avait une présence. Un poids. La gravité d'un corps couché à côté du mien, une masse invisible qui déformait le matelas du mauvais côté. Mon bas-ventre pesait. Mes os iliaques brûlaient, un feu diffus qui battait au rythme de ma respiration.

Au matin j'avais des bleus.

Deux taches violettes, symétriques, à l'endroit où des pouces auraient appuyé si quelqu'un m'avait tenue par la taille. Rondes, nettes, pas des marques de meuble. J'ai fixé le lit. Mes mains. Les cartons autour de moi et j'ai pensé : somnambulisme. Peut-être que je m'étais levée dans la nuit, que j'avais heurté la commode qu'on n'a pas encore poussée contre le mur, que je m'étais recouchée sans m'en souvenir.

J'ai appuyé dessus avec le pouce. Ça faisait mal. La douleur était nette, localisée, les marques avaient une mémoire que ma tête n'avait pas.

Je ne les détestais pas.

La journée a passé comme passent les journées quand on emménage : Internet à brancher, placards à remplir, clés à faire refaire parce que la serrure coince et que le serrurier a une tête de type qui facture deux fois. J'ai monté les étagères de la salle de bain, accroché un rideau de douche trop court, mangé une boîte de thon devant l'évier parce que la table n'avait pas encore de chaises. Des gestes mécaniques, utiles, qui remplissent les heures sans laisser de place pour le reste.

Le reste c'était les bleus.

J'y revenais sans arrêt. Sous le jean je sentais les marques, deux ovales fermés qui me surveillaient quand même, et mes pouces allaient les trouver, à travers le tissu, juste pour vérifier qu'elles étaient encore là. Elles étaient encore là. Précises. Violettes. Le matin j'avais mis de la crème, celle qui est censée accélérer la résorption, et maintenant j'en avais plein les doigts et les bleus n'avaient pas bougé.

J'aurais dû appeler quelqu'un. Ma mère, peut-être. Un médecin. N'importe qui dont le boulot consiste à dire "c'est normal" avec un air rassurant et une ordonnance. Mais j'imaginais la conversation – "J'ai des bleus aux hanches, docteur, des bleus qui ressemblent à des empreintes de pouces, et aussi je dors très lourdement depuis que j'ai emménagé" – et la conversation ne menait nulle part de raisonnable.

J'ai fini les cartons de la cuisine. J'ai rangé les assiettes par taille, les verres par forme, les couverts par catégorie, chaque geste un peu plus lent que le précédent, mes bras qui ralentissaient à mesure que le jour baissait. J'ai retrouvé un vieux tee-shirt qui ne m'appartenait pas au fond d'un sac poubelle et je l'ai jeté sans réfléchir.

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