
Un mariage blanc avec un alien
Douze mois sous le même toit. Il n'était pas censé y croire.
- Alien
- Forced proximity
- Comédie
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 13 septembre 2026
L'histoire
Un mariage blanc avec un alien est une romance alien de Léna Orso.
J'ai épousé un alien pour quatorze mille crédits. Prime de regroupement, commission prélevée, divorce programmé au treizième mois. Zéro reliquat. Une opération propre, jusqu'à ce que l'officier d'immigration annonce sa visite-surprise.
Pour être crédibles, il faut répéter. Les gestes d'un vrai couple : les bras autour de la taille sans y penser, la paume qui s'attarde au creux du dos. Sauf que Xandros prend tout au pied de la lettre, et que sur sa planète, épouser quelqu'un implique un rite de liaison que mon contrat n'avait pas détaillé, disons.
Tout ça, c'est pour la photo. C'est ce que je me répète quand il me touche.
Le début du livre
Le dossier pèse plus lourd qu'un dossier devrait peser. Je l'ai soupesé sur la balance de cuisine, par réflexe, parce que tout ce qui entre chez moi a un poids et un prix. Trois cent douze grammes de papier qui valent quatorze mille crédits. La prime de regroupement xéno, versée au conjoint humain d'un ressortissant non-terrien régularisé. Le seul chiffre de mon trimestre qui monte au lieu de descendre.
L'agence a pris sa commission d'entremise en amont, huit pour cent non négociables, prélevés sur une prime que je n'avais pas encore touchée. J'ai signé quand même. Quand on a refait le calcul assez de fois, on reconnaît une opération qui reste rentable même après qu'on vous a mordu dedans. Le reste, c'est de l'exécution.
En face de moi, à ma table, il y a le ressortissant.
Xandros ne rentre pas dans ma cuisine. Le constat est neutre : une tête et demie de trop, des épaules qui tiennent la largeur de la fenêtre, une peau gris-bleu parcourue de sillons sombres qui s'éclairent quand il respire. Je le jauge. C'est mon métier, jauger. Valeur administrative, excellente : dossier propre, casier vierge, employeur solvant. Valeur d'usage, pour ce que j'en attends, nulle. Je n'attends rien de lui. C'est la clause principale.
– Tu as relu l'article quatre ? je demande.
Il penche la tête sur sa copie. Ses doigts, quatre, plus épais que les miens, terminés par des ongles plats et noirs, tournent la page avec une lenteur qui me coûte du temps. Le temps aussi, je le compte.
– « Les parties cohabitent sans obligation de nature intime », il lit. Sa voix descend plus bas que ce que la pièce peut contenir. Intime. Ça veut dire quoi, intime ?
– Ça veut dire qu'on partage une adresse, pas un lit.
– On a un lit.
– Oui. Tu dors dedans, je dors sur le clic-clac. Ça, c'est hors contrat. C'est ma concession.
Une concession, déjà, et le mariage n'est pas signé. Je la porte au débit.
Il repose la page, exactement au centre de la table, comme si la poser de travers pouvait annuler quelque chose. Tout ce qu'il fait, il le fait avec ce soin-là, le soin de celui qui pourrait casser et qui le sait. Il n'a aucun des gestes qu'on apprend pour meubler un silence. Quand il n'a rien à dire, il ne dit rien, et il me regarde le dire à sa place. Je devrais trouver ça pénible. Je trouve ça efficient. On perd moins de mots, et les mots sont chers.
– Récapitulons. Récapituler me calme. Tu obtiens ton titre de séjour définitif. J'obtiens la prime. On tient douze mois sous le même toit, l'administration passe une fois, coche sa case, et on divorce au treizième. Chaque partie repart avec ce qu'elle est venue chercher. Zéro reliquat.
– Zéro reliquat, il répète.
Il essaie les mots comme on essaie une monnaie étrangère, en la retournant pour voir si elle est vraie. Sur son monde, m'a-t-on dit, on ne se marie pas pour de l'argent. On se marie une fois, pour la vie, avec un rite que le formulaire ne mentionne nulle part. J'ai lu la note de bas de page. Je l'ai classée dans la colonne « non pertinent ».
– Une dernière chose.
Je fais glisser vers lui le stylo, celui qui écrit, pas celui qui fuit.
– Là où on te demande mon nom, tu écris Sandrine. Juste le prénom, rien d'autre. C'est plus court, et ça fait moins vrai.
– Pourquoi tu veux que ça fasse moins vrai ?
La question me prend une demi-seconde de trop. Mauvaise marge, une demi-seconde. Je la ravale.
– Parce que ce qui est vrai coûte plus cher. Signe.
Il signe. Son nom prend trois lignes et déborde de la case prévue, et je me surprends à détailler la façon dont sa main enveloppe le stylo entier, comme un objet qu'on lui aurait confié plutôt que vendu. Il pose le stylo, exactement parallèle au bord de la feuille. Puis il relève la tête vers moi, et il attend le mot suivant comme s'il avait faim de savoir ce qu'on achète, au juste, avec une signature.
Je reprends le dossier. Trois cent douze grammes, plus deux signatures. Le poids n'a pas bougé sur la balance. Sur autre chose, si.
Il emménage un mardi, avec un seul sac et rien qui ressemble à des affaires. Trois vêtements pliés au carré, un objet gris de la taille d'un poing dont il refuse de m'expliquer la fonction, et lui. Surtout lui. Mon deux-pièces faisait quarante mètres carrés hier ; ce matin il en fait trente, parce que Xandros occupe l'espace comme une charge qu'on aurait posée au milieu sans demander où ça allait.
– Le lit est là, je dis. Tu prends la chambre. Tarif zéro, c'est dans le contrat.
– Et toi.
– Le clic-clac. Salon. On ne se croise pas la nuit. On se croise le matin, huit minutes, salle de bains comprise. J'ai chronométré.
Il regarde le clic-clac. Il fixe le lit, dont il dépasserait des deux côtés. Il ne dit rien pendant assez longtemps pour que je recompte mes huit minutes et les trouve optimistes.
– Ce n'est pas logique, il dit enfin. Le grand dort dans le grand, le petit dort dans le petit. Tu prends le lit.
– C'est mon lit.
– C'est ta concession. Tu me l'as dit hier. Une concession, on peut la reprendre.
Je le jauge autrement. Une demi-seconde, la même mauvaise marge qu'hier. Il vient de m'opposer mon propre vocabulaire, proprement, sans malice, avec une logique qu'il applique droit devant lui comme un mur qui avance. Je porte l'échange à son crédit et je déteste devoir le faire.
– On va poser une règle. Poser des règles me remet à flot. Devant l'agent d'immigration, et seulement devant lui, tu es mon mari. Tu dis « ma femme ». Tu me touches si c'est crédible de me toucher. Le reste du temps, on est deux locataires qui partagent un bail. Compris ?
– Dis-le encore.
– Quoi ?
– « Tu es mon mari. » Tu ne l'as pas dit. Tu as dit que je le suis devant l'agent. Ce n'est pas pareil.
Il a raison, et c'est agaçant qu'il ait raison sur une nuance que j'ai posée exprès pour ne pas avoir à la formuler. Je pèse le coût de refuser contre le coût de céder. Céder est moins cher.
– Tu es mon mari.
Quatre mots de trop sur les lèvres, et pourtant ils ne pèsent rien, c'est ça qui me dérange : je m'attendais à un poids et il n'y en a pas, comme un billet qu'on tend et qui se révèle n'être que du papier. Sauf que Xandros, lui, les reçoit comme s'ils valaient une fortune. Les sillons s'éclairent une ligne après l'autre, du cou vers la mâchoire, une réaction que je n'avais pas encore tarifée. Je le regarde s'allumer à des mots que je n'ai même pas pensés.
– C'est chaud. La pièce a changé de température, et je mesure les températures.
– Oui, il dit. Quand quelqu'un me nomme. Chez moi, on ne le fait qu'une fois.



