
Coincée avec mon rival alien
Le temple ne nous laissera sortir qu'une fois nos deux corps d'accord.
Novella · environ 1 h de lecture · paru le 23 juillet 2026
L'histoire
Coincée avec mon rival alien est une romance alien de Léna Orso.
Je suis la meilleure pilleuse de seuils du quadrant. Ce temple alien, je l'ai déchiffré en quarante jours.
Ce que je n'avais pas lu : ses portes ne s'ouvrent qu'aux corps qui brûlent. La seule autre personne enfermée ici, c'est mon rival. Je le frappe, il rend le coup à la même hauteur. Personne ne m'a jamais égalée comme ça.
Le temple monte les enchères salle après salle. Un pouls qui s'emballe. Des corps qu'il faut joindre pour passer. Le décor nous force, et tant qu'il nous force, je peux prétendre que ça ne compte pas.
Sauf qu'à la dernière porte, plus rien ne nous oblige. Et c'est moi qui décide ce qu'on en fait.
Le début du livre
L'air de la ruine colle à la peau, tiède, presque organique. Une ruine ne devrait pas respirer. Celle-ci respire, je le sens dans ma gorge à chaque marche que je descends, une humidité qui n'a rien de minéral.
Trois mois de relevés pour trouver l'entrée. Deux semaines dans la jungle d'ossements. Tout ça pour un seuil que personne d'autre n'a su lire. Personne. La glyphe d'accès était fausse, un leurre gravé pour les amateurs, et j'ai mis quarante jours à comprendre qu'il fallait la lire à l'envers. Les autres pilleurs sont sans doute encore plantés devant, à gratter la mauvaise paroi. C'est ce que je me répète en descendant le dernier escalier, la lampe calée contre l'épaule, le faisceau qui mord la pierre noire.
Je suis bonne. C'est le seul fait qui m'intéresse dans cette vie. Je suis meilleure que les autres, et les ruines me le confirment, l'une après l'autre.
La salle s'ouvre. Vaste. Le plafond se perd dans le haut. Au centre, sur un socle qui pulse d'une lumière bleue lente, l'objet. Plus petit que dans les légendes. Ils exagèrent toujours.
Je m'arrête. Le socle n'y est pour rien : c'est l'odeur qui me cloue. Du cuir chaud, de la sueur, et quelque chose en dessous, musqué, qui n'est pas humain.
– Tu en as mis, du temps.
La voix vient de la droite. Grave, posée. Je fais pivoter la lampe.
Il est adossé à une colonne, bras croisés, comme s'il attendait là depuis une heure. Massif. La peau cuivre mat, marquée de cicatrices qui racontent d'autres ruines, d'autres seuils. Une crête sombre court le long de sa nuque et disparaît sous le col. Ses mains sont larges. Des mains d'escaladeur. Le détail s'imprime, et ça m'agace.
Je le scanne, parce que c'est ce que je fais. Hauteur, allonge, points d'appui. Un adversaire se lit comme une paroi. Le sien dit force brute, peu de finesse. Il a forcé l'entrée pendant que je décodais la glyphe, voilà tout. De la patience et des bras, là où il me faut des yeux. Sa mâchoire est trop nette, la ligne de sa gorge descend dans une largeur d'épaule qui n'a aucune raison de retenir mon regard. Elle le retient une seconde. Une de trop. Réflexe d'évaluation. Rien d'autre.
Rykon.
Évidemment.
On s'est croisés trois fois. Trois ruines. Trois fois où l'un est arrivé une heure avant l'autre. Aujourd'hui, c'est lui.
– La sortie est derrière toi, je dis. Sers-t'en.
Il sourit. Des dents trop nombreuses, trop blanches dans la pénombre.
– Et te laisser le socle. Il décroise les bras, sans hâte. Tu me crois généreux à ce point.
– Je ne te crois rien. Tu n'es pas assez intéressant pour ça.
Je traverse la salle sans le lâcher. Le sol est tiède sous mes semelles. Trop tiède. Je le ramène à un cran en dessous, comme tout le reste ici : un truc thermique, une source chaude sous la dalle, rien de magique. Les légendes habillent toujours la physique.
Il me suit du regard. Pas un geste pour m'arrêter. C'est ça, le pire. Il me laisse avancer vers son butin avec l'air de quelqu'un qui connaît la fin de l'histoire.
Le socle est à dix pas. Cinq. La lumière bleue bat plus vite à mesure que j'approche, comme un pouls qui s'emballe. L'objet tient dans la main : un disque de métal noir veiné de canaux qui charrient la même lueur. Lourd. Plus lourd qu'il ne devrait.
– À ta place, dit Rykon derrière moi, je ne toucherais pas.
– Tu n'es pas à ma place.
Je le prends.
La salle réagit avant même que mes doigts se referment. La lumière bleue vire au rouge, une nappe qui court le long des murs, des canaux que je n'avais pas vus s'allument partout, et un grondement monte du sol, profond, organique, un raclement de pierre qui n'en est pas tout à fait.
Derrière nous, l'escalier. La seule sortie. Une paroi descend du plafond, lisse, sans joint, et vient sceller l'ouverture dans un souffle d'air comprimé.
Le silence retombe. Rouge.
Je me retourne. Rykon n'a pas bougé. Il fixe la paroi close, puis moi, et ce qui passe sur son visage n'est pas de la peur.
C'est de l'intérêt.
– Beau travail, il dit.
Je plaque le disque contre ma hanche. Le métal pulse au rouge, chaud, vivant sous mes doigts.
– Le trésor est à moi, je dis. C'est moi qui ai lu le seuil. Toi, tu squattais.
– J'attendais. Il pousse sur la colonne et se redresse, et la salle paraît rétrécir d'un cran. Il y a une différence.
– Pas pour le résultat.
Il avance. Pas vite. Il a cette façon de se déplacer qui occupe le sol sans le piétiner, comme s'il calculait chaque appui. Je tiens ma position. Reculer, c'est concéder. Je ne concède rien.
– Donne-le-moi, il dit. Calme. Tu n'arriveras pas à le revendre. Tu n'as pas les bons contacts pour une pièce comme ça.
– Et toi si.
– Moi si.
– Alors c'est non.
– Tu pourrais mourir ici avec, dit-il. Le rouge sur les murs ne ressemble pas à un accueil.
– Je préfère mourir avec qu'abandonner à toi.
– Tenace. Il hoche la tête, et le pire, c'est que ça a l'air sincère. J'aime ça.
– Garde ton avis. Personne ne l'a demandé.
– Tu le prends quand même.
Vrai. Je le prends quand même, et je déteste qu'il l'ait dit avant moi. C'est sa façon de faire. Il renvoie la pique en la rendant plus tranchante, sans jamais hausser le ton. Les autres, je les écrase. Lui, je le frappe et il reste debout, et il frappe en retour, aussi fort. Égal. Le mot me reste en travers. Personne n'est mon égal.
Le sourire revient. Lent. Il s'arrête à un pas de moi, et l'odeur me reprend, le cuir et le musc et le dessous chaud qui n'est pas humain. Je soutiens son regard. Le sien descend, pas sur le disque mais sur mes lèvres, une seconde, puis remonte, et il sait que j'ai vu.
– Tu me regardes mal, je dis.



